Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
VIII. L’Homme total : une nouvelle approche de l’éducation tout au long de la vie ? (2)
Pour Henri Lefebvre, chacun doit apprendre à comprendre les aliénations qui nous entourent et apprendre à les dépasser. « La fin de l’aliénation humaine sera « le retour de l’homme à lui-même », c’est-à-dire l’unité de tous les éléments de l’humain. Ce « naturalisme achevé » coïncide avec l’humanisme. Il créera l’homme humain en gardant toute la richesse du développement. « Il est la véritable fin de la querelle entre l’existence et l’essence, entre l’objectivation et l’affirmation de soi, entre la liberté et la nécessité, entre l’individu et l’espèce. Il résout le mystère de l’histoire et sait qu’il le résout. » (Marx-Engels Archiv., III.) (H. Lefebvre, 1940, p. 159) ». Il donne une place privilégiée au vécu, c'est-à-dire au passé pour en faire ressortir l’épaisseur de l’histoire. D’un point de vue pédagogique, cela demande d’entrer dans une formation de soi à long terme car c’est par le retour sur l’expérience que chacun progresse et acquiert davantage de connaissance. L’apprentissage permet à la conscience d’acquérir un contenu, une épaisseur, un esprit critique qui fortifient sa propre perception des choses. Cette formation que chacun doit se donner dans la société du XXIe siècle est déterminante pour la constitution de son capital d’expériences car c’est la représentation pratique de chaque acte de la vie, la praxis. Méditer sur son vécu, c’est entrer en connexion avec sa conscience pour en observer les contenus, c’est un itinéraire vers le milieu de soi qui ne peut s’atteindre que lorsque celui-ci est libéré de toute aliénation. C’est observer en témoin toutes ses perceptions et ses pensées. Vivre, c’est apprendre l’art de la composition de soi.
Henri Lefebvre part du fait que l’homme est générique, et que les expériences de la vie lui donneront les moyens de combattre sa propre nature afin de se dépasser. Il démontre alors des possibilités de l’humain à s’élever par le savoir dans un apprentissage tout au long de la vie, « au point de départ de sa « production » se trouve donc la nature biologique et matérielle, avec tout ce qu’elle recèle d’inconnu et de tragique. Transformée, mais présente, cette nature apparaîtra sans cesse dans le contenu de la vie humaine. La nature, c’est-à-dire l’être, peut s’explorer et s’exprimer poétiquement, plastiquement ou scientifiquement. (H. Lefebvre, 1940, p. 111) ».
Les conditions actuelles dans lesquelles se profilent les principes de l’éducation tout au long de la vie s’approchent de la philosophie de l’Homme total. « L’homme a été d’abord une possibilité biologique, bien que cette possibilité n’ait pu devenir actualité que par une longue lutte, dans laquelle l’homme assume la responsabilité croissante de son être. Son activité devient puissance, volonté. Il gagne - douloureusement - la conscience. Il devient, en tant que connaissance et en tant qu’existence charnelle, l’Idée vivante de la nature ; mais il ne cesse pas d’appartenir à cette nature ; ses énergies plongent dans celles de la nature, s’y renouvellent et s’y perdent. Peut-être aussi ces énergies sont-elles un affinement et en même temps, par certains côtés, un épuisement des énergies fondamentales. Le devenir est multiforme : évolution, révolution, involution - déclin par un côté, ascension par un autre... (H. Lefebvre, 1940, p. 112) ».
