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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Du Journal des moments à la relance des Presses Universitaires de Sainte Gemme Entretien avec Remi Hess (3)

Dans trois ans, je ne serai plus à Paris 8, mais ce que j’aurais réussi, dans ma vie, notamment grâce au soutien de nombreuses personnes comme Lucette Colin, ses parents, mais aussi Charlotte et vous, c’est à construire une maison qui puisse accueillir des personnes qui ont envie de réfléchir, à leur donner l’espace de vivre et penser en groupe. Ce fut le rêve de G. Lapassade. Il l’a esquissé, mais lui aussi était entouré de proches qui vivaient encore au temps du Père !

 

Sainte Gemme, c’est un village champenois calme, tranquille. La nuit, il n’y a aucun bruit. Les étudiants qui viennent de la banlieue ont du mal à y trouver le sommeil, tellement c’est calme. Pour moi, c’est donc un endroit qui a une petite dimension de monastère. On peut venir s’y reposer, lire (la bibliothèque ne compte pas moins de 12 000 volumes). On peut y peindre. On peut faire le jardin, de la musique et bien d’autres choses. Cette maison accueille les archives de nos anciens. Aujourd’hui, elle devient une maison d’édition. Les recherches que nous menons depuis des décades les uns et les autres seront reprises, relues ; elles deviendront des ressources pour penser l’actuel et dégager des pistes pour anticiper, penser le possible.

 

Ainsi, actuellement, je relis le livre de Paul Hess, mon grand-père sur son quotidien entre 1939 et 1947, année de ma naissance. Le pauvre homme a dû quitter Reims en 1940, c’est-à-dire à 71 ans, pour prendre la route de l’exode au moment de l’invasion hitlérienne. Il est été accueilli à La Châtre, une ville d’Indre et Loire, où sa femme s’était réfugiée avec leurs cinq enfants en 1915. Il se trouve qu’il n’avait pas la TSF dans cette maison. Il n’entend pas l’Appel du 18 juin de Charles De Gaulle. Tout son journal est une sorte de méditation sur la guerre, dans laquelle il lui manque un maillon pour comprendre les enjeux politiques de ce qui se joue. P. Hess avait eu en 1914, en tant qu’handicapé, le regret de ne pouvoir servir la France sur le front ; d’où sa détermination à écrire, chaque jour, pour témoigner de la souffrance de la guerre. Il se pose des questions. Pourquoi De Gaulle qui était un grand général se trouve-t-il condamné à mort par la France de Vichy ? A-t-il vraiment trahi la France ?  En lisant les questions que se pose Paul, j’imagine qu’il est représentatif de nombreux Français de l’époque, qui devaient essayer de capter quelques vérités, d’essayer de comprendre quelque chose à travers le discours de propagande que déversaient des journaux « français », mais qui étaient à la solde des armées d’occupation. Je trouve ces 500 pages de réflexion extraordinaires, pour montrer la détermination du chercheur à expliciter l’implicite. Chaque grand livre contient une intrigue. Je suis passionné par les intrigues existentielles. Je trouve formidable de disposer de centaines d’ouvrages qui suivent ainsi des fils complexes pour nous dissimuler ou au contraire pour nous nous donner à voir des questions intimes qui ne parviennent pas toujours à s’extimiser.

 

