Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Approche africaine
« Dans l’Afrique proprement dite, l’homme reste arrêté au stade de la conscience sensible d’où son incapacité absolue d’évoluer. Il manifeste physiquement une grande force musculaire qui le rend apte au travail, et témoigne d’un esprit débonnaire, mais en même temps, d’une féroce insensibilité ».
C’est ainsi que Hegel introduit ses vingtaines de pages consacrées à l’Afrique dans La Raison dans l’Histoire. Il enchaîne par une division géographique du continent qui le conduit à estimer que le Nord de l’Afrique est plutôt lié à l’Asie et à l’Europe plutôt qu’au continent africain. Il est à noter que cette vision n’a pas encore définitivement disparu de la conscience et des pratiques des Africains eux-mêmes, mais aussi des autres. Il ajoute : « Ce continent n’est pas intéressant du point de vue de sa propre histoire, mais par le fait que nous voyons l’homme dans un état de barbarie et de sauvagerie qui l’empêche encore de faire partie intégrante de la civilisation ( …) des peuples en sont parfois sortis, qui se sont montrés si barbares et si sauvages que toute possibilité de nouer des relations avec eux était exclue ».
Quant à l’histoire, les Africains en sont dépourvus. « Dans cette partie principale de l’Afrique, il ne peut y avoir d’histoire proprement dite. Ce qui se produit, c’est une suite d’accidents, de faits surprenants. Il n’existe pas ici un but, un Etat qui pourrait constituer un objectif. Il n’y a pas une subjectivité, mais seulement une masse de sujets qui se détruisent».
Selon Hegel, l’Africain est « un homme à l’état brut. Pour tout le temps pendant lequel il nous est donné d’observer l’homme africain, nous le voyons dans l’état de sauvagerie et de barbarie, et aujourd’hui encore il est resté tel. Le nègre représente l’homme naturel dans toute sa barbarie et son absence de discipline ». Il est par ailleurs mangeur d’hommes. « Dans certains endroits, on a vu la chair humaine exposée sur les marchés. A la mort d’un individu riche, des centaines d’hommes sont tout bonnement massacrés et dévorés. Les prisonniers sont assassinés et taillés en pièces, et la règle veut que le vainqueur mange le cœur de son ennemi tué. Dans les incantations, il arrive souvent que le sorcier tue le premier venu et le donne en pâture à la foule ». Hegel pense que l’étude de l’Afrique n’a aucun intérêt, sauf, écrit-il, « celui qui veut connaître les manifestations épouvantables de la nature humaine, peut les trouver en Afrique ».
Cette vision de l’Afrique, ainsi présentée par Hegel, ne relève pas uniquement d’une méconnaissance, pour le moins surprenante de la part d’un grand érudit, mais cette posture s’inscrit dans l’histoire des relations ou des rencontres des Occidentaux avec le continent africain. En effet, ces rencontres se sont faites sur fond conflictuel par les aventuriers, les missionnaires, les marchands d’esclaves, les colons… dont l’Occident a hérité des témoignages écrits ou oraux. Ceci explique que Hegel ne fait que résumer, du point de vue de l’histoire de la philosophie, une conception assez partagée en Europe des siècles avant lui, et que l’on peut croiser, de nos jours dans la vie quotidienne, sous une forme résiduelle. Hegel sacrifie le continent africain sur l’autel du système universel de la « Raison » auquel il est resté suspendu, quitte à tenter de clore l’effort de l’analyse et de la voie dialectique. Sur la base de la négation de l’homme, de la vie et de la raison, il introduit de tels préjugés dans un effort de légitimation rationnelle dont les effets historiques, politiques et idéologiques demeurent d’actualité.
Certes, la pensée critique post-Hegelienne et notamment marxiste a opéré un renversement relatif de cette conception, sans pour autant concéder à l’Africanité sa part universelle. La conquête coloniale réelle du territoire et le pillage des ressources du continent se sont accompagnés d’une vaste production de « connaissances » sur la terre conquise et sur l’homme soumis et exploité. Ecrits de militaires, de fonctionnaires, de voyageurs, d’anthropologues, bref, de l’ensemble de la littérature coloniale.
