Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Du journal de lecture au journal de recherche (3)
L’écriture diaire comme tiers dans l’entrée en recherche
La spécificité de l’enseignement en ligne
L’enseignement à distance oblige à écrire. En lançant notre méthode du journal de lecture dans des cours d’analyse institutionnelle ou d’histoire de la pédagogie, nous proposions aux étudiants un cours pour servir de cadre à ce que nous voulions transmettre. Nous avons joint à ces cours une large bibliographie pour prendre connaissance du champ. Les étudiants ont donc le choix de leurs lectures.
Aussi bien sur le contenu du cours que sur les questions qu’ils se posent sur le journal, nous avons ouvert des forums électroniques sur lesquels peuvent intervenir les étudiants et l’équipe pédagogique.
En 2005-2006, nous ne sommes pas intervenus très souvent sur les forums, ayant l’hypothèse que le groupe avait à trouver les réponses posées par les uns ou par les autres.
En 2006-2007, nous avons fait l’effort d’intervenir fortement, apportant des dizaines de pages de compléments au contenu des cours, en fonction des questions posées par les étudiants.
Dans les deux cas, les étudiants ont produit des journaux de lecture passionnants. Quelques-uns ont eu du mal à s’écarter du commentaire de la lecture, mais beaucoup ont élargi leur écriture à la mise en perspective des textes lus par rapport à leur engagement professionnel ou social (la plupart de nos étudiants sont des salariés). Au niveau du volume, au cours d’un semestre, c’est-à-dire un peu plus de cent jours, certains ont produit 20 pages, mais certains ont dépassé les 100 pages (ce qui signifie une page par jour). Certains n’ont lu qu’un seul ouvrage, d’autres, plus avancés ont lu plusieurs ouvrages, créant des liens entre de multiples lectures.
En fait, progressivement, ce journal devient un texte où se construisent des fils rouges. Ces idées qui reviennent peuvent se conjuguer, s’articuler. Alors, émerge une problématique de recherche. Dès le journal de licence, on voit ainsi surgir des problématiques.
Le journal des moments
Compte tenu des niveaux de départ, nous individualisons fortement notre pédagogie. Pour les diaristes convaincus, nous avons lancé l’idée du journal des moments. Il s’agit là de tenir en parallèle plusieurs journaux. A côté du journal de lecture, idée de tenir un journal de formation ou un journal d’analyse de la pratique professionnelle…
Pour les étudiants les plus avancés, nous mettons en avant que le travail de l'écriture diaire est un moyen de sortir de la dissociation et de classer, ordonner, mettre en forme les différentes trouvailles qui traversent le quotidien du chercheur. Le quotidien du chercheur, comme celui de l'enseignant ou même de la plupart des gens, fait passer d'une chose à une autre. La pensée, elle-même, passe par des phases multiples où alternent des réflexions pratiques, des réflexions théoriques. Les rencontres, les lectures se succèdent en fonction de tout ce que charrie l'actualité personnelle ou sociale (la lecture des journaux, l'enquête de terrain, la visite de librairies, la confrontation avec des collègues, la participation à des colloques, etc.).
L'écriture du journal permet de capter de temps en temps dans le vécu journalier des "instants" que l'on vit et qui nous semble porter en eux une parcelle de signification.
Le travail universitaire exige le déploiement d'une pensée hypothético-déductive. Or, le quotidien, comme le rêve d'ailleurs, ne suit pas cette logique. La quotidien est associatif. Il suit les formes de la pensée transductive. Dans Implication/transduction, René Lourau a été le premier à réévaluer l'importance de la pensée transductive dans la création et l'invention intellectuelle (1). Comment passer de la forme créative de la pensée transductive à une écriture où la forme d'exposé soit davantage construite ? Comment passer du transductif à l'hypothético-déductif ? Il est besoin de médiations. Le journal tenu sur des objets déjà identifiés, et donc contenant une problématisation virtuelle ou déjà formulée, nous semble être une médiation idéale.