C’est, peut-être, le ressort du Journal des moments que de varier les biais de l’analyse, pour faire sortir justement ce qui t’intéresse : à savoir l’homme derrière ses rôles. Je suis d’accord avec G. Lapassade : nous sommes aujourd’hui plusieurs. Je n’ai pas d’identité unifiée. Je croyais pouvoir travailler à la Catho. Le hasard fait qu’une conjoncture, une conjecture s’interposent entre cet intérêt personnel et la possibilité de sa réalisation sociale. Je ne m’effondre pas. Je me dis aussitôt que c’est un signe : c’est ailleurs qu’il faut aller. Et toujours ainsi. J’ai conscience d’être un être inachevé. Je ne réaliserai pas tous mes possibles. La collection Figures existera-t-elle un jour ? Je ne sais. Je ne puis rien en dire tant qu’une série de livres ne sera pas sortie ! Je le souhaite, mais il faut l’entreprendre. L’idée de garder des traces de tous les projets est déjà une manière de les réaliser. Si ce n’est pas moi, ce sera toi ou un autre qui reprendra l’idée. Et ainsi de suite. En fait, nos moments nous survivent. C’est le continuum des moments que je cherche à faire vivre. Je viens après Joachim de Flore, Henri Lefebvre, G. Lapassade, R. Lourau. Je joue mon rôle dans la vie de ce moment. Ensuite, après moi, ce sera toi, Charlotte, Camille, Louise et les autres qui ne sont pas encore nés. On vit d’un moment. Le moment vit de nous ! Mais il nous survit.

 

Augustin : Juste un mot pour terminer. Comment as-tu vécu ce dispositif de lecture de ton œuvre que j’ai proposé à mes étudiants et qui s’est ensuite élargi à quelques collègues ? Comment vois-tu l’avenir du diarisme ?

 

Remi : En fait, j’étais plongé cette semaine dans la relecture de mon journal Après Lourau. Il se termine par la critique du livre de Ahmed Lamihi et Gilles Monceau, Institution et Implication sur René Lourau. Le fondement de ma critique était que ce livre avait été conçu sans rencontre des auteurs, et que ce dispositif était justement contraire à tout ce que R. Lourau aurait pu souhaiter ! Les coordinateurs avaient cloisonné l’écriture de chacun.

 

En ce qui te concerne, tu as eu l’intuition qu’il fallait faire le contraire : faire participer chacun au travail de tous ! Tu as même tenu une sorte de journal du livre en train de se faire, racontant à chacun ce que les autres faisaient en parallèle. Tu m’as associé à ce chantier et j’ai dû être un interlocuteur des auteurs, leur envoyant des documents ou journaux dont ils avaient besoin pour produire leur contribution. Cela a eu des effets gigantesques sur moi, peut-être sur toi ?

 

Pour résumer ce que ce chantier m’a apporté, c’est de redevenir contemporain de mon Journal des moments. Je me suis réapproprié sa totalité, son mouvement. Cela m’aide à dégager l’horizon, à recenser les possibles à penser, à construire !

 

Augustin : Contemporain à ton journal ? Que veux-tu dire là ?

 

Remi : Je veux dire que certaines personnes écrivent peu et se relisent régulièrement. Ma mère connaissait par cœur son journal, qui avait pourtant un certain volume. Cela lui donnait une grande érudition de la vie de famille. En 1995, trois ans avant sa mort, elle était capable de me dater avec précision la survenue de ma première dent. Moi, je relis des carnets, mais sans intention de garder le contrôle du tout. J’erre parmi 200 ou 250 carnets. Certains sont numérisés, d’autres pas. J’en relis manuscrits que je pourrais relire dans leur version éditée. Je manque de méthode. Ton initiative, en me confrontant au tout, m’a obligé à me relire systématiquement, à concevoir une méthode. Cela me rend ma vie passée, lui donne même un certain relief. Je revis des amours, des conflits, des esquisses théoriques que j’avais oubliées. Se replonger dans le passé aide à penser le présent. On voit ce qui a avancé. Tout ce que j’ai pu vivre hier m’aide aujourd’hui à me construire un horizon, et à me donner le courage de m’engager vers la réalisation de certains possibles ! Quand dans un journal de lecture, je découvre que je ne comprenais rien à la Phénoménologie de l’Esprit et que je prends conscience qu’aujourd’hui ce texte est limpide pour moi, je m’aperçois que j’ai avancé. Je deviens contemporain de mon effort à devenir. Cela donne du courage pour se confronter à ce qui peu résister que ce soit la terre du jardin ou un livre difficile. Quand je suis arrivé à Sainte Gemme, les loirs entraient et sortaient comme chez eux. Aujourd’hui, j’ai conscience que lorsque je suis dans la salle aux archives et que je puis écouter une sonate de Beethoven sans avoir à chasser les souris, il y a des étapes de franchies vers l’humanisation ! Cela me fait croire qu’un jour prochain je pourrais avoir un piano, à queue peut-être, et que je pourrai recevoir celles de mes amies ou étudiantes qui sont ou professeurs de conservatoire ou concertistes. Je les imagine donner un concert à Sainte Gemme… Idée qui aurait été folle en 1990 !