Il a fallu attendre le 20ème siècle et les guerres de libération pour voir surgir une contre-culture et une contre-pensée, produites à la fois par certains auteurs issus des pays colonisateurs et d’autres issus des pays colonisés, avec néanmoins des points communs et particulièrement en ce qui concerne la base référentielle épistémique – produit de l’école et de l’université européenne religieuse ou laïque, moderne ou classique – sans oublier la référence incontournable et consécutive au modèle politique, économique et social de l’Occident.
Au lieu de mettre un terme à la contradiction entre le colon et le colonisé en général, le processus de décolonisation a mis à jour une nouvelle contradiction vacillant entre la haine à l’égard de l’autre et la lutte contre lui d’une part, et d’autre part, la fascination qu’inspire la modernité et le développement technique des « Blancs ».
Extirper les différents travaux de recherches, ayant pour objet l’Afrique, de ce contexte général, relève de la naïveté idéologique, de l’alignement, conscient ou non, et de la compromission avec le dominant. En opposition à cette tendance bien réelle, des noms de révoltés et d’insoumis ont brillé dans la dénonciation du fait colonial dont Albert Camus, Franz Fanon, Albert Memmi et bien d’autres moins médiatisés. Parmi eux et à titre d’exemple, Félicien Challaye (Un livre noir du colonialisme, Les nuits rouges, 2003), philosophe de formation, a effectué plusieurs voyages, dès le début du siècle dernier, dans plusieurs pays colonisés en Afrique et en Asie. Il décrit au jour le jour dans un journal ce qu’il voit de ses propres yeux, ce qu’il entend, fait des analyses concrètes sur le terrain. Au début, comme tout un chacun, il croit à la « mission civilisatrice » du colonialisme, mais son contact avec la réalité a fini par l’emporter. Il est ainsi devenu un farouche opposant à la guerre coloniale en particulier et à toutes les guerres en général. « Un premier fait, incontestable, c’est que le régime colonial est né de la guerre », écrit-il avant d’ajouter que « la colonisation est née de la guerre. C’est dire qu’elle a pour origine un crime et une folie ».
Autre exemple, qui nous parle davantage dans le domaine de la recherche sur l’Afrique, c’est Michel Leiris, lequel, lors d’une expédition en Afrique qui a duré deux ans, a tenu un journal publié par la suite sous le titre « L’Afrique fantôme » qui lui permet en quelque sorte de fonder ce que l’on appelle aujourd’hui l’ethnographie. Il explique : « Je ne relate guère, certes, comme péripéties de ce voyage que celles où j’ai été personnellement engagé. Je ne raconte que les événements auxquels j’ai moi-même assisté. Je décris peu. Je note des détails qu’il est loisible à chacun de déclarer déplacés ou futiles. J’en néglige d’autres, qu’on peut juger plus importants. Je n’ai pour ainsi dire rien fait, après coup, pour corriger ce qu’il y a là de trop individuel. Mais ce, afin de parvenir au maximum de vérité. Car rien n’est vrai que le concret. C’est en poussant à l’extrême le particulier que, bien souvent, on touche au général ; en exhibant le coefficient personnel au grand jour qu’on permet le calcul de l’erreur ; en portant la subjectivité à son comble qu’on atteint l’objectivité ». Cette démarche se situe résolument à l’opposé de celle citée ci-dessus fondée par Hegel sous la bannière du rationalisme ou encore supposée par la suite comme scientifique et qui continue à avoir pignon sur rue, notamment chez les universitaires.
Gérard Althabe, que nous avons connu comme parrain des irrAIductibles, met en avant la question fondamentale de l’implication, dont l’analyse détermine les conditions et les objectifs de toute recherche. « Dans mon enquête, mon analyse consiste à souligner cette contradiction qui est centrale. Je n’arrive à le faire qu’à travers l’analyse de ma propre position. Dans une situation classique d’enquête ethnologique, le chercheur n’est pas conscient de la place qu’il occupe dans le jeu social. Il mène sa petite histoire, ses observations, ses entretiens, et parallèlement il y a une autre histoire qui se déroule dans laquelle il occupe une place dont il n’est pas conscient. L’implication est un horizon indépassable de la production de connaissances ». (Gérard Althabe, Remi Hess, Ailleurs, ici, Paris, L’Harmattan, 2005). Pour tenter d’affronter les dilemmes que posent les questions d’ordre théoriques, idéologiques et pratiques devant notre démarche visant à mener des études sur l’Afrique, certains d’entre nous se sont appuyés sur l’apport incontournable de Gérard Althabe dans la recherche sur l’Afrique.
