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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Grandeur et misère de Georges Lapassade (8)

SCIENCES HUMAINES ET FRANC PARLER

 

Revenons à Lapassade.

 

Il nous apparaît clairement que celui-ci qui s’était engagé fortement au début dans ce que Foucault appellera la « pratique du soi », se rallie, dans les années 1970, aux vieilles conceptions de l’action sociale, fondées sur l’imposition et la répression

 

On ne peut trop lui jeter la pierre. Il n’est pas seul à faire cela. Beaucoup de gens de sa génération, y compris Foucault et Bourdieu, tombent dans le piège. Ils suivent d’ailleurs en cela Sigmund Freud, le maître prestigieux.

 

Ce dernier ne s’était pas privé d’attribuer à autrui tout ce qui lui convenait à lui Freud, tout ce qu’autrui devait faire pour se conformer à sa théorie. Rentrant de Paris où il avait contacté Charcot en 1881, il s’était dit qu’il fallait, coûte que coûte, trouver une explication à ce phénomène sur lequel Charcot s’acharnait depuis des années : l’hystérie. Influencé par la morale judaïque, dont Kinsey, dans son fameux rapport, montre les réserves à l’égard de la sexualité, il ne peut rien faire d’autre que de suspecter la dite sexualité, d’en faire le bouc émissaire de tous les maux psychologiques.

 

Malheureusement, une telle hypothèse ne coule pas de source. L’hystérie, bien qu’on l’ait attribué à la femme et à des influences utérines, ne résulte pas, d’après lui, de faiblesses ou de défaillances de la sexualité, mais de déviations, d’excès, d’inversions de cette sexualité (le «pervers polymorphe », l’Œdipe, etc.).

 

Rien ne va dans ce sens, mais tant pis. Il y a justement, à cette époque, toutes les théories de l’automatisme, appelé inconscient, qui font fureur, et qu’on va pouvoir utiliser. Il suffit d’imaginer un mécanisme qui s’enracine dans des processus en rapport avec l’hystérie et qui aboutit aux motivations qui nous font agir et de déclarer que ce mécanisme est entièrement inconscient pour que le tour soit joué.

 

Le processus en rapport avec l’hystérie sera d’abord ce qu’il appelle le refoulement. Donc, on refoule une pulsion, spécialement sexuelle et c’est elle qui va se transformer, d’une manière inconsciente, pour donner finalement la névrose. Malheureusement, il faut admettre, pour cela, que le désir lui-même est refoulé et non pas seulement l’acte, ce qui est impossible. Peu importe !

 

Deuxième temps. La transformation de cette pulsion se fait dans « la formation de compromis », machinerie qui déforme la pulsion et la rend méconnaissable, en dissociant l’affect et la représentation. Excellente idée ! Malheureusement, dans notre expérience la plus courante, une transformation de ce genre, avec un but recherché et des moyens envisagés pour l’obtenir, est nécessairement consciente, réfléchie. Cela ne rentre pas dans le schéma connu des automatismes. Peu importe !

 

Troisième temps, la personne qui agit sait qu’elle agit et cela n’est pas une opinion gratuite sur son acte. Cette conscience fait partie de son acte. Supposez que vous pensiez que vous faites un acte aberrant, vous l’arrêtez. Affirmer, comme le fait Freud que l’action finale est déterminée non par des intentions conscientes mais par un « contenu latent », inconnu par définition, est une impossibilité. Cela va contre tout ce que nous pensons, sentons, expérimentons sur l’acte humain. Peu importe !

 

Le mépris manifesté par Freud à l’égard de la réalité vécue et expérimentée va se retrouver chez ses successeurs, par exemple chez Michel Foucault, qui, jusqu’au cours qu’il fait au collège de France en 1983-84, dont j’ai montré le caractère profondément novateur, va soutenir des positions intenables sur, par exemple, la psychiatrie ou, plus généralement, le pouvoir.

 

Son idée, très intéressante, est que le pouvoir qu’il appelle de souveraineté se transforme à l’époque classique en pouvoir qu’il appelle « disciplinaire », c'est-à-dire qui ne se contente pas de dominer et d’exploiter mais qui surveille, punit, encadre, jusqu’aux détails.

 

Cela résulte évidemment du fait que le pouvoir entend contraindre toute la société, ce qui l’oblige à un contrôle incessant, indéfini, surmultiplié, comme je l’ai montré. Précisément, s’il fait cela, c’est que la société lui échappe. Si la société lui échappe, s’autonomise, les phénomènes sociaux ne sont plus seulement d’origine centrale, supérieure, mais d’origine populaire à proprement parler, venant de la population, et de la sensibilité nouvelle de celle-ci. Ce n’est pas la conception de Foucault. Il explique tout par l’intervention du pouvoir disciplinaire, du « grand enfermement », comme si la société n’existait pas.

 

Pierre Bourdieu, de la même génération que Foucault et Lapassade, n’échappe pas non plus à cette dérive durkheimienne qui remet en selle de vieux schémas dépassés. Marxiste convaincu, il entend aller plus loin que son maître Marx dans l’établissement de structures mentales figées et aliénées. Il veut montrer que l’aliénation bourgeoise s’empare aussi des réalités culturelles, intellectuelles, scolaires, artistiques, scientifiques qu’on considérait jusque là comme indépendantes, libres de ce type de diversion

 

Démontrer cela n’est pas difficile. Les individus enfoncés dans des idéaux sociaux et politiques dominants et coercitifs recrutent aussi, bien sûr, les valeurs et les pratiques scientifiques artistiques et culturels pour les mettre au service de leurs objectifs. Les « héritiers », la « distinction », la science au service du pouvoir, les aspirations sublimées de certaines classes, tout cela existe. Le seul problème est de savoir si les réalités ainsi réorientées n’ont d’autre sens que de servir à cela ou si elles sont par nature différentes et seulement utilisées, dénaturées, altérées dans d’autres buts.

 

Pierre Bourdieu ne pose même pas le problème, qui mériterait des analyses approfondies. Pour lui, il ne fait aucun doute que la culture est par essence bourgeoise, aliénée. Dès l’instant où elle est véhiculée par des bourgeois, elle est bourgeoise, ce qui est une vision typiquement durkheimienne, qui confine à un véritable racisme social. D’abord, il n’est pas certain qu’elle soit véhiculée uniquement par des bourgeois et surtout elle est et s’est montrée de tout temps contestataire, anticonformiste, révolutionnaire. Cela relève de l’évidence.

 

Ce qui frappe dans toutes ces pensées, comme c’était déjà le cas avec Freud, c’est le mépris pour la vérité empirique, la seule qui échappe au doute et à la contestation. On trouve cela aussi chez Lapassade. Anathématiser l’institution, comme il le fait, n’a aucun sens, car elle est le résultat de forces sociales et culturelles qui la dépassent et dont elle n’est que la projection. Penser qu’il faut dévoiler ses arrière-pensées est inutile, car, le plus souvent, elle affiche clairement ses buts et ses méthodes avec une véritable outrecuidance, avec la certitude d’avoir raison.

 

Il le fait certes en dépoussiérant ces idées, en les rajeunissant à travers la méthode des «analyseurs», en s’appuyant sur Freud, en parlant encore des «groupes», mais il le fait, d’une manière incontestable. Nous verrons par la suite les résultats obtenus.

 

Michel Lobrot

http://lesanalyseurs.over-blog.org

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