C’est dans la lutte avec la nature qu’il faut concevoir son éducation. Henri Lefebvre ne présente pas l’acte d’apprendre dans sa réalisation de l’homme, pourtant pour lutter contre la nature, celui-ci doit tout d’abord savoir la combattre. « L’homme est à l’origine un humble fragment de la nature, un être biologique faible et nu entre tous. Cet être si faible engage audacieusement la lutte ; il devient une « essence » séparée de l’existence naturelle, à la fois vulnérable et puissante. La séparation est fondamentale : l’homme n’est plus et ne peut plus être la nature ; et cependant il n’est qu’en elle et par elle. Cette contradiction est reproduite « approfondie au cours même du processus qui doit aboutir à la dominer (H. Lefebvre, 1940, p. 145) ». Cette lutte qui s’engage contre la nature et sa propre nature mérite un temps d’attention et d’observation quant à son propre vécu, et au vécu historique. L’attention consiste à être à l’écoute, s’arrêter de penser et laisser son esprit disponible et perméable à toute forme de savoir. Faire le vide pour se concentrer sur le savoir et se libérer de tout ce qui peut encombrer notre intériorité. Puis, de cette part d’attention et de saisissement de l’objet extérieur, il faut revenir à l’essentiel en prenant le temps de se ressourcer et de faire travailler notre réflexion pour en acquérir le sens même de ce savoir. Ce cheminement permet de vivre consciemment tout en élargissant son cadre d’identification, en donnant à sa conscience le pouvoir de se réaliser dans ses transversalités. Comme l’explique Henri Lefebvre, « le mouvement total est brisé par l’action et par la pensée. Cette séparation ne peut être absolue ; elle a cependant une réalité relative fondée sur la lutte humaine contre la nature. Le déterminisme physique se rattache à l’homme agissant dans la nature et sur la nature. Le déterminisme social prolonge la nature dans l’homme. La Nature Humaine résout ces conflits, déploie une unité plus élevée, dépasse en les organisant les déterminismes. Comme la nature envisagée dans sa totalité, la nature humaine est spontanéité (Selbstbewegung) mais organisée et (149) lucide. L’homme total est « toute nature »; il enveloppe en lui toutes les énergies de la matière et de la vie, toutes les énergies de la matière et de la vie, tout le passé et l’avenir du monde ; mais il transforme la nature en volonté et en liberté (H. Lefebvre, 1940, pp. 148-149) ».
La situation éducative de l’Homme total se perçoit dans la tentative de saisissement de toutes les dimensions de l’apprenant comme l’affectif, le culturel, le social… afin de développer autant la tête que le coeur et le corps. Certains pédagogues préfèrent parler de niveaux intellectuel, affectif et corporel ou de ressources cognitives, conatives et corporelles (144). Pourtant, tous se retrouvent dans les mêmes finalités. Henri Lefebvre nous précise que « la thèse d’après laquelle l’éducation n’a pas seulement à dégager des dons et talents innés mais à former l’homme en expliquant ses virtualités sans que la réalisation des unes bouche les autres, a été adoptée par le marxisme. Le rôle de l’éducation serait d’éviter à l’enfant et à l’adolescent de faire des erreurs d’orientation. Qu’il fasse ce pour quoi il est doué. L’éducation et la technique pédagogique auraient donc pour but la détection des aptitudes par des méthodes expérimentales diverses en observant les combinaisons et les incompatibilités de ces aptitudes (H. Lefebvre, 19594, p. 585) ». En redonnant la place à la philosophie de l’Homme total, l’approche peut être représentative des principes évoqués par les organismes s’occupant du développement de l’éducation tout au long de la vie. Par cette action tout au long de la vie, l’être humain n’est plus conditionné à un seul emploi. Il a la possibilité de modifier son parcours d’apprentissage, de s’arrêter pour travailler, ou changer d’emploi en changeant de formation.
Cette nouvelle donne demande un changement de mentalité tant au niveau de l’Education nationale, des écoles, mais aussi des enseignants ou des éducateurs. Il faut percevoir la lourdeur d’une telle transformation et donc la lenteur dans l’application de tels changements. L’esprit dans lequel chaque élément travaille demande à l’Idée de faire son chemin. En 1959, Henri Lefebvre expliquait que ce concept de l’Homme total semblait avoir perdu de sa vigueur car la spécialisation en était le vainqueur. L’Homme total ne pouvait pas être à la fois encyclopédiste, polytechnicien ou artiste… Mais aujourd’hui, en modifiant les mentalités à la base, l’éducateur apprend à entrer dans une nouvelle posture plus apte à apporter la connaissance utile. « L’idée de l’homme total (bien que peu élaborée) fournit un schéma directeur à une pédagogie, c'est-à-dire à un secteur extrêmement important de la praxis le secteur où les éducateurs forment des membres conscients d’une société (H. Lefebvre, 19594, p. 583) ».
