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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Georges Lapassade : De Vincennes à Saint-Denis. Essais d'analyse interne rééd en ligne (69)

27 février

 

 

Hier soir, en rentrant à Paris, je réfléchissais à la recherche ».

 

 

Je ne me sens autorisé à faire usage de cette expression que pour désigner mon enquête d'Essaouira sur la chanson, en 1981. Ce n'était certes pas une «recherche scientifique» : je n’avais aucune compétence pour engager une telle recherche, je ne connaissais ni le vieux dialecte poétique local, ni sa graphie. Je ne connaissais rien non plus en matière de chant andalou, ni les formes, ni les rimes, ni les thèmes consacrés.

 

 

C'était pourtant une recherche : recherche d'un poème perdu, j'y voulais retrouver le texte d'un poème religieux perdu, Lafjar, de Mohad Ben Sghir, tout en sachant déjà que lorsque je l'aurais retrouvé, je serais incapable de le lire, de le traduire, de le comprendre.

 

 

Plus j'avançais dans mon enquête, plus les portes se fermaient, plus les gens devenaient hostiles, plus ils mentaient et brouillaient les pistes. Et plus je devenais obsédé, par le fantôme de Ben Sghir : ce poème perdu me fascinait par son absence, par sa perte (alors qu'il se trouvait, mais je l'ai su trop tard, dans le coffre d'un antiquaire chez qui j'allais m'asseoir chaque jour pour le supplier de m'aider à recomposer ce poème perdu).

 

 

Il y avait là quelque chose d'excessivement douloureux, comme une « obsession » au sens fait à ce mot par les théologiens de l'exorcisme. Cette douleur naissait de l'obsession elle-même, de ce fantôme d'un poète oublié qui me fait courir, dans l'hostilité grandissante de la ville. Je cherchais ce poème pour essayer de retrouver le patrimoine de la ville j'aimais cette ville et je croyais en être aimé. Mais mon enquête me montrait jour après jour, qu'elle ne m'aimait pas, et qu'elle n'aimait pas non plus son passé, ses poètes. Tout cela lui était indifférent.

 

 

J'étais en marge de cette société, elle m'excluait et ce poème religieux de l'aurore que je voulais retrouver m'excluait lui aussi par avance puisque, n'étant pas musulman, j'étais par définition rejeté par le culturel dont il était l'expression. D'ailleurs, au fond, je le savais bien déjà !

 

 

J'avais l'impression qu'en me dissimulant ce poème, -car j'étais persuadé qu'on aurait pu le trouver quelque part, i lie/ quelqu'un, dans un vieux cahier -, cette ville, perdue au bord de l'océan, s'enveloppait de brume. Elle se voilait et faisait tout pour empêcher que je retrouve le texte de Ben Sghir.

 

 

Les gens, qui connaissaient mon acharnement de « chercheur» étaient persuadés que je voulais vendre ce poème à Paris, piller leur patrimoine. Ils étaient prêts à se laisser piller, d'ailleurs, si j'y mettais le prix car, là-bas, tout se vend. J'étais le salaud qui pille les trésors exotiques (bien que le poème de ce qui fût, j'en étais convaincu déjà, une bondieuserie tort médiocre) et qui va peut-être porter tort à la ville en disant ses secrets. On fit courir le bruit que je cherchais surtout des poèmes licencieux, pornographiques, homosexuels qui auraient pour effet de donner à cette ville une mauvaise réputation en Occident.

 

 

Je découvrais tout cela et bien d'autres choses, encore sur cette société et sur mon rapport à elle, mais je n'osais pas encore proclamer que l'intéressant était cette connaissance de cette société consignée dans le journal que je tenais de mes mésaventures dans la ville, de ce que je découvrais quant à notre relation avec ses habitants à travers mon travail d'enquêteur. Le dévoilement progressif des gens à travers la quête d'un poème (et certains savaient que j'étais en train de les découvrir ainsi, que ce poème perdu était un analyseur de la ville), cette mise à nu de leur rapport de haine avec l'étranger, le Masrani, le fils de Jésus de Nazareth,- était ma vraie « recherche », mais je n'étais pas capable de la justifier.

 

 

Georges Lapassade

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

http://lesanalyseurs.over-blog.org

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