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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Georges Lapassade, la vie en transe 2

  « Dans ma façon de faire, j’étais toujours au bord du gouffre, je pourrais tomber, je devrais me tenir en équilibre difficile sur cette corde qui traverse le cirque» Georges Lapassade

 

Dans ses recherches ethnographiques au Brésil, G.Lapassade veut parler d´une mémoire d´un temps qui l’a marqué profondément, et quelquefois, il le dit, douloureusement. Comme d´habitude, il insiste sur ce qu´il croit qu’il doit faire dans l´ici et maintenant.

 

Il raconte dans l´interview et écrira ensuite dans un petit extrait qui sera ajouté à celle-ci: «... je garde des souvenirs très intenses sur ce que j´ai observé et vécu ( parfois douloureusement) au cours des mes enquêtes ethnographiques là-bas ». ( Ozório, 2005 : 32). J´ai trouvé ce petit texte ajouté par Georges à la suite de l´interview, une forme de ré-affirmer, obsessionnellement, ce qui était affirmé dans le texte. Georges confirme sa façon d´être :  il insiste dans la construction d´autres chemins dans le mouvement institutionnaliste. A ce moment-là, j´avais devant moi, un ethnologue, qui savait jouer magistralement les rapports de contiguïté comme critère d´observation fine des phénomènes qu´il décrivait, critère qui opte pour une vision métonymique de la connaissance.

 

A ce moment-là, Georges s´impose comme l´interviewer – ce n’était plus moi - celui qui vit son interview à la fois comme une contribution possible à l’histoire mais aussi comme la praxis particulière d’un individu défini par son aventure historique et personnelle au sein d’une histoire qu´il insiste à faire.

 

Georges raconte que ces activités ethnologiques sont sur le terrain de la macumba. Son séjour à Rio est décrit dans le livre Les Chevaux du Diable (Lapassade, 1974). En 1970, il écrit avec le sociologue Marco Aurélio Luz, O segredo da macumba. C´était de l´ethnographie des rites de possession.

 

Au Brésil, à ce moment là, un travail en cours indiquait déjà les grandes lignes de la cartographie institutionnaliste. Je me réfère aux travaux de Célio Garcia, de Belo Horizonte, de Chaim Katz et de Marco Aurélio Luz, de Rio de Janeiro.

 

A cette époque-là, nous étions au Brésil au moment de la dictature. Dans la décennie 70, au Brésil, on trouvait aussi bien des mouvements qui essayaient d’institutionnaliser la violence institutionnelle, par la torture et les exécutions, que des mouvements instituants, avec l’entrée en scène, comme le dit Eder Sader, de personnages qui s`efforçaient de forger de nouveaux espaces de liberté. Parmi ces forces de la non-conformité, je cite la Théologie de la Libération et la pédagogie libertaire de Paulo Freire (1974 ; 1976), ainsi que les mouvements des favelas contre une idéologie ségrégationniste qui cherche jusqu’à nos jours à criminaliser la pauvreté  (L.Ozorio, 2001).

 

Georges savait qu’il y avait une dictature. Mais, comme il le disait «... je ne me contrôlais pas du tout. À Bahia, il y avait Guy Palmade et Jacqueline Palmade qui sont des psychosociologues français. À Bahia, ils étaient là avec moi. Je me souviens d’un rituel d’une femme en transe. Elle avait plumé vivant un pigeon et elle l’avait dévoré cru et vivant. Palmade a été dégoûté par ce spectacle. Je savais qu’il y avait la torture, mais je n’avais pas peur. Il y avait beaucoup de crimes. Des journaux grand public rapportaient notamment l’assassinat d’un homosexuel. Il y avait un rapport avec la mort. J’ai écrit un journal de mon rapport un peu terrorisé à la société en général, à l’ambivalence de l’époque. Je me croyais, moi-même, envoûté de quelque chose comme ça. J’avais des maladies bizarres. Je ne pouvais pas m’en sortir. J’avais l’impression d’être fiévreux» ( Ozório, 2005 : 29).

