Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Bonjour
Avant d’intervenir ce dimanche matin dans ce forum, je relis les neuf pages - écran, ce qui représente 32 textes. Ma première réaction se résume dans un sentiment de plaisir, d’abord de lire les uns et les autres et ensuite de partager presque les mêmes préoccupations quant à l’écriture du journal.
Mon point de vue ne peut être considéré que dans le cadre de la relation pédagogique telle que je la conçois et me semble-t-il l’ensemble de ceux qui ont écrit. Autrement-dit, mon statut d’intervenant externe à l’EC, sans contrainte de validation pour l’obtention du diplôme et n’étant pas rémunéré pour cette participation, me permet une certaine liberté dans la manière d’aborder les questions soulevées dans ce forum.
En effet, la pédagogie est d’abord une relation. Celle-ci ne peut être établie qu’à partir de deux personnes. Dans notre cas, nous sommes plusieurs à entrer en interaction. La nouveauté pour moi, et pas seulement, réside dans le fait que la pédagogie de tout temps a été une relation concrète entre des personnes qui se rencontrent dans la réalité, ce que l’on a appelé le présentiel, avant, pendant et après l’école, tandis que notre relation pédagogique se situe dans le virtuel. C’est une pratique qui a tendance à se généraliser. Il serait temps de l’interroger et de la traiter comme problématique de recherche. Il s’agit d’une simple suggestion que je tente d’appliquer d’abord à moi-même et de proposer à ceux qui y voient un intérêt quelconque de recherche.
Revenons maintenant à notre carrefour. Il n’est pas question pour moi de tenter un résumé des interventions, ou de privilégier tel ou tel sujet ou telle ou telle question à traiter. Il n’est pas non plus question de rassembler le tout et d’en dégager « l’essentiel » comme le veut l’habitude scolaire. Ma démarche relève de la dialectique, dialectique qui exige entre autres de tenir compte de la singularité, non pas dans l’absolu, mais dans l’expression relative et en lien avec l’universel. Dans notre cas concernant ce forum sur le journal, la singularité pourrait être le propre style de chacun, la propre voie, les caractéristiques de chaque diariste ; et le fait de participer au forum est une approche pédagogique spécifique désignée dans le cas présent par l’entrée dans une relation pédagogique. Nous sommes bel et bien entre nous des pédagogues qui échangeons nos idées sur notre pratique diaristique.
Je partage avec Elise, Claire, Marion, Pauline et Maïa, l’interrogation sur le devenir du journal. Je l’ai vécu à mes débuts en tant que diariste. J’ai commencé par écrire ce que j’avais appelé à l’époque Le journal total, dans lequel je consignais tout ce qui me passait par la tête. Au bout de cinq volumes – le volume étant un cahier de 192 pages – j’ai arrêté d’écrire ce journal, grâce et suite à des échanges avec Remi Hess, aux lectures des travaux de recherche sur les journaux : Le journal de recherche de René Lourau, La pratique du journal de Remi Hess, Le journal d’exploration de Jean-Manuel Morvillers… et aussi grâce aux lectures de journaux célèbres de Kafka, Malinowski, Leiris, Castaneda…
Un autre facteur qui a été –me semble-t-il – déterminant réside dans les échanges avec Remi Hess, lequel développe la théorie des moments, et comme le souligne Vincent à juste titre, l’approche des moments peut faciliter la distinction dans la vie entre les moments : travail, fête, amour, famille, voyage…
Il est à noter, toutefois, que l’institutionnalisation de la recherche exige par le biais de la commande, qu’un travail de recherche soit rendu dans le temps et dans la forme. Pour répondre à la commande, on se sent dans l’obligation de se décider un jour ou l’autre à fournir une compilation appelée épreuve, ou travail de recherche. Sur ce point, je suis en accord avec Annabel et Jean (progression par le journal et AI et journal).
Quant au sujet de recherche, je ne suis pas de l’avis consistant à dire que l’on sait à priori ce que l’on cherche : l’objet de recherche se révèle en cherchant, en lisant, en écrivant, en se posant des questions, en essayant de trouver des réponses ; en se posant la question du plaisir et de la contrainte que cela nous procure ou nous impose. J’estime que l’on peut se laisser aller et emporter par ce que l’on vit et ce que l’on découvre au jour le jour. Le journal est un outil merveilleux qui trace la voie de la recherche. Après tout, en Licence, il n’y a pas à ma connaissance de mémoire de recherche exigé en fin d’année d’étude. Ce n’est qu’une préparation à l’entrée dans la recherche.
