Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Dans cet ouvrage, il s’agira alors d’appliquer au travail de Foucault ce que lui-même appelait une « mise en intelligibilité » : en travaillant sur une question précise qui émerge au cours de ses analyses – la question du rapport entre expérience et concepts –, nous chercherons à mettre en lumière la forme des analyses foucaldiennes. Au-delà d’une simple immersion dans l’univers conceptuel de Foucault, il s’agira alors de transformer ce travail, en en interrogeant de manière permanente les concepts, leur champ de validité, leurs conditions de possibilité, leur application à une analyse du présent.
Il faudra donc mettre à l’épreuve la « grille » théorique de la gouvernementalité et comprendre si elle tient ses promesses : fournir un cadre d’analyse pour une histoire généalogique des rapports de force qui pourrait valoir comme une « ontologie historique de nous-mêmes ». Certes, cette tentative de situer sinon l’intégralité, du moins une certaine partie du parcours intellectuel de Foucault par rapport à l’histoire des sciences et l’histoire des idées politiques s’expose à la fois au risque de généralité et d’incomplétude.
Mais il faut préciser que notre intention ne relève en aucun cas de l’interprétation exégétique. Car il ne s’agit pas de sillonner l’intégralité du parcours foucaldien dans ses moindres détails : par exemple, ni les débuts du parcours foucaldien, ni les extrêmes développements n’y trouveront une place importante. Il s’agira plutôt de définir, à travers une certaine lecture de l’oeuvre foucaldienne, un modèle d’analyse historico-critique qui doit nous permettre d’avancer sur les pistes qu’il a lui-même entrouvertes. Partir des présupposés théoriques et historiques de cette oeuvre, mettre en lumière la forme de la pensée foucaldienne, afin d’en rendre l’usage encore possible pour nous aujourd’hui, voici en quelques mots le fil conducteur que nous avons essayé de suivre.
Il est évident que ce propos ne pouvait pas tenir longtemps sans un éclaircissement préalable du rapport que Foucault entretint avec la démarche historique. Nous nous sommes débarrassé, par exemple, du reproche d’« anhistoricité » adressé au travail de Foucault. Rappelons que, depuis un certain temps désormais, les historiens se servent ou s’inspirent des thèses foucaldiennes ou des outils mis au point par la généalogie (16). Mais le rapport profond du travail foucaldien à la démarche historienne n’a pas été éclairci : le moins que l’on puisse dire, c’est que la valeur historique des analyses sur l’histoire de la folie, de la prison ou de la sexualité est douteuse.
S’agit-il de thèses historiques, pouvant être confirmées ou invalidées sur le plan d’une démarche d’histoire historienne ? Ou s’agit-il de thèses philosophiques, qui réclament un éclaircissement préalable par l’histoire de la philosophie ? L’absence de réponse à ces questions est probablement encore aujourd’hui à l’origine de la double méfiance des philosophes, qui accusent Foucault d’historiciser et de relativiser la vérité, et des historiens, qui l’accusent de trahir la démarche historique pour privilégier la surdétermination des épistémè et une version forte du culturalisme historique (17).
