Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Or, dans l’introduction à l’Archéologie du savoir, Foucault montre clairement que l’assomption de la discontinuité comme « concept opératoire » a conduit d’une part les épistémologues à privilégier les ruptures et « tous les hérissements de la discontinuité », et, d’autre part, les historiens au repérage des périodisations « longues », des équilibres permanents des sociétés quasi stables, de l’« histoire immobile (30)». Abstraite de son contexte méthodologique, l’approche qui consiste à opposer continuité et discontinuité, comme s’il s’agissait de deux modalités du développement historique, est apparue alors comme stérile, comme si elle était engendrée elle-même par le point de vue sub specie aeternitas de l’« histoire philosophante ». En réalité, ces analyses historiennes ont montré qu’une discontinuité, une rupture du champ conceptuel ou événementiel, apparaissait à un autre niveau comme une continuité dans l’usage et la signification du même concept ou une persistance de certains équilibres. Ainsi, si d’un côté Canguilhem avait intégré aux « coupures » bachelardiennes l’analyse des filiations conceptuelles (31), de l’autre, Braudel, dont l’oeuvre avait mis au jour l’enchevêtrement, l’articulation et la hiérarchisation de temporalités hétérogènes dans les phénomènes historiques, soutenait pour sa part que l’histoire se compose de couches sédimentaires différentes (32). Certes, pour Braudel il s’agissait de pénétrer la couche trompeuse et volatile des événements, pour mettre au jour l’histoire lente des civilisations. Mais son point de vue, à savoir celui de la «longue durée», n’était déjà « qu’une des possibilités de langage commun en vue d’une confrontation des sciences sociales (33) ».
Plutôt que la succession linéaire, discontinue et inexplicable des épistémè, grands systèmes vides imposant la pensée d’une époque, c’est davantage cet enchevêtrement de temporalités différentes dans les réseaux conceptuels que cherche à penser l’archéologue : ce qui fait qu’à chaque moment leur histoire est au confluent de plusieurs durées. Mais, cela implique forcément une démultiplication des niveaux de l’analyse car l’évolution d’une mentalité ne se mesure ni avec les mêmes instruments ni avec la même périodisation que celle d’un concept scientifique. Par conséquent, l’histoire des sciences sera amenée à retracer d’autres histoires, d’autres continuités et d’autres ruptures par rapport à l’histoire des mentalités ou des concepts politiques et économiques. L’analyse archéologique devra donc « désarticuler la synchronie des coupures » :
Ne pas croire que la rupture soit une sorte de grande dérive générale à laquelle seraient soumises, en même temps, toutes les formations discursives : la rupture, ce n’est pas un temps mort et indifférencié qui s’intercalerait – ne serait-ce qu’un instant – entre deux phases manifestes ; […] c’est toujours entre des positivités définies une discontinuité spécifiée par un certain nombre de transformations distinctes. De sorte que l’analyse des coupures archéologiques a pour propos d’établir, entre des modifications diverses, des analogies et des différences des hiérarchies, des complémentarités, des coïncidences et des décalages : bref de décrire la dispersion des discontinuités elles-mêmes (34).
En d’autres termes, la forme de l’enquête archéo-généalogique impose de trouver une alternative à la fois au « continuisme » naïf de l’histoire des idées et à une «épistémologie de la rupture » assumant trop souvent la discontinuité comme un présupposé plutôt que comme une hypothèse de recherche. En mettant la philosophie à l’épreuve de la multiplicité des périodisations historiques, l’archéologie foucaldienne a transposé ces différentes durées au domaine confus de l’histoire de la pensée, afin de dégager non pas une loi générale du développement historique, mais plusieurs types de transformations. L’on pourrait définir, plus généralement, l’ « histoire de la pensée » foucaldienne comme le repérage de ces transformations à travers la postulation des discontinuités et des périodisations singulières. Ainsi, le projet de Foucault est devenu le lieu d’une rencontre entre l’histoire des sciences et l’histoire historienne – ou, plus précisément, entre l’histoire épistémologique et la Nouvelle Histoire –, rencontre qui, étrangement, n’avait jamais eu lieu auparavant (35).
Les traits généraux de cette « histoire de la pensée » apparaîtront alors moins par un commentaire « interne » au corpus foucaldien qu’à partir de la confrontation de l’archéo-généalogie à différents projets d’historicisation.
L’épistémologie historique de Canguilhem, l’histoire des sciences husserlienne ou l’histoire des Annales seront considérées comme autant de moments singuliers par rapport auxquels l’archéo-généalogie foucaldienne se construit, que ce soit par imitation ou par opposition. Il nous a fallu ensuite me débarrasser d’une série de couples de concepts élaborés par Foucault (savoir et pouvoir, archéologie et généalogie, normalité et anormalité, discipline et sécurité, etc.) pour comprendre les raisons de la mise en place de ces enquêtes et de ce qu’elles visaient réellement. Ce travail nécessitait en somme un fil conducteur pour pouvoir se déplacer à l’intérieur de son oeuvre, sans prétendre en délivrer une interprétation globale et cohérente.
