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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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"L'homme total" Une approche de l'éducation tout au long de la vie 111

VIII. L’Homme total : une nouvelle approche de l’éducation tout au long de la vie ? (3)

 

Remi Hess poursuit la vision de l’Homme total. C’est en 2005, lors du colloque de juin de l’analyse institutionnelle, à l’université Paris 8, en l’honneur d’Henri Lefebvre qu’il redécouvre ce concept et tente de le faire émerger dans ses réflexions. À cette époque, il débute l’écriture d’un nouveau journal, L’homme total. Sa théorie s’apparente au fait qu’il découpe sa vie en moments et que chaque moment développe une potentialité supplémentaire. « Mon journal des moments m’occupe depuis 2000. Je me conçois comme quelqu’un qui tend vers l’homme total. Je cherche à développer toutes mes possibilités, toutes mes virtualités. Je sais que cet idéal est utopique. L’homme est un être inachevé, et l’on ne peut jamais réaliser toutes les virtualités. La mort nous saisit bien avant. Cependant, cette tension vers, pour l’homme total, est un moteur pour l’action (R. Hess, extrait du Journal de l’homme total) ». R. Hess ajoute que l’Homme total est celui qui sait gérer ses dissociations. Donc, il accepte de se concevoir dans plusieurs postures pour devenir polyvalent plutôt que spécialiste « Contrairement à la plupart des scientifiques d’aujourd’hui, j’ai refusé de me spécialiser ou dans une discipline ou sur un objet. Je suis curieux et je m’autorise à travailler tout ce qui m’intéresse, sans « surmoi » social d’aucune sorte. L’homme total, pour H. Lefebvre est celui qui développe toutes ses possibilités, pas seulement intellectuelles, mais aussi manuelles et artistiques (R. Hess, extrait du journal de l’homme total) ». L’outil indispensable pour gérer ses dissociations est le journal. R. Hess ajoute qu’il lui permet ainsi de gardes les traces de son vécu et par la suite d’avoir un amoncellement de données utiles à la réflexion « L’homme total a toujours plusieurs fers au feu. Ainsi, il n’est jamais désemparé. Le journal est la technique d’accomplissement de l’homme total. On peut écrire son journal toujours et partout… Le journal, c’est à la fois la saisie du singulier, et, au bout d’un certain temps, un morceau d’ethnologie. L’articulation des journaux pose la dimension historique et anthropologique de l’homme total (R. Hess, extrait du journal de l’homme total) ». L’Homme total a la capacité de s’autodéterminer et de choisir par lui-même les directions à prendre. Par exemple, R. Hess, dès son plus jeune âge, a la volonté de choisir sa propre direction, ce qui lui a valu de ne pas suivre les valeurs imposées par sa mère quant à la religion. De la même manière, pour lui, tout métier et toute particularité sociale n’avaient pas d’importance « L’homme total doit être sorti de cette particularisation sociale, construite par l’éducation (familiale et sociale). Le fait d’avoir été mauvais élève a été un moyen de refuser l’identification aux valeurs de réussite sociale, insufflées à leurs élèves par les Jésuites. Je suis prof de fac, mais je sais que j’aurais pu être éboueur, et que cet état ne m’empêcherait pas d’être l’homme total, que je suis. Éboueur, je serai devenu philosophe, écrivain comme je le suis aujourd’hui (R. Hess, extrait du journal de l’homme total) ». Ainsi R. Hess poursuit sa réflexion en scrutant dans sa vie ce qu’elle peut lui révéler du sens à donner à sa totalité.

 

Remi Hess découvre dans un des livres d’Henri Desroches des pages évoquant la notion de l’Homme total. Il tente de décrire cette posture comme permettant le développement de l’esprit. C’est une manière de contrecarrer la division extrême des tâches et la fonctionnalisation de l’homme le rendant ainsi unidimensionnel. Sa réflexion part du contexte évoqué par Georges Freidman dans Le travail en miette. Il présente aussi l’Homme intégral développé par Gaston Riby et de l’humanisme intégral de Jacques Maritain. H. Desroches développe un panorama important donnant une vision de ce que représente l’Homme total pour les intellectuels.

 

« Vous dénicherez facilement dans les oeuvres de Marx-Engels une dénonciation d’une société «en miette» («le travail étant divisé, l’homme est également divisé») et l’annonciation d’un homme remembré dans la polyvalence de sa totalité ou de son intégralité… Cette annonciation fleure même parfois l’utopie… « Une association où le libre développement de tous» (Manifeste)… « Une organisation donc où le travail au lieu d’être un fardeau sera une joie » (Anti-Dühring). « À l’individu parcellaire, simple exécutant d’une fonction sociale de détail, sera substitué l’individu à développement intégral pour qui les diverses positions sociales ne seraient que des modes alternatifs de son activité (ib.). Combinaison de travail agricole et du travail industriel, mesures tendant à faire disparaître graduellement la distinction entre la ville et la campagne» (Manifeste). « Mort au grandes villes» (Anti-Dühring). Combinaison de l’éducation avec la production » (Manifeste). « On passera de l’éducation, à l’instruction et à la formation d’hommes universellement préparés et développés, d’hommes sachant tout faire» (Lénine). Etc. (H. Desrochess, 1978, p. 208) ».