Une grande partie de son cauchemar, où il définit ces expériences, fait partie, de son livre-roman Le Bordel Andalou ( Lapassade, 1971). Il regrette de l´avoir publié comme un journal d’ethnologue. Comme il l’explique « Le Bordel Andalou était au départ une histoire maghrébine. Mais comme la partie Maghreb ne suffisait pas pour constituer un volume entier, j’ai ajouté la partie la plus importante qui était mon journal de Rio, en 1970, avec la transcription de mon exclusion à ce moment-là, vers octobre, du Living Théâtre. Ils m’ont accusé d’être un psychosociologue, voyeur, qui n’était pas vraiment intégré au groupe, et qui était là seulement pour l’observer. À mon avis, cela n’a pas été le cas. ( Ozório, 2005 : 29).

 

Georges parle de la douleur de cette exclusion, de sa solitude à Rio. Il a continué à fréquenter les « terreiros » où il consommait la maconha-marijuana et aussi la cachaça. « Je me souviens d’un jour, dans une favela, où je suis allé dans un centre d’umbanda, animé par quelqu’un qui se présentait comme Exu Mangueira, le « pai de santo » local. Je suis tombé, j’ai perdu pied, je me suis effondré, j’ai eu un évanouissement très bref, dû aussi à la consommation de maconha et de cachaça ». ( Ozório, 2005 : 30)

 

Georges se réfère à une « maladie » dont il a souffert à Rio, en rapport avec son expérience de la macumba. D’ailleurs, les titres des différentes parties du journal qui figurent dans le Bordel Andalou sont Exu, Abaluaê. Abaluaê est une entité religieuse du panthéon de l’umbanda qui a un rapport avec le cimetière... Il raconte que le jour des morts, on sentait une odeur de cimetière dans les «terreiros» de l´umbanda qu´il fréquentait. Cela, il l’a écrit dans ce journal.

 

Ces états étranges qu´il a expérimenté n´étaient pas l´expérience d´un autre monde, mais la manière radicale de faire l´expérience de plusieurs mondes qui le traversaient. Ce funambule, comme l´appelait René Lourau, était en équilibre toujours provisoire. Ces approches ethnologiques au Brésil montraient que s’impliquer sur un terrain, c’est aussi se dissocier. Un monde transite ( la transe ) par une multiplicité des mondes qui se présentent transductivement devant nos yeux, ceux qui nous habitent et ceux qui habitent le monde. Devant la perte des repères et des références, de la fin de certitudes, le moment dissociatif vécu montre d´une manière frappante le mystère de la diversité de mondes (Lapassade, 1998 ; Garfinkel, 1967).

 

Georges – L’ethnologie n’était pas intégrée à notre courant de l’analyse institutionnelle. J’ai vécu ça comme une sorte de dissociation pénible. (Ozório, 2005 : 31)

 

Dans l´interview à laquelle je me réfère dans cet article, Georges Lapassade raconte sa souffrance dans les états dissociatifs qu´il a vécu sur des terreiros brésiliens. En tant qu´intellectuel, il parle d´une sorte de dissociation pénible, entre les références de l´analyse institutionnelle et celles de l´ethnologie. Il témoigne de la difficulté de l´exercice d´un régime transdisciplinaire de savoirs-pratiques en sciences sociales. Il me semble qu´il s´agit d´une analyse de l´implication du chercheur qui peut approfondir la problématique de la complexité de la transdisciplinarité. Il était ardu le poids des disciplines et de ses appareils théoriques - pratiques qu´il sentait comme disciplinaires.

