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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Georges Lapassade, la vie en transe 1

Georges Lapassade, la vie en transe

 

Lucia – Etais-tu en transe?

 

Georges – Non, je ne crois pas. Peut-être que je l’étais lorsque je me suis rendu un jour dans la chambre des dirigeants du Living Théâtre. Malina m’a dit ensuite que je suis tombé, que j’ai beaucoup parlé avec une voix très emphatique, très dramatique. C’était peut-être une transe.

 

J‘ai interviewé Georges Lapassade en juin 2005. La rencontre n‘a pas été si différente des rencontres que nous avions déjà eu tout au long de nos vies. Je me rappelle que lors de mon arrivée chez lui, Zayân, son chien est venu me recevoir comme d´habitude. Il me saute dessus, il me lâche, il me confirme une complicité passionnelle - l´homme-bête - qui s´arroge un peu partout des droits qu´elle ... n´a pas ? Tout de suite, je me sens invitée à utiliser esthétiquement l´effondrement des repères humanistes, une sorte d´interférence dans les filières sanglantes de la raison contrôlatrice.

 

D´ailleurs, je peux parler d´une esthétique paradoxale, une sorte d´“esthétique de l’existence” que Georges a construit dans sa vie. L´entrée dans la vie, de la vie qui est toujours en transition, en transire ? – Georges dans ses notes sur la transe et dissociation ( Revue Les IrrAiductibles, no. 7 : 203), dit que « ... le mot transe a été formé à partir du latin transire, à l´époque médiévale, pour désigner l´agonie du Christ, notamment des Saints (les transits) » - La vie qui est toujours en train de se faire, une sorte d’inachèvement (Lapassade, 1997), se présente à Georges comme une multiplicité, une tentative de s´ouvrir aux différentes forces qui traversent l’existence humaine, qui transforment le vivre en quelque chose de paradoxal d´extraordinaire ampleur.

 

Cette interview avec Georges, je peux le dire, a été paradoxale. Je ne savais pas où se trouvaient les cassettes pour l´interview. Georges vient avec une cassette où était enregistré Les Choristes. Nous l´avons écouté. Le texte qui commençait à se construire avait un chant immanent, une sorte de rencontre frappante : un cœur et le texte lapassadien.

 

J´avais l´intention de connaître un peu plus le rôle de Georges dans l´introduction de l´analyse institutionnelle au Brésil. A ce moment, j´organisais le livre L´Analyse Institutionnelle au Brésil de la Collection Transductions, coordonnée par le philosophe Benyounès Bellagnech «Je n’ai que peu de souvenirs de ce qui s’est passé à Rio. C’est une partie de ma vie que j’ai oubliée. Pour moi, c’est un brouillard de la mémoire». (Ozório, 2005 : 28).

 

Georges affirme qu´il a voulu avoir une deuxième aventure comme Arpenteur au Brésil. La première aventure a été son intervention au Québec, à Montréal, intervention qui l´a inspirée pour faire le livre L´Arpenteur (Lapassade, 1971). Mais, il n´y avait pas cette demande, ou comme il a dit, «...ce type de client». (Ozório, 2005 : 28).

 

J´ai essayé de reconstruire avec Georges cette mémoire, un effort qui pourrait approfondir la réflexion sur la mémoire de l´analyse institutionnelle et ses connexions avec l´en commun de la praxis. Je connaissais beaucoup de moments de l´histoire du mouvement institutionnaliste, y compris au Brésil. Je lui ai fait mention de quelques passages. Par exemple : Je lui rappelle qu´en 1971, il avait publié dans la revue Vozes n° 5, “Um ensaio de análise da linguagem institucional”, “Un essai d’analyse du langage institutionnel”, à partir de son voyage à Rio de Janeiro. En 1972, de juillet à décembre, Georges Lapassade a séjourné à Belo Horizonte et à Rio de Janeiro. Le livre qu’il a écrit en collaboration avec René Lourau, Clefs pour la sociologie (Seghers, 1971), a été publié aux éditions Civilização Brasileira, en 1972, à Rio.

 

Je lui ai fait mention de la revue Vozes n° 4 de 1973, qui a publié quelques articles sur son séjour au Brésil. Lapassade à ces moments là s´était rendu à l’asile, à l’université et ailleurs.