Lorsque l’on pense éducation, c’est aussi donner les moyens à l’apprenant de révéler ses dons. C’est aussi s’accorder à croire à l’éducabilité de l’être « le temps de la croissance des êtres vivants est, par opposition au temps de maturité, celui d'une plasticité qui permet le dressage G. Lapassade, 1963, réed.1997, p. 11) ». Mais pour autant, dans cette éducation tout au long de la vie, chacun peut estimer qu’il peut apprendre toute chose. Est-il concevable de définir l’homme comme totalement éducable ? Henri Lefebvre doute de cette plasticité illimitée. L’éducabilité dépend aussi des aptitudes de chacun pour se réaliser, et de l’âge auquel l’apprentissage s’effectue. En effet, le développement de certaines facultés est indispensable pour le savant, dans ce cas, il est préférable d’avoir déjà une certaine expérience en la matière. Pour l’enfant, il est plus simple de se conformer à des apprentissages car sa plasticité lui permet une adaptation rapide. L’ancien est plus apte à la réflexivité car sa sagesse lui donne une vision plus éclairante. Je dirais qu’à chaque âge son apprentissage. Il faut choisir le bon moment, le Kairos. C’est saisir « l’adéquation temporelle entre la dynamique interne du sujet (individuelle ou collective), et le recours à une forme de dispositif d’analyse ou d’intervention qui fait émerger la notion de « bon moment » (R. Hess, 2009, p. 54) ».
Pour René Barbier, la définition de l’éducation est comme « une transformation du regard que l’on porte sur soi-même, les autres et le monde (H. Bézille-Lesquoy et B. Courtois, 2006, p. 229) ». Ainsi l’éducation de l’Homme total a une visée holistique. Ce qui amène à penser à un apprentissage beaucoup plus global, pour atteindre une forme de totalité, sans pour autant pouvoir tendre vers l’exhaustivité ce qui serait utopique. « Cet homme total coïncide avec le règne de la liberté. L'homme total qui doit éclore surmonte ainsi l'antagonisme chrétien de la chair et de l'esprit. Il forme une totalité. Mais cette totalité humaine comme unité se double d'une autre signification : la totalité comme exhaustivité. Dans cette théorie, l'homme doit accomplir l'ensemble de ses virtualités, en exerçant la plénitude de ses facultés et de ses passions (L. Rignol, 2002, p. 17)145 ». Comme peut le signifier Henri Lefebvre, puisque pour lui l’éducation est constitutive de la vie quotidienne, cette approche globale de la personne permettrait de s’adapter à tout type de changement et de faire face à tout type de situation. « Tels sont les termes globaux de cette finalité fondamentale : l’intégrité physique, intellectuelle, affective et éthique de l’être, de l’homme complet. » (E. Faure, 1972, p. 178) ». C’est aussi la création d’une société globale composée d’hommes ayant réunifié leur propre nature avec la nature humaine pour devenir totalité.
L’unicité de l’homme avec lui-même est l’une de prérogative de cette éducation globale. L’éducation tout au long de la vie telle qu’elle est perçue aujourd’hui ne permet pas une action prolongée dans la vie et de conduire l’homme vers sa totalité. Il ne faut pas voir cette unicité de l’esprit comme une uniformisation de la société car la place de la différence et du libre choix dans les objets d’apprentissage redonnent sa place à la nature humaine comme multiple et différente pour tous. Henri Lefebvre perçoit l’unicité dans le sens de son irremplacibilité car « l’individu est unique, comme l’instant est unique. Donc je me dois d’accomplir ce que seul je puis accomplir (H. Lefebvre, 19594, p. 591) ». Pour l’Homme total, il lui faut une société globale, une société dans laquelle les hommes vivent par « l’unité des sens, des organes (sensoriels et sensuels), de l’intelligence et de la culture, définit une totalité dans le vécu. La spécialisation et la technicité proposent une nouvelle forme moderne de l’aliénation que l’on ne peut pas dépasser en visant le total (H. Lefebvre, 19594, p. 593) ».
(144) « Les ressources cognitives renvoient à l’ensemble des connaissances que la personne a construites et qui s’avèrent des moyens pour l’amélioration de sa situation. Les ressources conatives concernent tout ce qui relève du savoir être l’intérêt de la personne ou sa motivation à s’engager dans une situation, son tempérament, son image d’elle-même, sa disponibilité affective, son attitude, ses valeurs, ses croyance ses tendances, etc. Les ressources corporelles relèvent de la coordination de diverses parties corporelles qui sont indispensables à la réalisation de certains actes et gestes. Nous pouvons citer la souplesse, la dextérité manuelle ou agilité, la motricité, la force physique, la taille, la morphologie, la condition physique, la posture, la beauté physique… »Revue Cahiers pédagogiques, Travailler par compétences, p. 25, N° 476, novembre 2009.
(145) http://www.charlesfourier.fr/IMG/_article_PDF/charlesfourier_article_54.pdf (consulté le 26/08/2010 10 h 58).
Sandrine Deulceux