 

Augustin : Y a-t-il d’autres acquis de cette expérience ?

 

Remi : Je pose l’hypothèque qu’un collectif est né dans cette expérience ; il a rassemblé des auteurs, et leur production collective va intéresser un certain nombre de personnes, restées sur le côté du chemin, faute d’information au moment de l’émergence de ton initiative. Ton dispositif a beaucoup plus à voir avec les pratiques de R. Lourau et de G. Lapassade, qui étaient des inconditionnels de l’agorisme, que l’initiative du livre sur l’œuvre de René Lourau,. Voilà pour le dispositif. C’est dans le sens de ce que tu mets en place aujourd’hui que l’AI pourra se développer.

 

Augustin : Et quel avenir pour le diarisme en sciences sociales ?

 

Je pense que la relecture approfondie que tu m’as imposée de mes journaux me conforte dans l’idée que ces traces rassemblées, au jour le jour, sont précieuses. Ce sont des résidus au sens d’H. Lefebvre ! Si on les fédère, on capte une énergie fantastique ! J’y retrouve en effet du vécu, mais aussi du conçu. Ainsi, en prenant connaissance du journal de lecture de Camille hier, j’ai lu à la date du 6 mai (jour des élections) qu’elle avait trouvé, sous ma plume, la notion d’ami critique dans Henri Lefebvre et l’aventure du siècle. C’était en 1988. Je parlais de la relation de Guy Debord à Henri comme d’une amitié critique. En préparant l’édition de mon livre L’amie critique qui paraît mardi, j’avais l’impression ces derniers jours d’avoir découvert ce concept en 2009, au contact de Gunter Schmid. Les idées mettent un temps à se conscientiser, à devenir des concepts opératoires pour soi, même si elles sont là depuis longtemps.

 

La relecture des journaux comme ceux de B. Malinowski, de R. Lourau, de G. Lapassade, mais aussi les nôtres fait émerger les fils rouges qui nous constituent comme individuation par rapport aux proches de nos différentes communautés de référence. Je pense qu’il y aura toujours une grande différence entre les diaristes et les autres. Je ferai peut-être quelques ouvrages théoriques avant de prendre ma retraite. Cependant, je pense que c’est mon Journal des moments qui résistera le plus à la critique du temps. Comme pour Paul Hess, on y trouvera l’effort pour comprendre et expliciter l’incompréhensible, l’absurde, les forces négatives qu’il faut apprivoiser pour faire avancer son propre monde.

 

On peut faire l’hypothèse que nos collègues des sciences humaines et sociales découvriront les ressources de cette méthode qui est exigeante, mais permet de reconstruire, à échéances variées, des enquêtes, des terrains vécus à un moment donné. Le journal permet la reprise de l’expérience et donc de son élévation constante. Cette remarque est valable pour l’auteur du journal, mais aussi pour ses lecteurs externes. Ainsi, la relecture que j’ai faites, avec G. Weigand, du journal de R. Lourau (Implication/transduction) dans le Cours d’analyse institutionnelle dont la quatrième édition vient de paraître, montre le dépassement, l’élévation, la perlaboration aujourd’hui de ce travail de René.

 

Augustin : Merci pour cet entretien qui, s’inscrivant dans la suite des deux précédents, fut une sorte de méditation au second degré sur un chantier en train de s’accomplir. Il me fait prendre conscience qu’il faudrait un jour exhumer tous les entretiens que nous avons pu faire depuis 1990. Leur lecture suivie permettrait de prendre conscience du mouvement de l’œuvre en cours.

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