 

«Je ne voyais pas de liens théoriques entre l’analyse institutionnelle et l’ethnologie. Mon intérêt d’une part pour la transe, pour la possession, pour le rituel…, pour les rites marocains, brésiliens et d’autre part pour l’analyse institutionnelle. L’ethnologie apparaissait comme une activité autre, différente. Donc, j’étais dédoublé intellectuellement, théoriquement, et même pratiquement, puisque à certains moments, je faisais du travail de terrain ethnographique et dans d’autres moments je faisais de l’analyse institutionnelle comme l’intervention. Je ne voyais pas en quoi l’observation participante, c’est-à-dire le dispositif central de l’ethnographie, pouvait faire partie de l’analyse institutionnelle qui n’était pas une observation participante. C’était une recherche-action. C’était une intervention. (Ozório, 2005 : 31)

 

Cette dissociation pénible explicite un peu comment Lapassade vit sa vie d’éducateur libertaire, dans l’ici et le maintenant (Bellagnech, 2008 : 376). Il était prêt à abandonner ses certitudes, à expérimenter deux approches qui lui semblaient différentes, à vivre la différence comme intensité. Il était ouvert aux idées différentes, soit à leur confrontation – pour lui il était possible de «...défendre l´idée contre laquelle il se bat aujourd´hui...» (Remi Hess in Lapassade, 1980 : 26) – soit à leur dissociation – l´existence de tous les deux, une sorte d´entre différences, d´un champ d´(in)cohérences qui travaillaient. Ces tensions pénibles, vécues par ce pédagogue libertaire intensément en 1970-1972 au Brésil, sont encore vécues en France, à Paris 8, en 1984. «... je ne voyais pas de rapport entre la recherche – action et l´ethnographie. En 1984, j’étais le responsable du Département des Sciences de l’Education et j’ai eu la possibilité de faire ce que je voulais pour renforcer l’enseignement de l’analyse institutionnelle. Je pensais que les étudiants devraient passer par ce rite d’initiation : l’intervention socianalytique. Un jour, je suis invité à faire une conférence dans une Maison de jeunes, et j’ai transformé cette demande en une commande d´intervention. Je pense aujourd´hui que je suis sorti de cette impasse. Je pense qu’on peut pratiquer l’analyse institutionnelle par l’observation participante et pas seulement par la recherche-action» ( Ozório, 2005 : 31-32).

 

Mais il ajoute : « La frontière entre l’intervention socianalytique et l’observation participante est trop rigide. J’ai souligné récemment qu´on avait l’intérêt à pratiquer tous les deux ensemble. Je me suis réjoui quand Patrice Ville a déclaré que, au cours de son intervention longue à l’Agence du nucléaire il y avait des moments d’ethnographie ». (Ozório, 2005 : 32).

 

L’approche ethnologique prend chaque fois davantage sa place dans l´œuvre de Lapassade et dans le mouvement institutionnaliste. Pourtant, Georges montre que le processus des différences en jeux n´est pas toujours tranquille. Ses analyses dans La découverte de la dissociation, où il affirme que «...la dissociation peut être aussi une ressource» (Lapassade, 1998 : 98), m´a fait réfléchir sur les ressources, y compris pour la production d´une connaissance qui fait un compromis avec la transformation sociale. La ressource au lieu de contribuer à l´homogénéité met en évidence l´existence paradoxale, un équilibre métastable qui la traverse, l´inquiétude, l´incertitude. La dissociation en tant que ressource est l´hétérogénéité en révolte. Ce sont des voix, des corps, des subjectivités, des cultures qui clament pour un passage.

 

Dans un de mes journaux de voyage à Paris 8, j´ai enregistré une conversation avec Georges. Il me dit :

"Maintenant je pense que je suis sorti de cette impasse. Je pense qu’on peut faire l’analyse institutionnelle en faisant l’observation participante et pas seulement la recherche-action.»