 

Vozes” qui signifie “Voix“, cette revue de la maison d’édition Vozes, donne des espaces-temps aux voix critiques de la dictature en cours au Brésil. Il est intéressant de faire noter la résolution prise par ses auteurs de décider que les textes ne seraient pas signés. Sans auteurs individuels, ils intervenaient dans “…un axe articulatoire de la puissance de la théorie”. C’est un collectif qui assume les textes, comportant des analyses critiques des pratiques en cours. La collectivisation des analyses, un des dispositifs principaux de l’analyse institutionnelle, est ainsi mis en œuvre à travers l´écriture. Il correspond à ce qu’annonçait l’éditorial de la revue.

 

L’importance de la contextualisation de l’écriture critique est soulignée. Nous vivions alors au Brésil sous la dictature et dans un moment de structuralisme. La décision collective affirme que :

“Nos faz meditar também sobre o que é uma certa atividade intelectual no Brasil de hoje. Nossa imensa satisfação de escrevermos textos ou fazermos conferências para trinta leitores ou ouvintes pacientes ( o “prazer do texto” de que fala Barthes). Ganhamos nossa certeza lógica, exacerbamos nossas idéias até os cortes epistemológicos mais radicais e falamos quase sòzinhos.”

 

Nous réfléchissons à une certaine activité intellectuelle au Brésil aujourd’hui. Nous sommes satisfaits d’écrire des textes ou de faire des conférences pour trente lecteurs ou pour un public passif ( le “plaisir du texte”, Barthes). Notre certitude logique s`affermit, nous affinons nos idées jusqu’aux ruptures épistémologiques les plus radicales et nous sommes presque les seuls à parler.

 

Le collectif de Vozes critiquait une scientificité abusive qui proposait une rupture entre la genèse sociale et la genèse théorique des concepts, entre le savoir et le non-savoir. Ce collectif dit qu’il a appris, avec l’analyse institutionnelle, au moins ce que signifie la contre-culture.

 

La revue Vozes raconte les aventures de Georges Lapassade qui a marqué l’histoire de l’institutionnalisme à Rio de Janeiro et à Belo Horizonte. On trouve par exemple un texte qui porte le titre de : « Uma noite de loucuras, Une nuit de folie ». L’histoire se déroule dans un vieil hôpital psychiatrique de Rio où Georges Lapassade a été invité à donner une conférence sur l`anti-psychiatrie (L. Ozório,1994 : 40). Il est permis de se demander quels nouveaux modes d’action ont été mis en œuvre dans ce vieil hôpital ...

 

Tout le monde attendait une conférence. Les «professionnels de la compétence», pour reprendre une expression de la philosophe Marilena Chauí (1), voulaient un conférencier qui leur fasse un exposé magistral sur l’anti-psychiatrie. Au lieu de cela, Georges Lapassade a donné la parole à l’auditoire ; la parole circulait, « rolando de bôca em bôca » ( Vozes, 1973, in L. Ozório, 1994 : 40). La parole du conférencier est devenue un analyseur, comme Lapassade (1971, 23). le définit dans L‘Arpenteur : « Dans les sciences sociales, le terme analyseur est neuf. On ne l’utilise pas encore. Je le définirai en disant qu’il est : tout ce qui fait surgir la vérité de ce qui est caché ; tout, c’est-à-dire, groupe, individu, situation, événement, scandale…».

 

Le discours sur l’amour de la profession et le dévouement des soignants dissimulait alors, à l’hôpital, le pouvoir institutionnel qui a été, à cette occasion, démasqué.

«Uma estudante de voz suave dizia que as pessoas vêm lá de fora sofrendo a doença mental, e ali encontram os médicos abnegados para removerem seu sofrimento ; no hospital não há repressão e…»

 

« Une étudiante à la voix douce disait que les personnes arrivaient à l’hôpital souffrant de maladie mentale; elles y rencontraient les médecins dévoués qui s’efforçaient de mettre fin à leur souffrance.» Elle ajoutait : « À l’hôpital il n’y a pas de répression. »

 

Lapassade interrompit le discours mystificateur de l’étudiante, qui « …tinha uma voz tão suave… », « à la voix si douce … » reproduisait la violence institutionnelle, et libère la parole sociale. Les institutions sont remises en cause. L’étudiante change de ton et demande : “Qui êtes-vous, vous qui envahissez notre maison? Ne savez-vous pas que nous travaillons pour l’amour, et non pas pour l’argent ?”

 

L’étudiante en médecine du vieil hôpital reproduisait “les crimes de la paix”, la dénomination que Basaglia (1985) donnait aux pratiques psychiatrisantes de l’hôpital psychiatrique.

 

Un médecin noir, présent dans le groupe, a parlé de sa condition de noir, de latino-américain et de médecin noir, latino-américain. Un étudiant a parlé de sa condition d’homosexuel.