L'index des journaux est la technique qui peut permettre ensuite de reprendre les briques rassemblées dans le journal, et de les agencer dans l'écriture construite que seront le mémoire, le livre ou la thèse. L'indexicalisation consiste non pas à trouver des mots-clés, mais plutôt à trouver dans des formules thématiques les différents thèmes abordés paragraphes après paragraphes. À partir de ce travail d'objectivation du contenu du journal, il est ensuite possible de construire une table alphabétique, permettant de regrouper sous le même terme ou la même appellation toutes les observations, réflexions, analyses se rapportant à un même sujet. À partir d'une réflexion sur la table alphabétique, le diariste peut reconstruire un texte logique autour d'un plan en trois parties, elles-mêmes subdivisées en trois sous-parties, etc. On voit là que la méthode de recueil de données que constitue le journal n'est en rien une alternative à la recherche, mais bien au contraire, un moment, une étape (pour moi indispensable) de la recherche...
On publie certains journaux, s'ils sont déjà assez ordonnés autour d'une problématique, et donc s'ils permettaient de mettre à jour la genèse de la pensée.
Remi Hess a explicité cette démarche dans l’entretien récent avec Kareen Illiade, qui sert de postface à l'édition du journal de Janusz Korczak : Moments pédagogiques. Pour nous, l'unité de la personne est "en dernière instance". Dans un premier temps, je me divise, je me décompose. Chaque nouveau moment identifié est pour moi une conquête. Ainsi, quand on identifie un nouveau thème de recherche, on est heureux. Cela fait avancer. Il y a une dialectique des moments. Chez nous, il y a la conscience du mouvement entre universalité (la personne), ses particularités (thèmes des journaux), et la singularité de cette méthode dans le mouvement des histoires de vie depuis l'invention de l'écriture.
En 1808, Marc-Antoine Jullien propose de tenir trois journaux : celui de sa santé, celui de ses rencontres, celui de l'éveil de son esprit. En fait, au fil de la plume, il ouvre sur d'autres possibilités. Dans les journaux de recherche, il distingue les cahiers par des lettres : A : Education., B : Politique et administration ; C : Femmes (influence des) ; D : Avancement social, art et sciences ; marche et progrès de la civilisation ; E : Obstacles à la prospérité publique.; F : Grands hommes comparés ; G : Religions et institutions. Il est clair qu'à la fin de son livre, il invente le journal des moments. La théorie du journal des moments s'est imposée à nous, quand nous avons lu le livre de Jullien, redécouvert en 1998 (2).
Grâce à l'informatique, on produit des index, mécaniques, alors que Jullien produisait une table analytique, où il regroupait les thèmes, pas les mots. Il pouvait regrouper dans une même rubrique des mots divers, mais renvoyant à la même idée. Etienne Cabet a fait de même dans son Voyage en Icarie. Donc, avant l'informatique, on avait une réflexion très poussée sur l'analyse de contenu de son journal, probablement plus poussée même que ce que les outils d'aujourd'hui nous permettent de faire.
En conclusion
Ce que nous pouvons dire : même si c’est plus ou moins facilement, tous nos étudiants entrent dans ce cadre. Leur effort pour lire et écrire un petit peu tous les jours est très payant. On mesure les progrès accomplis d’un semestre à l’autre. Pour les étudiants de la licence en ligne de 2005-2006, qui sont venus à la licence en présentiel, nous avons constaté une aisance à l’écrit que les étudiants de la licence en présentiel n’ont pas acquise.
Le journal de lecture apparaît comme un excellent moyen d’individualisation dans le cadre d’une pédagogie impliquée : c’est le support (le tiers) qui permet d’évaluer en permanence l’état du travail en cours. Personne ne peut écrire un journal identique à un autre. Personne ne peut faire le devoir de l’autre. Le travail accumulé en licence devient une ressource pour ceux des étudiants qui désirent poursuivre leurs cursus, cette méthode les préparant au journal d’investigation, puis de recherche, utile en master ou en thèse.
Pour l’équipe enseignante, cette technique permet d’évaluer le niveau de compréhension de l’étudiant. C’est donc aussi un moyen d’évaluation et de critique constructive.
Mots clés : journal, recherche, problématique, productivité, transductivité, dissociation.
Anne-Claire Cormery, Bertrand Crepeau, Remi Hess, Kareen Illiade, Augustin Mutuale
http://lesanalyseurs.over-blog.org*
* Les auteurs sont membres d’Experice, laboratoire de sciences de l’éducation Paris 8-Paris 13. Comme 19 des 20 enseignants du master «Education, formation et intervention sociale», ils sont tous engagés dans la pédagogie du journal.
(1) René Lourau, Implication, transduction, Paris, Anthropos, 1998.
(2) On mesure l’importance de cette découverte en lisant R. Hess, La pratique du journal, une enquête au quotidien, Paris, Anthropos, 1998.