Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
L'analyse institutionnelle et la santé comme manifestations de la communauté (8)
Le groupe sur le choléra : une pratique communautaire
1992. A Rio, à cette époque, les risques de contamination par le choléra qui, avec la dengue, est endémique au Brésil, étaient réels.
Un des cours sur les problèmes sanitaires au Brésil avait évidemment pour objet le choléra. Un groupe discutait justement du problème des ordures, des égouts à ciel ouvert - un problème crucial pour le Parque Royal - et sur l'absence d'intervention de l'Etat... et enfin des problèmes politiques qui, à ce moment, transversalisaient la communauté.
Clémentine, une jeune femme très active dans le groupe nous a déconcertés : elle était enceinte pour la deuxième fois et, quand elle est dans cet état, elle a envie de manger les fientes des poulets sur son terrain. Elle expliquait :
« Tem que comer logo dépois que a galinha faz, Quando ainda està mole, na terra. Na primeira gravidez foi assim. Agora com esse problema de cólera, não sei o que faço. Daqui hâ pouco vou começar a ter esses desejos. » (Extrait d'une restitution de réunion consignée dans mon journal de terrain).
«Il faut les manger tout de suite, quand elles sont encore molles, par terre. Pendant ma première grossesse, c'était ainsi. Maintenant avec ce problème de choléra, je ne sais pas ce que je vais faire. Je sais que je vais bientôt commencer à avoir ces envies ».
Les paroles de Clementina ont provoqué un malaise dans le groupe. Nous étions en train de parler des ordures, de l'hygiène médicale et morale qui transversalisait notre groupe et voilà qu'elle nous raconte qu'elle aime manger les fientes des poulets ! Le contrôle que nous essayions de mettre en place s'est littéralement effondré. J'ai compris que le libidinal jouait un rôle politique dans le groupe. J'en ai parlé aux participants. Je n'avais plus envie de continuer à parler du contrôle sanitaire.
Mara a demandé à Clementina si elle n'avait pas eu des problèmes pendant sa première grossesse en mangeant des fientes de poulets, Elle a répondu que non. Avant que Mara ait achevé son raisonnement, Suely lui a dit :
«Mais agora há esse negócio de cólera, é préciso ter cuidado. Teu bebê pode ter problemas. »
« Maintenant il y a ce truc qu'on appelle le choléra, il faut faire attention. Ton bébé peut avoir des problèmes»
Dina lui a suggéré de... changer d'envie.
Les envies de Clementina amusaient beaucoup certains participants. Ils ont ri, puis ils ont enchaîné sur leurs propres envies, celles liées à la grossesse et celles inhérentes au quotidien. De leurs propos se dégageait une force très rabelaisienne. La conversation fournissait un bon matériel pour la compréhension du fétichisme, c'est-à-dire, du moi et des équivalences étatiques avec des effets fétichistes que Freud (1929) et Lefebvre nous aident à comprendre (Lefebvre, 1977).
Les envies évoquaient des odeurs et des parties du corps humain, des sécrétions, des nourritures bizarres qui défilaient devant nous. Clementina a provoqué la désaliénation de toute une partie de l'activité humaine occultée, objet d'un rejet inconscient qui est devenu un non-dit social.
Les rires ont agi comme des dispositifs qui ont permis la transition-présence du «dégueulasse» au monde «aseptisé», (On oublie que «inter faeces et urina nacimur»). Notre matérialité organique, niée par la civilisation (Freud, 1929), affrontait la conception dominante qui considère la communauté comme un lieu pathogène. Cette attitude sert d'ailleurs l'idéologie ségrégationniste qui considère les favelas comme un lieu où vivent les classes dangereuses.
L'absence d'assainissement élémentaire dans les communautés servait la reproduction de cette idéologie. Le choléra menaçait. Dans l'envie de Clementina, un autre sentiment très fort s'exprimait : son attachement à la terre. Le « retour à la terre » était un autre contrepoint à l'institution.
Nous savons que ce que l'on appelle la «culture urbaine» est, en général, au service d'un projet d'urbanisation qui nie les valeurs communautaires. Le projet d'installer les assainissements de base arrivait au Parque Royal par doses homéopathiques et démontrait le mode trop manipulateur de l'Etat, garant de sa domination et de la discrimination.
Le choléra complexifiait la problématique d'autant qu'il était un danger de plus à ajouter à ceux auxquels ils étaient déjà exposés. Dans ce groupe, nous avons compris qu'il fonctionnait comme un dispositif représentant la menace de mort qui planait sur les couches les moins favorisées de la population. Le refoulement de l'envie de Clementina, et des nôtres, a gagné en force avec le choléra.
Lucia Ozorio
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
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