 

Dans la dissociation vécue dans les terreiros brésiliens, Georges donne des éléments pour qu´on puisse penser à l´observation participante. Entrer en contact avec une autre culture est une sorte d´immersion dans cette culture. L’observation participante est qualifiée par Georges Lapassade d’immersion, cela veut dire qu’il s´agit d’une participation de l’intérieur à l’événement. En réfléchissant sur l’observation participante, sur la méthode ethnographique, il ajoute : «...ma façon de travailler n’est pas la transmission de connaissances» (Ozório, mimeo). Il présente le filtre de l’ethnologue comme un dispositif important pour l’enseignant et la richesse interculturelle des différents champs dans l´éducation.

 

Georges alors, nous invite : pourquoi pas les chemins déroutés ?

 

Bibliographie :   

BASAGLIA, F.et F. Les criminels de la paix. Ouvrage collectif. Paris : PUF, 1980.

BELLAGNECH, B. Dialectique et pédagogie du possible. Métanalyse. Sainte Gemme : Presses Universitaires de Sainte-Gemme, 2008. V.1 e V. 2..

CHAUÍ, M. Cultura e Democracia: o discurso competente e outras falas. São Paulo : Cortez, 1990.

FREIRE, P. Educação Como Prática de Liberdade. Rio de Janeiro : Editora Paz e Terra, 1974, 5eme. édition. 

FREIRE, P. Pedagogia do Oprimido. Rio de Janeiro : Editora Paz e Terra,1975.

GARFINKEL, H. Studies in Ethnomethodology, USA Printice Hall, New Jersey, 1967.

LAPASSADE, G., La découverte de la dissociation. Paris : Loris Talmart, 1998.

LAPASSADE, G., L’entrée dans la vie, Essai sur l’inachèvement de l’homme, Paris, Ed. Anthropos, Coll. «Exploration interculturelle et science sociale», rééd.1997.

LAPASSADE, G., Guerre et paix dans la classe la déviance scolaire, Armand Colin, Paris, 1993.

LAPASSADE, G., La transe, Paris, PUF, 1989.

LAPASSADE, G., L’université en transe (en collaboration avec P. Boumard et R. Hess), Paris, Syros, 1987.

LAPASSADE, G., Socianálisis y potencial humano. Barcelona, España: Gedisa, S.A., 1980.

LAPASSADE G. , Essai sur la transe, Paris, éditions universitaires, 1976.

LAPASSADE G. -Les chevaux du diable. Paris: Jean-Pierre Delarge, 1974

LAPASSADE G. , Le bordel andalou, Paris, L’herne, 1971.

LAPASSADE G., L’arpenteur, une intervention sociologique, Paris, Ed EPI, 1971.

LAPASSADE, G., L´institutionnalisation universitaire de l´analyse institutionnelle socianalytique (AIS) Fragments. Revue Les IrAIductibles. Revue Interculturelle et planétaire d´analyse institutionnelle. France- Saint-Denis : Université Paris 8, Département des Sciences de l´Éducation- v.2 p. 7-22, décembre 2002.

LAPASSADE , G.& LUZ, M. A. O segredo da macumba. Rio de Janeiro : Graal, 1972.

OZORIO, L. ( org.) L´Analyse Institutionnelle au Brésil. Collection Transductions. Saint Denis, França, v. 5, junho 2005.

OZORIO, L. Journaux de voyages à Paris 8 – 2003, 2004, 2005, 2006, 2007, 2008. Mimeo.

OZORIO, L. Les Politiques Participatives de Santé : une analyse institutionnelle du Parque Royal. Doctorat en Sciences de l´Education. Université Paris 8, Saint Denis, France. 2001.

OZORIO, L - Institucionalismo Carioca : Uma Novela Familiar. (Institutionnalisme Carioca: Une feuilleton familier).

Thèse de «Mestrado, Master», Instituto de Medicina Social (IMS), Universidade do Estado do Rio de Janeiro (UERJ), 1994. 

 

Revues

Revista Cultura Vozes. Petrópolis, maio, 1973.

 

 

Lucia Ozorio

Http://lesanalyseurs.over-blog.org  

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