 

A un moment donné, l’Ordre a donné son signe d’arrêter le débat parce que, soi-disant, les malades avaient besoin de leurs médecins.

 

L’intervention de G. Lapassade à l’hôpital psychiatrique marque les débuts de l’histoire du mouvement institutionnaliste au Brésil. D’ailleurs, son passage signale, comme l’écrit la Revue Vozes n° 4 de 1973, “plusieurs débuts” précédés de réflexions intenses et douloureuses.

 

Vozes affirme: “Sua permanência no Brasil levou a mim e a meus colegas a uma intensa e sofrida reflexão sobre nossa prática profissional, sobre os incovenientes que se escondem nas boas relações de um programa de cooperação cultural…sobre o precário estado em que se encontra a psicologia, sobre os fenômenos religiosos no Brasil, sobre a pobreza de nossa reflexão enquanto não está voltada para problemas nacionais.”( Garcia et allii, 1973 : 39)(Vozes, 1973 :31)( Garcia et allii, 1973 in Vozes, 1973, no.4). ( Interview, in OZORIO, L., 2005 : 30)

 

« Son séjour au Brésil a provoqué, du moins en ce qui nous concerne, mes compagnons et moi, une intense et douloureuse réflexion sur notre pratique professionnelle, sur les dangers qui se cachent sous les apparences de bonnes relations dans le cadre d’un programme de coopération culturelle…sur l’état précaire de la psychologie, sur les phénomènes religieux au Brésil, sur la médiocrité de notre réflexion qui ne prend pas en compte les problèmes nationaux.».

 

Son séjour au Brésil a bouleversé les institutions, écrit le collectif de Vozes. Et cette interview avec Georges m´a bouleversée. J´ai compris après-coup, les inconvénients de ma sur-implication dans le mouvement institutionnaliste, qui m´a fait insister dans cette histoire. Je me suis rendue compte que je faisais une fixation sur un moment de l´histoire de Georges, de son oeuvre, malgré ma connaissance de la grande majorité de ses œuvres. Cette constatation m‘a bouleversée. M‘a choquée.

 

Dans la volonté de Georges de parler de ses pratiques ethnographiques, il y avait quelque chose de provocateur. En écrivant ce texte, je comprends qu´il y avait un lien avec nos rapports avec Les IrrAIductibles. Georges est un soutien de ce mouvement. Dans un travail, de 2002, d´une clarté didactique «L’institutionnalisation universitaire de l’analyse institutionnelle socianalytique (AIS) fragments », il écrit :

 

« Entre 2001 et 2002 à Paris 8, le nouveau courant institutionnaliste des IrrAIductibles a émergé (...) dans un climat d’opposition par rapport au groupe du Labo d’AI... » dont l´orientation « ... est de type «normalisateur » quant à la validation des travaux d’étudiants et aussi retour au cours magistral parfois. (On s’éloigne à cet égard des pratiques de Lourau, resté insoumis en matière de validation et de « non directif » dans ses cours) (...). (Lapassade :  2002)

 

Les IrrAIductibles, d´une orientation opposée «... qui se veut plus souple et plus ouverte dans l’évaluation des travaux des étudiants et qui, de plus, utilise des dispositifs de formation des étudiants inspirés des pratiques de dynamique de groupe et si nécessaire de la tradition des Assemblées générales (tradition à laquelle R. Lourau consacra l’un de ses derniers travaux) (Lapassade, 2002).

 

Georges retrouve davantage chez Les IrrAIductibles l’esprit libertaire, non conformiste et pour tout dire «soixante-huitard ». Il dit, s´il y a la problématique de l’institutionnalisation (double) de l’AI à Paris 8, on est aussi en présence d’un processus micro-social. Donc, il faut engager comme il dit « ... d’autres recherches concernant les processus de micro-institutionnalisation dans d’autres secteurs de la vie sociale et qui utiliseraient des dispositifs d’observation plus proches de la psychosociologie et de l’ethnographie (observation participante notamment) que de l’enquête socio-politique comme cela a été la norme jusqu’à ce jour». (Les passages soulignés sont de moi)

 

Georges fait encore mention à un texte de René Lourau dans Les Cahiers de l’implication consacré à l’intervention où celui-ci, «... répondait que finalement la socianalyse était loin de constituer pour lui l’essentiel de l’AI…».

 

Lucia Ozorio

Http://lesanalyseurs.over-blog.org

 

(1) Le discours de la compétence est le discours de la connaissance instituée, il a le rôle de dissimuler sous l’apparence de scientificité, l’existence réelle de la domination. (M. Chauí, 1990)

 

 

 

 

 

 

 

 

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