 

Pour H. Desroches, les théories de Charles Fourier et Robert Owen ont permis à leurs contemporains de développer davantage la notion d’un apprentissage plus complet. En effet, Charles Fourier apporte avec l’éducation qu’il procure dans les phalanges un modèle pour les enfants dans lequel toutes les dimensions seront prodiguées. C’est dans la pensée de la constitution d’une communauté multifonctionnelle que se développe le sens qu’il porte à l’Homme total. Sa pensée alors s’approche de ce que Jacques de Coulon tente de démontrer de l’homme multidimensionnel. C'est-à-dire « la vie est un exode, avons-nous écrit en introduction. Elle se déroule donc comme un voyage et l’être humain peut être comparé à un attelage. À lui de choisir sa destination et d’établir son itinéraire. [...] Ce symbole de la diligence nous permet de distinguer quatre dimensions dans l’homme correspondant aux quatre éléments de l’attelage. [...] précisons que tous sont absolument nécessaires pour voyager et arriver à bon port J. de Coulon, 2007, p. 51) ». Donc L’homme total est une solution pour contrecarrer la fonction unique que l’on attribue à l’homme, car l’homme unidimensionnel mentionné par Hubert Marcuse n’a guère d’avenir.

 

Ce concept de l’Homme total n’est pas une nouveauté, d’autres l’ont nommé autrement. Il peut être l’homme complet, l’humain complet, l’homme nouveau ou l’homme pluriel, et bien d’autres encore. Par exemple, Paul Robin, après K. Marx, préfère utiliser le vocable d’homme complet. Pour lui, « on est un homme complet que lorsqu’on est travailleur et savant en même temps (A. Ohayon, D. Ottavi et A. Savoye, chapitre Éducation libérale contre éducation intégrale, D. Hameline, 2004, Réed. 2007, p. 56) ». Pour réaliser cet objectif, il faut développer les principes d’une éducation intégrale. «Tout enfant a droit de devenir en même temps un travailleur des bras et un travailleur de la tête (J. Houssaye, chapitre Paul Robin, B. Lechevalier, 2000, Réed. 2005, p. 71) ». À la même époque, James Guillaume affirme aussi que « l’éducation des enfants doit être intégrale, c'est-à-dire qu’elle doit développer à la fois toutes les facultés du corps et toutes les facultés de l’esprit, de manière à faire de l’enfant un homme complet (D. Guérin, 1970, Réed. 1999 : 317) ».

 

Bernard Lahire en 1998 tente une approche de l’Homme total par l’homme pluriel. Pour lui, il représente « l’homme qui n'a pas toujours vécu à l'intérieur d'un seul et unique univers socialisateur, qui a donc traversé et fréquenté plus ou moins durablement des espaces (des matrices) de socialisation différents (et même parfois socialement vécus comme hautement contradictoires). L'homme pluriel est donc porteur de dispositions, d'abrégés d'expériences multiples et pas forcément toujours compatibles... » (146). Son objectif est de faire une critique des théories sur l’unicité de l’individu et du concept d’habitus. Pour lui, l’humain se développe de façon différente suivant ses dispositions à agir et les raisons qui le poussent car la société et les communautés qui entourent chaque individu sont différentes. « On est socialisé par sa famille, mais aussi par l'école, dans nos activités de loisir, par les médias... Dès lors, « le singulier est nécessairement pluriel », et la sociologie doit chercher à comprendre pourquoi telle disposition est activée dans tel contexte et pas dans un autre. S'ouvre ainsi le chantier d'une « sociologie psychologique, qui livre les conditions d'étude sociologique des plis les plus singuliers du social» (147).

 

L’éducation vue de cette manière relève d’une forme d’humanisme profond. Krishnamurti utilise quant à lui l’expression d’être humain complet. L’éducation d’un tel homme serait simplement de vivre. Mais Krishnamurti n’entend « pas vivre d’une vie simplement intellectuelle mais d’une vie d’être humain complet, avoir un corps sain, un esprit sain, jouir de la nature, voir la totalité des choses, la souffrance, l’amour, la douleur et toute la beauté du monde (J. Krishnamurti, 1974, Réed. 2006 : 195) ». Krishnamurti évoque ainsi l’éducation de cet être humain nouveau. Il est libre, curieux de la vie, ouvert au monde et ne se conformant pas à l’existant. « Une éducation véritable, cela veut dire qu’un esprit humain, ne doit pas seulement être capable d’exceller en mathématiques, en géographie ou en histoire, mais de bien plus : que jamais, en aucune circonstance, il ne se laisse absorber par le courant de la société. Parce que ce fleuve que nous appelons la vie est très corrompu, immoral, violent, avide. La question est donc de savoir comment mettre en oeuvre une éducation juste, permettant à l’esprit de résister à toutes les tentations, toutes les influences, toute la bestialité de cette civilisation (J. Krishnamurti, 1974, Réed. 2006, p. 16) ». L’éducation actuelle modifie simplement en apparence l’état extérieur mais « l’état intérieur domine toujours l’état extérieur. La véritable éducation, c’est la modification de l’homme intérieur (J. Krishnamurti, 1974, Réed. 2006, p. 68) ». L’éducation doit avoir une part herméneutique afin d’amener chaque homme à se découvrir plus profondément.

  

(146) http://www.homme-moderne.org/societe/socio/blahire/entrevHP.html (consulté le 28/08/2010 12 h 23).

 

(147) http://www.scienceshumaines.com/-0al-homme-pluriel-0a_fr_13018.html (consulté le 28/08/2010 12 h 40).

 

Sandrine Deulceux

http://lesanalyseurs.over-blog.org

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