Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Augustin Mutuale
Du Journal des moments
à la relance des Presses Universitaires de Sainte Gemme
Entretien du 12 mai 2012 avec Remi Hess
Augustin Mutuale : Nous venons de vivre trois mois d’une expérience d’écriture collective sur ton œuvre. J’aimerai savoir quelles ont été les conséquences de cette expérience pour toi et pour notre communauté de recherche.
Remi Hess : Merci de me poser cette question. En fait, je me suis aperçu que je ne relisais qu’assez rarement mes journaux, et de toute façon, jamais dans une volonté d’appropriation de la totalité de ce Journal des moments. En temps ordinaire, je travaille autour de quelques thèmes qui occupent tout mon esprit pendant un certain temps, excepté la tenue de journaux que je tiens systématiquement sur des terrains bien délimités comme mon journal de la maison, mon journal du jardin, mon journal pédagogique ou de danse que je tiens sur la très longue durée. Donc, je relis un carnet ou un type de carnets dans une époque particulière, dans un contexte réflexif singulier. En conséquence, j’oublie des pans entiers de ces traces journalières déposées à d’autres époques ou sur des thèmes qui ne sont plus dans le présent du moment d’aujourd’hui.
Pour répondre à ta question, le premier effet du chantier que tu as lancé a été de m’obliger à regarder le Journal des moments, du point de vue de la totalité, de l’universel. J’ai du me représenter une sorte de cartographie des journaux tenus depuis 1964. Il y a la profondeur du champ, presque 50 ans, et aussi une évaluation de la surface des moments que je n’avais pas vraiment faite, même si depuis quelques années, je ressentais le besoin de produire une liste des journaux tenus que j’ai pu intituler Plan pour une édition du journal des moments. Une première version a été publiée dans L’accompagnement d’une mère en fin de vie. Ce travail de construction d’un plan avait déjà été suscité par des chantiers réflexifs antérieurs.
En fait, pour ne prendre qu’un exemple, à ta demande, Anne-Valérie Revel a voulu lire le journal que j’ai tenu à la mort de René Lourau. Je savais qu’il existait, mais je ne l’avais relu ces huit dernières années. En lisant ce texte, ton étudiante envoie un texte pour dire que ce journal lui parle. Du coup, je me replonge dedans. Je le trouve riche effectivement, surtout avec le recul du temps. Dans ce journal, j’évoque le journal de Georges Lapassade, La Souillarde, qui a été écrit à la même époque (années 2000 et 2001). Je devais le publier en 2008 au moment où les Presses Universitaires de Sainte Gemme (PUSG) ont dû arrêter la collection Moment du journal et journal des moments, puisque l’imprimerie avec laquelle nous travaillions fermait ses portes. En plus, cela arrivait au moment de la mort de G. Lapassade. Donc, tout un chantier qui avait été lancé par Véronique Dupont en 2004 s’était trouvé bloqué. Entre 2008 et 2012, d’autres chantiers se sont ainsi endormis, comme la revue des IrrAIductibles.
Le réveil des IrrAIductibles a précédé de peu ton initiative. C’est en octobre 2011 qu’un collectif se recrée autour de cette revue pour la ressusciter. Une réunion hebdomadaire du comité rassemble une douzaine de personne : elle est très vivante. Camille qui assurait le secrétariat des IrrAiductibles se met alors à taper mes journaux récents. Tu as pris connaissance de certains textes numérisés qui ont commencé à circuler. Du coup, ton idée de livre est devenue un facteur de relance d’un processus déjà conçu il y a dix ans.
Je pourrais prendre un autre exemple pour montrer comment le commentaire d’un tiers amplifie mon œuvre, à mes propres yeux. Tu as donné à lire Les jambes lourdes à Yann Strauss. En même temps, tu as regardé ce texte. Tu as attiré mon attention dessus. Je l’ai relu. Et finalement, je vais le publier. Donc, tous ces journaux qui ont été lus, ensemble, par trente cinq étudiants ont provoqué pour moi, mais aussi pour notre communauté de référence, une prise de conscience sur le chantier du Journal des moments. Et comme ces carnets, ces journaux sont intrinsèquement liés à d’autres journaux comme ceux de G. Lapassade, comme les tiens ou ceux des étudiants de l’époque où ils ont été écrits (Pascal Nicolas-Le Strat en 1992-93, Kareen Illiade en 2003, etc.), c’est toute la production de journaux, au moins depuis 1992, qui se trouve revisitée. Le commentaire amplifie l’œuvre de notre Ecole.
Evidemment, un bonheur n’arrivant jamais seul, il y a, dans ce contexte, la renaissance des Presses Universitaires de Sainte Gemme.