Un autre point d’appui essentiel, et qui a accompagné le présent numéro, est Georges Lapassade. En effet, Georges Lapassade a contribué à nous délivrer de la problématique du titre de ce numéro en intitulant son livre à paraître en 2007 sur Essaouira, Etudes Mogadoriennes, - Mogador est le nom de la ville d’Essaouira au Maroc, et l’intitulé reprend ce nom pour désigner la nature des études effectuées depuis plusieurs années sur cette ville. Ce même nom en tant qu’objet de recherche est devenu l’intitulé même de cette recherche et par la même l’objet même de la recherche qui guide celle-ci. – dans ce numéro, il s’agit d’études menées ici ou là sur des thèmes parfois différents, avec des méthodes spécifiques à chaque contributeur. Ceci nous a amené à constater, à l’instar de Georges Lapassade, que le titre en fin d’analyse devrait correspondre à des regards ou des études sur l’Afrique. D’où notre choix comme titre de ce numéro de revue, Etudes africaines.
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Ce que je peux dire rapidement sur l’historique du numéro, c’est qu’à l’époque où a germé l’idée du numéro, j’étais en DEA avec Patrice Ville, et j’avais des cours en commun avec Assane (étudiant sénégalais) qui travaillait sur la pédagogie des grands groupes au Sénégal, avec Nouh (Tchadien) qui travaillait sur les enfants soldats au Darfour, et Fanela (Haïtienne) qui étudiait les pédagogies dans des écoles de brousse en Haïti. J’avais rencontré un ancien élève de Patrice Ville qui avait fait sa thèse sur la famille et la polygamie au Congo, un chercheur ethnologue du Musée de l’homme, puis Orega qui avait assisté à la première réunion de réflexion autour de l’idée d’un numéro des IrrAIductibles sur l’Afrique.
Orega s’était proposé pour écrire l’édito, c’était en décembre 2004 !! On s’était dit (Aziz, Orega, Assane, Nouh, Fanela, Amélie) que le numéro, au regard de nos différents sujets de recherche, pouvait parler de l’éducation dans tous ses sens, de l’enfance, de la famille. Puis, on s’est dit que nos sujets étaient tous traversés par des situations politiques souvent très dures. Comme l’Afrique, c’était trop vague, comme sujet de numéro : on sentait que construire un premier numéro sur l’Afrique, sans mettre en avant une certaine actualité vécue de près ou de loin, nous était impossible. Orega mettait en avant des questions, très
intéressantes, plus propres à notre courant de l’AI : on s’est interrogé sur la pertinence de certains concepts de l’AI, en Afrique. Est-ce qu’on peut transposer des concepts, des méthodes de recherches, étudiés ici, avec nos référentiels, culturels, économiques, politiques, à une réalité concrète très différente, là-bas ? La question était très ouverte, on n’avait pas la réponse, on débutait tous plus ou moins dans la recherche. Nous nous sommes mis d’accord sur le fait que ce numéro n’était que le premier, et qu’en posant « éducation et politique » comme sujet de lancement, on pouvait délayer le problème en commençant par exposer plusieurs expériences de recherches sur le terrain africain. Nous n’avons pas la prétention d’avoir commencé à répondre, puisque le numéro, je l’ai finalement coordonné plus ou moins seule, grandement motivée par Aziz (qui a augmenté le nombre de ses participations au fur et à mesure !), mais aussi par Benyounès et Bernadette qui attendait pour faire le plus long et fastidieux : relectures et mises en page.
Avant de partir pour trois mois en immersion dans un village togolais, j’avais lu Gérard Althabe et sa pratique de terrain m’avait beaucoup impressionnée. Remi Hess m’avait donné son manuscrit sur la biographie de Gérard Althabe avant mon départ en février 2005. Analyser le jeu social qui se tisse autour du chercheur, trouver une légitimité à sa présence sur le terrain, et idée insensée pour moi à ce moment : partir sans sujet de recherche (...)
Ainsi, ce numéro représente plus une ouverture au débat, pour ceux et celles qui étudient des sujets en terre africaine, longue histoire tissée - entre autres - par de nombreux institutionnalistes, et à tisser en ayant une réflexion en commun ? A vous.