Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
L’IMPOSITION
L’être humain n’est pas confronté qu’à lui-même, à ses réactions face aux autres et à l’impact des autres sur lui. Il est confronté aux autres eux-mêmes, dans leur altérité, si je puis dire, aux autres auxquels il doit nécessairement accéder, qu’il doit toucher d’une manière ou d’une autre, pénétrer, comme il est pénétré lui-même par les autres.
Ce n’est pas seulement le problème de l’expansionnisme de l’être humain, lequel lui est consubstantiel, et qui peut se traduire, soit par une volonté de régner, dominer, conquérir, soit par une volonté de partager, communiquer, dialoguer. Cet expansionnisme fait partie de l’humain, qui peut ou non être exprimé.
Dans tous ces cas de figure, le problème se pose d’agir sur l’autre, de le modifier et de l’adapter à soi, quelles que soient les motivations qui poussent à le faire
La solution par la directivité est celle que l’humanité a utilisée depuis toujours. En quoi consiste-t-elle et sur quelles bases repose-t-elle ?
Cette solution consiste à utiliser la peur, soit la peur de tomber dans un état redouté, soit la peur de ne pas obtenir un avantage ou un profit attendu. Il suffit de lier l’acte qu’on veut susciter ou empêcher chez l’autre à un résultat artificiellement associé à cet acte et facteur de peur, pour susciter ou empêcher l’acte en question. La peur de la sanction fait agir ou empêche d’agir. L’enchaînement créé est construit et voulu, mais efficace.
Cet instrument merveilleux a été utilisé et réutilisé à tort et à travers par les sociétés et les groupes. Cependant, il présente deux conditions.
La première condition est de faire savoir clairement à cet autre qu’on cherche à contraindre ce qu’on veut obtenir de lui, ce qu’on lui reproche, ce qu’il doit changer dans sa conduite. On retombe dans la Parrhêsia. Cette parole de dénonciation et d’accusation n’est pas évidente, pas facile à prononcer. L’humanité a même spécialisé des gens pour le faire. Quand on le fait, on ne parle pas de soi mais de l’autre. On ne s’implique pas, sinon peut-être, au niveau du courage déployé. C’est une parrhêsia qu’on pourrait appeler punitive, par opposition à la parrhêsia compréhensive issue d’une vision non-directive.
La seconde condition consiste dans le fait que celui qui utilise cette méthode doit croire qu’elle obtient vraiment les résultats escomptés, à savoir 1- supprimer radicalement et longtemps les désirs réprimés chez celui qu’on réprime, 2- réprimer vraiment ce qu’on redoute chez l’autre,
Malheureusement, cette dernière condition est en train de se volatiliser. Elle implique en effet une profonde opacité des mécanismes mis en jeu chez autrui, dont on est en train de se débarrasser. On est en train de voir clair là où régnait jadis l’obscurité.
On sait de mieux en mieux mesurer les effets de la contrainte. Ces effets sont de deux ordres : soit de l’ordre de la réaction, soit de l’ordre de la motivation.
1 - Le sujet qui subit la contrainte n’est évidemment pas changé du point de vue des inclinations qui le poussent vers l’acte qu’on réprime chez lui. Non seulement cet acte garde toute sa force mais encore il l’augmente. Il faut donc de toute nécessité, si l’on veut obtenir un effet durable du fait de la répression réactiver, renouveler, répéter celle-ci indéfiniment. Il faut une police puissante et omniprésente, des lois qui ne cessent pas d’être rappelées, une véritable obsession de la punition et de la faute, qui tourne à la pathologie.
2 - D’autre part, les motivations de celui qui agit et qu’on cherche à réprimer sont loin d’être claires. La motivation d’un acte est par nature invisible. Il s’agit d’une pensée ou d’une idée que celui qui agit se fait du but qu’il veut poursuivre, lequel but peut ne jamais être atteint ou être atteint à moitié, ou être atteint en conjonction avec d’autres résultats qui apparaissent faussement comme les buts.
Face à cette confusion, l’observateur extérieur s’en remet souvent au résultat. Ce que veut autrui, c’est, croit-on, ce qu’il réalise de fait, ce qu’on voit au terme de son action. Mais ce n’est pas vrai. Il y a souvent une grande distance entre ce qu’on réalise et ce qu’on désire. D’autre part, ce qu’on désire est ce qui est important car c’est cela qu’on va réessayer, remettre en route, réactiver jusqu’à ce qu’on réussisse.
L’observateur extérieur a tendance aussi à faire pression d’une manière excessive sur celui qu’il veut déterminer sans considérer les résistances et l’appel de l’autre à la non-directivité. Il pense à tort que la force exercée sur l’autre est le meilleur pronostic de la réussite, puisqu’il n’a pas d’autre critère de jugement.
Enfin cet observateur extérieur se sent libre d’interpréter de n’importe quelle façon les conduites de l’autre, s’en remettant seulement à sa propre finesse d’analyse et à son habileté intellectuelle. La psychanalyse a presque officialisé cette attitude, qui est aussi très répandue dans le grand public.
Le seul moyen de connaître les motivations de l’autre, c’est de l’écouter et de lui demander de les exprimer. Il n’y pas d’autre moyen. On retombe sur la parrhêsia, non pas sur la dénonciation, mais sur l’expression
Cette dernière remarque nous permet de dire que l’activité de dénonciation et de sanction est une vieille méthode d’action sociale, que les sciences humaines sont en train de remettre en question. La parrhêsia punitive est un levier dépassé.
Michel Lobrot
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