Avant d’arriver à des conclusions quant au modèle historique mobilisé par l’archéo-généalogie, il faudrait au préalable se demander pourquoi on aurait besoin d’une nouvelle histoire, et pourquoi on en aurait besoin au coeur même d’une démarche philosophique. Ce n’est évidemment pas contre l’histoire en général que s’est construite l’oeuvre de Foucault, mais contre une histoire particulière, qui est l’archétype même de l’histoire qui se donne comme « activité synthétique du sujet ». C’est l’histoire de la philosophie, modèle inconscient des disciplines historiques, que Foucault voudrait « affranchir de leur statut incertain : histoire des idées, histoire des sciences, histoire de la pensée, histoire des connaissances, des concepts ou de la conscience (18) ». C’est l’histoire que les historiens des Annales décrivaient comme le pire exemple d’histoire intellectuelle abstractive, fondée sur une déshistoricisation totale de sa pratique : une histoire philosophique de la philosophie vouée à la description de la succession rationnelle et ordonnée des idées, culminant dans un présent où, selon l’enseignement hégélien, elle se fait elle-même philosophie. Selon cette histoire philosophante, il n’y a qu’un seul sujet pensant et connaissant depuis les débuts du savoir grec, c’est l’homme de Pascal qui subsiste éternellement et résume en soi toutes les figures antérieures de la connaissance. À cette permanence du sujet de connaissance, correspondent les absolues stabilité et constance du concept, étranger à toute forme d’historicité. Que l’histoire soit ainsi pensée sous la forme de la nécessité, de la totalisation et de la finalité ne doit point nous étonner puisque le philosophe choisit lui-même ses objets par rapport à son présent en les élevant à l’absolu pour en faire des objets d’une théorie, c’est-à-dire des concepts. C’est donc la pensée philosophique qui crée l’histoire de la philosophie, tout en la subordonnant à ses intérêts théoriques, le but étant de circonscrire une «pensée pure» qui soit libre de tout conditionnement extérieur, dont l’histoire concernerait un objet sans historicité, l’idée (19).
C’est contre cette histoire sans historicité des philosophes que Foucault mobilise le travail des historiens, moins pour se déprendre de la philosophie que pour ouvrir celle-ci à une historicité radicale. De son point de vue, penser les conditions de possibilité historiques de la pensée signifie d’abord penser l’historicité même des concepts de la pensée. Mais cela signifie alors redéfinir la pensée philosophique non plus comme pensée d’un absolu et de la totalité, mais comme ce qui est profondément impliqué dans d’autres « rationalités », celles des savoirs et des pratiques historiques. De là, le besoin de redéfinir aussi le rapport de la philosophie à l’histoire des idées, des mentalités et des concepts, c’est-à-dire tout un ensemble d’histoires qui avaient été construites à partir de la totalisation rétrospective de la philosophie. En effet, il est peut-être justement possible, dit Foucault, de repenser les rapports entre philosophie et histoire à partir de la « libération » des disciplines appartenant à l’« histoire historienne » : l’histoire de la folie, celles de la maladie, du corps, de la sexualité sont autant de défis à l’histoire philosophante de la philosophie et à son «continuisme» épistémologique.
La récusation du causalisme historique, plusieurs fois avancée par Foucault et surtout par ses épigones, s’inscrit aussi dans cette tentative de libération du modèle philosophique (20). Souvent considéré comme une position de principe, l’anticausalisme de Foucault représente plutôt ce qui demande à être éclairci pour mettre en lumière la singularité de la démarche foucaldienne. Si, tout en se réclamant à la fois du «présentisme» des premières Annales et de l’histoire récurrente de Bachelard et de Canguilhem, Foucault insiste tant sur la nécessité de construire une histoire à partir du présent, c’est parce qu’il ne considère pas ce présent comme le résultat génétique de l’enchaînement de causes historiques. En revanche, l’appartenance à un tel présent désigne la première rupture qui sous-tend tout discours historien, à savoir la discontinuité par rapport au passé « qui lui offre comme objet l’histoire – et sa propre histoire (21) ». La référence à l’exercice philosophique, partant du présent de sa propre discipline pour en retracer l’histoire, est donc maintenue, mais le sens en est inversé : alors que l’histoire de la philosophie retraçait la continuité d’un progrès qui culmine dans le présent, l’archéologie doit partir de l’étrangeté, de la distance, de la différence de ce passé par rapport au présent. L’introduction d’une analyse «structuraliste» dans le domaine historique, mobilisant le concept de « différence » contre l’impérialisme des causes historiques, semble trouver là sa racine principale. De la même façon, si l’introduction du questionnement historique dans la pensée philosophique se fait par la problématisation de la discontinuité, c’est que Foucault y voit d’abord une réponse possible à la question centrale de son propre présent philosophique – les années 1960 – et notamment la question qui traverse la pensée structuraliste : comment sortir de la « logique de l’identité » qui consiste à subordonner la différence à l’identité, à penser l’autre toujours sous la forme du même, ce qui revient, nous dit-il, « à penser l’Autre dans le temps de notre propre pensée (22) » ?