Les réponses de Patrick, de Vincent, de Flora, de Nadine me paraissent convenables. Je me sens en résonance avec vous sur les différentes méthodes de classification. Le plus intéressant à retenir est la liberté de disposer par soi-même de ce que l’on écrit. Le diarisme échappe au contrôle. Ce n’est qu’à la restitution ou lorsqu’on s’interroge sur le destinataire du journal que les problèmes commencent. L’une des pistes d’exploration est la concertation, la discussion, le fait de poser le pour et le contre et la finalité de donner à lire ou à publier son journal. Je suppose que tout diariste se pose cette question et nous aussi.
Avant de passer à un autre sujet, je m’adresse à Maïa pour lui dire que le fait de poursuivre l’écriture de son journal n’est pas en contradiction avec la question qu’elle se pose sur la place de la recherche. Le journal est intimement lié à la recherche et celle-ci se révèle et se décline par le journal entre autres : observations, enquêtes, archives, entretiens… Me concernant, lorsque j’ai abandonné le Journal total, j’ai écrit le Journal de l’implication tout en le limitant à la description de ce que je vivais à la fac : séminaire, réunion, colloque, rencontre, etc. Ainsi ce journal là comme mes autres journaux avaient chacun leur objet spécifique, mais je ne pouvais pas les concevoir comme dissociés du Journal de la recherche ; c’est l’ensemble qui m’a aidé à m’orienter vers le concept de la Pédagogie du Possible.
Arielle : tu évoques le journal de lecture. Je suis en parfait accord avec toi. En effet, la lecture n’est pas aussi simple que l’on essaie de nous le faire croire, c’est une pratique plus complexe et ce malgré l’apparence d’une stabilité du corps, elle mobilise d’autres compétences, sens, souvenirs, vécus, lieux, circonstances, aspirations, etc. C’est pour cette raison que du moment où l’on commence à interroger la lecture, on découvre des problèmes, d’autres questions que les non diaristes ne se posent pas. En ce qui me concerne et dans la continuité de ce qu’Arielle écrit, je distingue dans la lecture entre l’écriture d’une note de lecture qui est soumise à la commande de l’éditeur de l’ouvrage, à son auteur ou à une publication dans une revue. Ce faisant, je lis en essayant d’aller à l’essentiel, - ce qui reste bien évidemment relatif -, de ce que l’auteur du livre veut transmettre au lecteur. Je deviens alors comme un soutien qui défend l’ouvrage en tentant de convaincre le lecteur d’aller lire le livre en question. Est-ce que la note de lecture peut faire partie du Journal de lecture ? La réponse est oui. La différence entre les deux postures, c’est qu’en écrivant tout simplement son journal de lecture, on se permet tout : être ou de ne pas être d’accord avec l’auteur, accepter ou rejeter ces arguments, apprécier ou non son style, porter un jugement sur le fond comme sur la forme, dire si l’on éprouve du plaisir ou du déplaisir à le lire. Bref, on prend le large et de la liberté dans la manière de traiter ou d’interpréter le livre. On peut même se permettre d’écrire que le livre n’a aucun intérêt pour nous et ne rien écrire dessus. Libre à nous de justifier ou non cette position.
La discussion entre Vincent et Patrick me concerne dans le sens où elle traite de la transe. Votre échange avance bien. Je voudrais juste ajouter une suggestion dans le débat en évoquant Georges Lapassade, lequel a consacré une partie de sa vie et de sa recherche à cette notion. Il définit la transe par l’état de conscience modifié, et ce après plusieurs années de recherche documentaire et de terrain en Tunisie, au Brésil, au Maroc, en Italie. Il me semble qu’il est difficile pour un chercheur de traiter la question de la transe sans aller voir du côté de Georges Lapassade.
Avant d’achever mon intervention dans cette discussion, je dois ajouter une dernière remarque sur la contextualisation de ce débat. En tant qu’étudiants en Licence, êtes-vous en grève ou pas. Quelle est votre approche de la situation à partir de votre milieu de travail, d’études, de famille, de société, média ou autre ? Je pose cette question non pas pour interroger nos implications seulement, mais parce que l’une des conditions du diarisme est l’écriture au jour le jour, et lorsqu’on regarde, on écoute, on observe, on lit, on est obligé parfois de traiter du mouvement social, de l’école, de l’université, de l’Outre-Mer, de la grève générale…etc. Nous avons l’exemple de L’université en transe, écrit par Georges Lapassade, Patrick Boumard et Remi Hess, le numéro cinq de la revue Les irrAIductibles : L’école et l’université en question. Il me semble que le regard du diariste a quelque chose de spécifique et mon souhait est de pouvoir échanger aussi sur ce sujet.
Avec l’intervention d’aujourd’hui, j’ai eu l’idée d’entamer une rubrique dans « notre blog » http://lesanalyseurs.over-blog.org sous le nom de pédagogie virtuelle, dans laquelle je mettrai en ligne mes contributions en vue d’élargir la discussion avec d’autres qui ne sont pas nécessairement inscrits dans un cursus universitaire.
A bientôt
Benyounès Bellagnech