Car il n’est pas inutile de rappeler que sa pensée est traversée d’hésitations et de ruptures, de « retours » inattendus et de relectures décapantes de son propre parcours. Ce fil conducteur devrait plutôt être une sorte de dispositif analytique définissant un niveau de problématisation qui permet de rendre intelligibles certains déplacements de la pensée foucaldienne ainsi que le perpétuel redéploiement d’un bagage conceptuel.
Nous avons trouvé ce fil conducteur dans la question du rapport entre expérience et concepts, rapport qui soude la pensée de Foucault à celle de Canguilhem d’une façon un peu différente de ce qu’on a l’habitude de souligner dans les études d’épistémologie historique. Ainsi, si le début de cette recherche est consacré à la pensée de Canguilhem, c’est moins pour y trouver un présupposé nécessaire au travail foucaldien que pour y déceler les traces d’une problématique – continuité ou discontinuité dans l’histoire conceptuelle – qui conduit à la reformulation de l’« archéologie » comme «généalogie » entre les années 1960 et 1970. Dans le premier chapitre, nous voudrions montrer comme Canguilhem, et Foucault par la suite, cherche à sa façon une alternative aux options philosophiques de son temps pour penser la relation entre le champ de l’expérience historique et une activité non moins humaine : la création de concepts.
Pour Foucault, assumer un point de vue philosophique signifie adhérer au principe canguilhemien selon lequel la philosophie n’est pas une activité livrée à elle-même, mais une réflexion « pour qui toute matière étrangère est bonne ». En revanche, le philosophe ne doit pas expliquer comment fonctionne un mécanisme social ou un processus mental, il ne doit pas se substituer au sociologue ou au psychologue, mais dégager la pensée implicite dans le fonctionnement des mécanismes sociaux, dans l’explication des processus mentaux, dans la mise en place des dispositifs de gouvernement, etc.
29 M. Foucault, « Sur l’archéologie des sciences. Réponse au Cercle d’épistémologie », op. cit., p. 726.
30 Cf. F. Braudel, « Histoire et sciences sociales. La longue durée », Annales ESC, 4, oct-déc. 1958, p. 725-753, repris in id., Écrits sur l’histoire, Paris, Flammarion, 1969 ; E. Le Roy Ladurie, « L’histoire immobile », Annales ESC, 1974, 3, p. 673-692.
31 Cf. G. Canguilhem, Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie. Nouvelles études d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, Vrin, 1988, p. 26 : « L’épistémologie des ruptures convient à la période d’accélération de l’histoire des sciences, période dans laquelle l’année et même le mois sont devenus l’unité de mesure du changement. L’épistémologie de la continuité trouve dans les commencements ou l’éveil d’un savoir ses objets de préférence. L’épistémologie des ruptures ne méprise nullement l’épistémologie de la continuité, alors même qu’elle ironise sur les philosophes qui ne croient qu’en elle. » Cf. sur ce point M. Foucault, « La vie : l’expérience et la science », in DEIV, p. 769 : « [...] Georges Canguilhem insiste sur le fait que le repérage des discontinuités n’est pour lui ni un postulat ni un résultat ; c’est plutôt une “manière de faire”, une procédure qui fait corps avec l’histoire des sciences parce qu’elle est appelée par l’objet même dont celle-ci doit traiter. »
32 Cf. par exemple la préface de Braudel à La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1985 (1re édition 1977), p. XIII-XIV, où il parle de trois «histoires» qui s’entrecroisent : l’histoire « immobile » des rapports géographiques, démographiques de l’homme avec le milieu, l’histoire « sociale » des groupes humains et de leurs rapports économiques et politiques, l’histoire «événementielle » des agissements individuels.
33 F. Braudel, « Positions de l’histoire en 1950 », Leçon inaugurale au Collège de France, in Écrits sur l’histoire, I, Paris, Flammarion, 1969, p. 15-38. Selon Braudel, l’historien ne peut que choisir le niveau de son analyse, mais nullement réduire les « mille vitesses et les mille lenteurs » du temps social, en aucun cas effacer « tous les temps variés de la vie des hommes ».
34 AS, p. 237. Sur l’histoire comme enchevêtrement de temps hétérogènes chez Foucault, cf. aussi S. Legrand, Les Normes chez Foucault, Paris, PUF, 2007, p. 22 et suiv.
35 Sur l’histoire de cette rencontre manquée, cf. E. Castelli Gattinara, La Strana alleanza, Milan, Mimesis, 2003, p. 187 et suiv.
Luca Paltrinieri
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