Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Grandeur et misère de Georges Lapassade
Par Michel Lobrot
L’auteur de ce texte, professeur émérite à l’Université Paris VIII – Vincennes a connu et fréquenté Georges Lapassade, pendant cinquante ans, de 1958 à 2008. Il connaît bien ses idées et sa pratique. C’est pourquoi il tenait à dire ce qu’il en pense, dans un esprit à la fois d’objectivité et d’amitié. Cela lui permet de se confronter avec cet homme hors du commun, qui a joué un rôle important dans sa vie.
Quand Georges Lapassade publie L’entrée dans la vie, en 1964, il a exactement 40 ans et il vient d’opérer tout un parcours important qui l’a amené à écrire ce livre.
Issu d’une famille de paysans béarnais en train de s’installer dans la petite bourgeoisie, il continue le mouvement initié par ses parents, va au Lycée de Pau et réussit à entreprendre des études universitaires où il réussit brillamment. Celles-ci vont le conduire à l’agrégation de philosophie et à une insertion dans le milieu intellectuel français. Il « monte » à Paris où il entreprend une psychanalyse, en principe pour surmonter les complexes que lui ont infusés ses parents, surtout son père.. Le freudisme aura une énorme influence sur lui, comme nous le verrons.
Les dates sont importantes. Lapassade a vingt ans en 1944, au moment juste où l’Occident se libère de la chape de plomb des idéologies totalitaires, où triomphe l’existentialisme, où l’art – spécialement la musique – prend un nouveau tournant. Tout se fait sous le signe de la liberté, mais quelle liberté ?
Il y avait bien d’autres époques où le message libertaire avait réémergé après une période de tyrannie et s’était plus ou moins imposé à la société. La situation maintenant est différente. Le monde vient de vivre des événements comme il n’en avait jamais connus, qui se caractérisent par un mépris total de l’être humain, du « sujet » humain. Des millions et des millions d’humains ont été embrigadés, enfermés, étouffés, exterminés, comme s’ils étaient des objets sans valeur, de la vermine ou des machines à produire. Cela ne s’est pas passé seulement dans des pays avec une idéologie traditionnelle, mais même dans des pays avec des idéologies nouvelles et en principe libératrices : en Union soviétique, par exemple, ou en Chine.
L’émergence du sujet
On ne peut comprendre Lapassade si on n’a pas devant les yeux cette vérité que Michel Foucault analysera, dix ans environ après la parution de L’entrée dans la vie, dans ses cours magistraux au Collège de France (1973-1983), à savoir que le sujet existe et peut devenir le centre des préoccupations de groupes et d’institutions entiers.
Ce que j’appellerai « l’émergence du sujet » (ou « du soi ») devient, à partir des Trente Glorieuses, le centre de nombreuses élaborations, de nombreux mouvements, de nombreuses méthodes. Cette évolution culmine en 1968 et prend alors une forme plus systématique et plus réfléchie.
Ce courant de pensée et d’action, Lapassade le rencontre très jeune, dans les années 50, alors qu’il n’a qu’une trentaine d’années. Cela se déroule en trois temps.
Dans un premier temps, Lapassade est amené à travailler comme éducateur dans un centre pour enfants en difficulté, qui accueillait des enfants juifs, Le Renouveau, dirigé par une éducatrice qui croit aux méthodes nouvelles, Madame François-Unger.
Dans un deuxième temps, il s’installe dans la Résidence Universitaire d’Antony, où il assiste aux affrontements avec les autorités dirigeantes et au début du mouvement étudiant. Il s’y engage à fond, adhère aux idées de Socialisme et Barbarie, collabore avec les trotskystes.
Dans un troisième temps, vers 1958, il rentre en contact avec des groupes qui sont en train d’introduire en France des pratiques venues d’Amérique, qui s’appellent « dynamique de groupe », « training group », etc. Ces groupes, plus ou moins inspirés par Kurt Lewin et Carl Rogers, ne sont pas de simples groupes de rencontre ou de travail comme on en connaissait jadis.
Ils s’inspirent de nouveaux principes, qu’il est important de bien saisir.
Le principe le plus important est qu’on se centre, dans ces groupes, sur les sujets eux-mêmes. Les sujets se centrent sur les sujets. On appellera cela plus tard l’ « implication », au sens de « s’impliquer » et non d’« être impliqué ». Cela ne veut pas dire qu’on impose aux participants de se centrer sur les sujets, mais qu’ils le font spontanément dès l’instant où on les laisse libres d’intervenir comme ils le veulent. La non-directivité, concept inventé par Carl Rogers, est le corollaire et la condition de l’implication.
Cet esprit nouveau, véritablement révolutionnaire, ne caractérise pas seulement les groupes de dynamique venus d’Amérique. Il se retrouve dans la pédagogie, spécialement dans le mouvement dit de la pédagogie institutionnelle, issue du mouvement Freinet. Il se retrouve même dans un courant issu du marxisme, représenté surtout en Yougoslavie, le mouvement autogestionnaire, dont les pratiques finiront, chez certains et en particulier chez Lapassade, par se substituer aux pratiques d’émergence du sujet.
Je rencontre Lapassade à cette époque, vers les années 1960, et nous commençons une collaboration difficile mais fructueuse, qui tournera, dans les années 1970-80, à un éloignement marqué.
Michel Lobrot
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