La question de la discontinuité historique relève alors de la transposition du principe de la différence dans le champ de la pratique historienne elle-même. Entre une époque et une autre, entre deux réseaux conceptuels, entre deux usages d’un même mot renvoyant à des disciplines concurrentes, peut-il y avoir commensurabilité ? S’il y a rupture entre deux épistémè ou bien entre deux réseaux conceptuels et deux systèmes de pensée, comment expliquer la transition, et surtout pourquoi doit-il y avoir transition ? La thèse de la discontinuité radicale entre des réseaux de concepts historiquement situés a permis, dans les années 1970-1980, un renouvellement de la façon d’écrire l’histoire et l’histoire des sciences, dont l’ouvrage de François Jacob est une parfaite illustration (23). Postuler les discontinuités, les seuils, les ruptures a conduit à rejeter une approche de l’histoire intellectuelle privilégiant la genèse des idées, les continuités ininterrompues et la totalisation historique que visait notamment la critique foucaldienne dans l’Archéologie du savoir (24).
D’objet de recherche qu’elle était, cette discontinuité a souvent risqué de devenir le nouveau parti pris de la recherche historique, se traduisant notamment dans une « épistémologie naïve de la rupture (25) ». Plus profondément, l’essentialisation de l’approche discontinuiste oublie que celle-ci a été originairement une réaction polémique à une certaine façon d’écrire l’histoire des concepts scientifiques, et que sa portée était donc en premier lieu méthodologique. Ainsi, à partir de la célèbre polémique de Sartre qui désignait Foucault comme le tueur de l’histoire − « dernier barrage que la bourgeoisie puisse encore dresser contre Marx (26) » −, l’archéologie foucaldienne a été trop souvent interprétée comme une thèse de philosophie de l’histoire sur la « nature » du développement historique en général, alors que le repérage des différentes épistémè et des ruptures «verticales» qui les traversaient répondait d’abord au choix de certains objets et à la focalisation sur certaines disciplines. La discontinuité aurait été, dans ce cas, non une donnée historique, mais une règle « pour l’analyse des séries temporelles (27)».
Cela permettait à Foucault, par exemple, d’affirmer qu’en réalité c’était « tout le contraire d’une discontinuité» qu’il avait voulu repérer, mais plutôt la transformation, « la forme même du passage d’un état à l’autre (28) ».
Mais il est aussi vrai que Foucault a joué de façon équivoque sur le sens, par nature ambigu, du mot «histoire», indiquant à la fois le champ méthodologique des historiens et l’Histoire (avec un grand H), entendue comme évolution des sociétés humaines et objet d’un savoir. Foucault s’est également servi de ses positions méthodologiques pour attaquer une certaine idée de l’histoire, comme devenir, qui serait le corrélat d’une conscience, comme continuité référée à l’activité synthétique du sujet. Dans ce cas, la discontinuité « est à la fois instrument et objet de recherche », « résultat de la description historique », en bref, repérage des ruptures inscrites dans l’ordre des choses ou, mieux, de la pensée (29).
16 Cf. par exemple J. Goldstein (éd.), Foucault and the Writing of History, Oxford/Cambridge, Blackwell, 1994 ; A. Farge, Des lieux pour l’histoire, Paris, Seuil, 1997, p. 82-96 ; G. Noiriel, Penser avec, penser contre, Paris, Belin, 2003, p. 25-46 ; R. Chartier, « Foucault et les historiens, les historiens et Foucault. Archéologie du discours et généalogie des pratiques : à propos de la Révolution », in Au risque de Foucault, Paris, Éditions du Centre Pompidou, 1997, p. 223-238.
17 Cf. J. Revel, « Le moment historiographique », in L. Giard (éd.), Michel Foucault. Lire l’oeuvre, Grenoble, J. Millon, 1992.
18 M. Foucault, « Réponse à une question », in DEI-II, p. 714.
19 Cf. sur ce point R. Chartier, Au bord de la falaise. L’histoire entre certitude et inquiétudes, Paris, Albin Michel, 1998, p. 234-238.
