Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
SUITE ET FIN
Que va faire Lapassade de ces découvertes formidables qu’il a faites dans les années 1980, qui ont bouleversé sa vie ?
En apparence, rien.
Il s’intègre complètement à la Faculté de Vincennes où il va pouvoir vivre et s’exprimer, grâce à l’extrême tolérance du milieu. Il forme des étudiants, des «jeunes», qui vont constituer un noyau solide autour de lui et qui vont réaliser cette école de l’Analyse Institutionnelle, qui est elle-même une institution très fermée, qui exprime clairement ses buts et ses a priori, comme toute institution. Avec elle, il faudrait faire non pas de «l’analyse institutionnelle» mais du décryptage subjectif, qui montrerait ses attaches avec l’esprit des mandarins universitaires et avec les profits qu’il apporte.
Il n’est pas possible que ses découvertes vécues n’aient aucune incidence sur sa vie. Elles réagissent surtout sur sa pensée, mais avec un très grand retard, car il est difficile de tirer les conclusions de ce qu’on a vécu quand on est pris dans des cadres intellectuels rigides. Il le fait pourtant. Dans les années 90, il se passionne pour l’« ethnométhodologie » de Garfinkel, qui l’ouvre à de nouvelles perspectives. Le concept d’«indexicalité», qui indique l’influence que peut avoir sur l’insertion sociale de quelqu’un son vécu personnel, l’intéresse.
Mais il continue quand même à parler indéfiniment de «dispositif», d’instituant et d’institué, de contexte, etc., comme si cette institution tombée du ciel, cet «institué» qui conditionne d’après lui, toutes nos démarches n’était rien d’autre qu’un météorite dont on ne sait que faire et qu’on veut à tout prix contrôler. Cette pratique marche dans la Fac mais plus du tout avec les jeunes marginaux qui s’adonnent au RAP ou à la Techno. L’intérêt qu’il leur porte prouve son évolution.
Une rupture s’introduit, quand Lapassade se met à réfléchir sur la différence entre microsociologie et macrosociologie. Il s’aperçoit que le mouvement qu’il représente ne s’est occupé jusqu’ici que de «micro». Tout change quand on se tourne vers le « macro ». Enfin, on peut se demander ce qu’est cette fameuse institution, qui plane comme un aigle géant sur les pauvres humains et si par hasard les humains en question n’étaient pas, eux aussi, responsables de l’aigle, ne contribuaient pas à le fabriquer et à le nourrir, dans un mouvement qui peut sembler personnel, subjectif, sans intérêt mais qui est pourtant créateur.
Le tournant se situe, à mon avis, en 1997, quand Lapassade est amené à s’exprimer dans le numéro de Septembre 1997 de la Revue vincennoise Pratiques de formation. C’est une revue, que je lis, mais où je n’écris pas. J’y vois que Lapassade avoue un changement considérable.
Tout d’abord, il fait allusion à une conversation qu’il avait eue en 1986 avec Claude Faucheux, où celui-ci reparlait du T-Group. Lapassade ajoute : « L’AI propose en plus de réinsérer dans la situation à chaud, cette découverte d’une occultation des rôles, de ceux, par exemple, qui ont organisé le séminaire, qui font payer les gens pour y assister, qui y trouvent aussi une source de pouvoir, de bénéfices divers et à définir, ce qui finalement posait un problème politique que les ethnométhodologues ne posaient pas ». Toujours la même chose que trente ans avant. Lapassade ne se demande toujours pas comment les gens de l’AI « réinsèrent » leur découverte, réinsertion qui ne peut se faire que d’une manière autoritaire. Dans les groupes, comme ceux de la NDI (Non-Directivité Intervenante), que j’anime, les gens se sentent vraiment libres puisqu’on se centre explicitement sur leurs désirs. Ils peuvent, s’ils le veulent, poser le problème de l’institution, en même temps que tous les problèmes les concernant.
Puis, dans l’article, il fait allusion à Castoriadis, qui a lui aussi une position institutionnelle, puisqu’il fait allusion à l’institution « déjà donnée » de la société qui rend possible la communication. A cela, Louis Quéré répond et Lapassade le cite : « Castoriadis, dit Quéré, met à l’origine de l’institution, un imaginaire qui sort on ne sait d’où et qui émerge à la manière d’une création artistique qui n’a d’autre principe qu’elle-même, un magma originaire qui produirait finalement un ensemble de formes institutionnelles posées comme le cadre incontestable des pratiques quotidiennes, les déterminant nécessairement ».
Lapassade est impressionné par cette réponse et avoue que la position de Louis Quéré lui permet «d’être plus précis». « Il existe donc, on le voit, deux façons de définir l’instituant et l’institué : celle qui voit dans l’institution englobant des interactions, comme le fait Castoriadis et comme je le faisais moi-même au début des années 60, comme j’ai toujours tendance à le faire quand je reviens à la pratique ! – et celle qui met les interactions à l’origine de l’institution comme le fait Louis Quéré à partir de Garfinkel ».
Il est clair que Lapassade commence à douter de l’Analyse institutionnelle, l’AI.
Il n’est donc pas étonnant qu’en 2007, quand le laboratoire de Changement social l’interroge sur son parcours, comme sur celui de certains qu’il considère comme représentatifs (Itinéraires de Sociologues, n° 11), Lapassade est évasif quand on lui parle de ce que les autres considèrent comme sa découverte fondamentale. « Je suis très ambivalent, dit-il, par rapport à l’analyse institutionnelle ». Vincent de Gaulejac, qui est étonné par sa « discrétion sur l’analyse institutionnelle » s’étonne aussi sur son incompréhension « du phénomène répétitif de l’exclusion », à quoi Lapassade répond que « ce serait risqué et ridicule de faire une auto-analyse improvisée ». Il faudrait plutôt dire : de faire une auto-analyse sur ses positions de sociologue, car il a beaucoup parlé de sa sexualité, mais il n’est pas encore capable de parler de ce qui assure son succès.
Michel Lobrot
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