Augustin : Tu parles de l’effet de cette écriture collective. Peux-tu dire ce que cette expérience apporte au renouvellement du chantier des PUSG, dans ce moment de relance d’un processus lancé il y a dix ans ? J’ai l’impression que nous sommes parvenus à un moment de maturité de la création collective. Ce que tu as vécu avec R. Lourau et G. Lapassade a été une expérience décisive pour toi. Ces aventures furent aussi des moments forts de l’existence de notre mouvement institutionnaliste. Aujourd’hui, n’assistons-nous pas à un revival de cette expérience où les différents chantiers convergent, se rejoignent ? Dans le catalogue des PUSG que j’ai entre les mains, je compte 16 collections qui seront lancées le 1er juin aux Presses Universitaires de Sainte Gemme. Et les IrrAIductibles ? Auront-ils leur place dans cette entreprise ? N’est-ce pas aux PUSG qu’il faut les éditer ? Nous aurions une revue. Sa place est dans cette maison. Qu’est-ce que cela te fait de voir tout cela, toi qui as débuté avec R. Lourau et G. Lapassade ? La traversée du désert est finie. Un vrai élan se retrouve ! Qu’est-ce que représente pour toi les PUSG à l’aube de tes 65 ans ?
Remi : Un des journal que j’ai tenu depuis 2000, peut-être même avant, c’est mon Journal d’éditeur. J’ai créé ma première collection chez Anthropos en 1981. Elle n’a eu qu’un titre car, après 15 ans d’activité intense, le patron a déposé son bilan. J’ai attendu 1988 pour repartir chez Méridiens Klincsieck puis chez Armand Colin. Dans ces deux maisons, j’ai fait une centaine de livres. En 1996, j’ai été de nouveau sollicité chez Anthropos qui été relancé par le directeur d’Economica qui avait racheté l’entreprise qui avait errée quinze ans. On m’a demandé d’y relancer le secteur « sciences humaines et sociales ». J’y ai associé Lucette. Elle a créé la collection « Education ». Ensemble, nous avons fait « Exploration interculturelle et sciences sociales ». Moi-même, j’ai développé « Ethnosociologie », « Anthropologie », « Anthropologie de la danse ». Dans ces collections, avec Lucette, nous avons fait 200 livres. Ce fut une aventure importante pendant douze années. J’ai aussi créé des collections chez Téraède, chez Petra. Dans ces entreprises, plusieurs anciens étudiants se sont impliqués. Ces anciens étudiants ont ainsi été initiés à ce métier de directeur de collections à mon contact. Ahmed Lamihi, Christine Delory, toi-même, Valentin Schaepelynck se sont lancés dans l’animation de collections. En 2004, les Presses Universitaires de Sainte Gemme étaient pour moi une tentative d’éditer des livres impliqués qui n’étaient accueillis chez mes éditeurs antérieurs. En fait, une collection se crée quand on ne trouve pas ailleurs de lieu pour éditer un certain nombre d’ouvrages autour d’un thème nouveau. Les PUSG se sont données comme paradigme l’écriture impliquée. Evidemment, mon Journal des moments y avait sa place, et quand je dis « mon », je devrais dire « notre », puisque c’est une caractéristique du mouvement de l’AI que d’avoir produit des textes impliqués. R. Fonvieille, M. Lobrot, R. Lourau, G. Lapassade ont ouvert une voie. Je me suis engouffré dans cette direction, d’autant plus volontiers que j’étais l’héritier d’une tradition familiale d’écrits biographiques.
Le hasard a fait que je rencontre en 2012 Marc Bourgain, un imprimeur habitant Sainte Gemme, connaissant le travail accompli par Véronique et moi entre 2004 et 2008 et souhaitant le prolonger. Les choses ont été très vite, puisqu’entre janvier et mai 2012, une vingtaine d’ouvrages ont été conçus et seront édités le 1er juin, lorsque les statuts de l’entreprise seront acceptés par le Tribunal de commerce de Reims.
Nous nous trouvons ainsi devenir virtuellement la première maison d’édition en Champagne-Ardennes, puisque les autres éditeurs champenois ne sortent pas plus de cinq livres par an. Nous, nous sortirons vraisemblablement vingt livres par trimestre. Cela est facilité par le fait qu’en tant que directeur de collection, Lucette, vous, moi, nous nous sommes faits une carte de relations. Nous avons 300 auteurs dans nos catalogues. Je suis heureux que le paradigme de l’AI, le paradigme de la construction de l’expérience, de l’éducation tout au long de la vie se trouvent ainsi installés dans une maison régionale, mais à vocation nationale ou même internationale (dès les premiers titres, nous aurons des auteurs de plusieurs pays). Nous allons d’ailleurs déposer, parallèlement aux statuts de notre société anonyme, les statuts associatifs de l’Université de Sainte Gemme qui aura la vocation de susciter et de développer des recherches et de concevoir des animations culturelles régionales, mais aussi des chantiers internationaux. Jusqu’à maintenant, ces choses ont fonctionné pendant quinze ans dans l’informel. Aujourd’hui, nous instituons les choses pour passer d’un tâtonnement artisanal à un niveau de production industrielle. Nous avons le soutien d’une équipe d’experts en gestion.
A quelques temps de la retraite, je me vois ainsi devoir me reconvertir dans le rôle d’aide à la publication de jeunes chercheurs. Effectivement, c’est la fonction qu’a jouée G. Lapassade pour moi, en 1971. Cette année-là, il m’a demandé de participer à un livre qu’il concevait (L’analyseur et l’analyste). J’y ai publié deux chapitres et l’avant-propos. Je n’avais que 24 ans. Ensuite, nous avons travaillé en équipe, et comme le dit l’auteur de l’article sur le moment G. Lapassade, il y a eu beaucoup de productions communes entre 1971 et 2008. Je m’inscris ainsi dans un continuum que vous prolongez déjà.