20 L’histoire, affirme Foucault, est de fait pensée comme le lieu privilégié de la causalité, autrement dit, suivant la conception habituelle, « toute approche historique devrait se donner pour tâche de mettre en évidence des rapports de cause à effet » (« Qui êtes-vous professeur Foucault ? » in DE I-II, p. 635 ; cf. aussi « Sur les façons d’écrire l’histoire », ibid., p. 613-628).
En écrivant Les Mots et les Choses, Foucault réfutait cette méthode historique fondée sur un présupposé «linéaire» selon lequel toute époque contient en elle le germe de la suivante, ce qui reviendrait à condamner l’histoire à reconstituer le lien causal déterminant l’enchaînement des événements. Or, deux événements contemporains ne sont pas moins historiques, et la reconstruction de l’événement à partir des rapports entre cause et effet n’est pas la seule. Sur ce point, cf. A. I. Davidson, « Structures and strategies of discourse : Remarks towards a history of Foucault’s philosophy of language », in Foucault and his Interlocutors, Chicago, University of Chicago Press, 1997, p. 1-17.
21 M. Foucault, « Sur l’archéologie des sciences. Réponse au Cercle d’épistémologie », in DEI-II, p. 726 ; AS, p. 18.
22 AS, p. 22. Cf. sur ce point V. Descombes, Le Même et l’Autre. Quarante-cinq ans de philosophie française (1933-1978), Paris, Minuit, coll. « Critique », 1979. La question de l’« histoire du présent » sera approfondie dans ce chapitre.
23 Cf. F. Jacob, La Logique du vivant. Une histoire de l’hérédité, Paris, Gallimard, 1970, p. 18-19 :
« Pour un biologiste, il y a deux façons d’envisager l’histoire de sa science. On peut tout d’abord y voir la succession des idées et leur généalogie. On cherche alors le fil qui a guidé la pensée jusqu’aux théories en fonction aujourd’hui. Cette histoire se fait pour ainsi dire à rebours, par extrapolation du présent vers le passé. […] Il y a une autre manière d’envisager l’histoire de la biologie. C’est de rechercher comment les objets sont devenus accessibles à l’analyse, permettant ainsi à de nouveaux domaines de se constituer en sciences. Il s’agit alors de préciser la nature de ces objets, l’attitude de ceux qui les étudient, leur manière d’observer, les obstacles que dresse devant eux leur culture. L’importance d’un concept se mesure à sa valeur opératoire, au rôle qu’il joue pour diriger l’observation et l’expérience. Il n’y a plus alors une filiation plus ou moins linéaire d’idées qui s’engendrent l’une l’autre. Il y a un domaine que la pensée s’efforce d’explorer ; où elle cherche à instaurer un ordre ; où elle tente de constituer un monde de relations abstraites en accord non seulement avec les observations et les techniques, mais aussi avec les pratiques, les valeurs, les interprétations en vigueur. »
24 AS, p. 184-190.
25 Cf. M. Senellart, « Un auteur face à son livre : pourquoi faire l’histoire des modes de gouvernement », Il Pensiero politico, XXIX, 3, 1996, p. 472.
26 J.-P. Sartre, cf. « Jean-Paul Sartre répond », L’Arc, 1966, 30, p. 88, in P. Artières, J.-F. Bert et alii, « Les Mots et les Choses » de Michel Foucault. Regards critiques 1966-1968, Caen, PUC/IMEC, 2009, p. 73-89.
27 M. Foucault, « Sur l’archéologie des sciences. Réponse au Cercle d’épistémologie », art. cité, p. 724-728 ; AS, p. 17-18 et 226-239.
28 M. Foucault, « Sur les façons d’écrire l’histoire », in DEI-II, p. 617. Sur ces rapports entre continuité et discontinuité historique, cf. les travaux de Judith Revel, notamment Michel Foucault, une pensée du discontinu, Paris, Les Mille et une nuits, 2010.
29 M. Foucault, « Sur l’archéologie des sciences. Réponse au Cercle d’épistémologie », op. cit., p. 726.
Luca Paltrinieri
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