Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
1er octobre,
J'ai presque toujours l'impression, quand je suis à la fac, que la violence est toujours là, prête à exploser.
Tout à l'heure, au secrétariat de l'éducation, j'ai demandé mon courrier et j'ai ressenti, à la réponse de G. que j'avais mal agi, que je ne sais encore quelle faute me mettait en situation difficile.
Tout au long de la semaine dernière, j'étais comme obsédé par la découverte de la brochure du ministère sur les nouvelles habilitations. Je croyais nécessaire d'en assurer la diffusion ; mais j'ai constaté bientôt qu'il y avait des blocages un peu partout. Guy B., par exemple, a pensé que je critiquais le ministère ou la direction de la fac et il m'a dit : « tu recommences comme il y a six ans », sur un ton de reproche. Je ne sais pas ce que j'ai fait de mal dans l'institution il y a six ans, je ne me souviens pas, mais j'ai dû « fauter » à ce moment là, puisque Guy B. me le rappelait sévèrement. Il a ensuite compris qu'il ne m'avait pas bien entendu, et je me réjouissais, tout comme lui, de cette nouvelle. Le ton est devenu plus cordial...
Vendredi dernier, je suis allé au « forum d'ECA » (une AG pour recevoir et informer les étudiants). Là, j'ai insisté pour tenter de leur faire comprendre que la «formation ECA » de premier cycle ne conduira pas à un « DEUG ECA », qui n'existe pas, mais à un DEUG des « Communications et sciences du langage », institué au cours de l'été. Mais comme j'insistais peut-être un peu trop, B. a dit aux étudiants réunis que « Lapassade n'était pas là l'année dernière quand on a préparé ce DEUG ». Et c'est vrai, c'était pour moi une année heureuse avec beaucoup de voyages en Algérie, en Italie, avec des longs séjours au soleil.
Quand B. s'est adressé ainsi aux étudiants pour me «dénoncer », cela m'a rappelé le temps des AG de Vincennes, il y a dix ans... Y réfléchissant, l'autre jour, j'en venais à considérer que, dans les temps révolutionnaires, on peut tuer, guillotiner impunément avec toutes les justifications idéologiques nécessaires, en ameutant les foules par toutes sortes de manipulations. J'ai senti ça très fort, déjà en Mai 68, mais je ne suis encore jamais parvenu à l'écrire. On sentait la terreur qui commençait à s'installer dans les mots. Je l'ai senti aussi dans les réunions de notre mouvement institutionnaliste à Montsouris.
B. me dénonçait au peuple étudiant, vendredi dernier, et cette dénonciation avait pour but évident de «m'éliminer», de faire en sorte qu'on ne m'écoute plus, que toutes mes paroles soient disqualifiées. Je n'avais donc plus qu'à partir, ou bien me taire. On pouvait voir en même temps qu'il agissait en toute impunité devant nos collègues réunis à la tribune de ce forum. Si j'avais agi de cette manière, j'aurais entendu probablement d'amers reproches.
Voilà ce que j'ai raconté ce matin à Alain C. Nous étions à la CIO, pas loin du bureau de Maryle, et Alain paraissait gêné de s'entretenir avec moi en ce lieu, comme si notre conversation à voix basse risquait d'être perçue comme un acte coupable.
Remi veut publier mon Journal dans le numéro qu'il prépare pour Les Cahiers Pédagogiques sur l'analyse interne. Il a lui-même rédigé un texte de réflexion sur « le journal institutionnel » avec une sorte de questionnaire : il nous demande quel usage nous faisons de ce Journal dans notre intervention interne. Pour le moment, je ne fais pas circuler mon Journal dans la fac. J'aimerais bien que, l'ayant lu, des gens se décident à faire une information meilleure et plus juste sur les nouvelles formations de premier cycle. Mais je ne crois pas à l'efficacité d'une telle action. J'ai rédigé deux ou trois textes en forme de tracts pour résumer la brochure rose sur les nouvelles habilitations. Mais je pense que ça ne sert à rien.
Je doute du principe de ce travail. Je suis allé l'autre jour dîner chez les B qui, à chacune de nos rencontres, m'incitent à « faire de la recherche » et à ne plus m'occuper de la fac. J'avais décidé, comme par bravade, de leur annoncer, -double provocation me semblait-il, mais bien fondée -, que non seulement je persistais à m'occuper des DEUG, mais que j'en faisais un journal que j'avais l'intention de publier, affirmant ainsi qu'une telle forme rédactionnelle serait peut-être la meilleure pour un « rapport de recherche ». A ce moment-là, Michel a fait une tête terrible, il paraissait très fâché, tellement fâché que j'ai battu aussitôt en retraite :
- Non, je renonce, je vais me mettre au travail comme tu me le conseilles, et je m'occuperai seulement de Mesmer.
Je pensais en même temps qu'il se faisait de la recherche une idée très noble, très élevée dont je n'étais plus digne. Il me rappelait ma thèse sur l'entrée dans la vie pour indiquer que depuis lors j'étais tombé dans la déchéance et que je ne faisais plus rien de bon.
Je ne sais plus rien rédiger d'autre que mon journal, le «vrai», celui que j'écris chez moi le soir en rentrant de la fac parce qu'à la fac, sur la machine à traitement de textes, j'ai l'impression d'écrire pour des lecteurs, et ça ne va plus ; ça me bloque.
Une autre difficulté est le tohu-bohu de mes idées. Je pense à beaucoup de choses à la fois et je n'arrive pas à les classer. Pour le texte sur Mesmer, en ce moment, c'est la misère : j'ai écrit je ne sais combien de versions nouvelles de ce chapitre, deux encore, hier soir, et cette nuit l'amorce d'une troisième. J'ai l'impression que je n'arriverai jamais à écrire un texte définitif. Même chose pour ce Journal : si je me surveille trop, comme je le fais en ce moment, il n'avancera pas.
J'ai beaucoup écrit, en forme de Journal presque toujours, sur ce qui se passait dans la fac et c'était en général inutile. Et puis,, l'autre jour, l'idée m'est venue que je pourrais faire de ce Journal des DEUG (c'est son titre provisoire), mon Rapport pour la recherche sur les transitions. On devrait trouver dans ce Journal à la fois l'observation de la machine pédagogico-administrative en cours de «rénovation» et le comportement des nouveaux étudiants qui viennent s'inscrire à la fac pour la première fois.
J'ai des doutes sur les nouvelles formations de premier cycle. Nos étudiants, quand ils arrivent, ont généralement un métier déjà : ils sont éducateurs ou animateurs et pour eux, un semestre « d'orientation », c'est dérisoire. Notre ancien régime leur convenait mieux : une « licence en 30 UV » choisies selon leur disponibilité horaire, souvent, plutôt qu'en fonction des matières, et pas de matières obligatoires. Le vieux Vincennes !
Georges Lapassade
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
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