Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Le moment du colloque
Samedi matin, j’arrive en salle CO22 et j’entame, avec les personnes qui attendent dans la salle, la mise en place des tables et chaises en les disposant de telle sorte que l’espace offre une possibilité de mobilité aux participants pendant les séances.
Les participants se présentent et Remi Hess enchaîne sur les thèmes qui se dégagent des échanges depuis plusieurs mois : les groupes opératifs, l’analyse interne de l’institution, le journal. Sur ce dernier point, il rappelle que dans le mouvement de l’AI, il y a les diaristes, les non diaristes et ceux qui sont hostiles à la pratique du journal, et pose la question suivante : qu’est ce qui nous caractérise aujourd’hui ?
Georges Lapassade lance la discussion sur les Anthropotes, raconte ce qu’il écrit en ce moment et souligne que le plus intéressant pour lui est d’aborder ce sujet. A ce propos, Remi Hess revient sur la question de savoir s’il s’agit d’analyse interne ou externe. C’est par le biais de l’observation participante que l’ethnologie est entrée dans l’AI et cela modifiera l’AI. Remi Hess rappelle une intervention à Bruxelles (publiée dans la revue Connexion n°5 et 6).
Pour Patrice Ville, il y a des moments où l’on a des pratiques non conceptualisées. La conceptualisation intervient après. Aujourd’hui, on assiste à un rapprochement avec l’éthnométhodologie. Le contact avec celle-ci s’est fait par le biais de Garfinkel, ajoute Georges. Un intervenant suisse déclare qu’à Zurich, ils ne veulent pas du tout d’ethnométhodologie. D’après Patrice Ville, l’informatique, étant centrée sur l’action, est proche de l’AI et les pratiques établissent des connexions. Mostafa dit qu’à l’EHESS, on utilise l’éthnométhodologie. Remi Hess évoque l’épisode de la mise en place du DESS ethnométhodologie et informatique en commun entre Paris 7 et Paris 8. Georges Lapassade rappelle que, dans l’ouvrage de Remi et d’Antoine sur l’AI[1], il y a un chapitre sur l’observation participante. Il ajoute que Patrice Ville pratique l’observation participante dans l’intervention chez EDF dans le nucléaire. En effet, on a toujours recours à l’observation participante dans le cadre de l’AI, tandis que les psychosociologues n’en tiennent pas compte. Il faut que ce colloque traite cette question, ainsi que l’analyse interne dont le premier texte est paru en 1980, suivi par d’autres comme Le lycée au jour le jour[2]. Ce mode de recherche a infiltré l’AI sans que l’on ne s’en rende compte. Par exemple en Italie, on parle de l’ethnologie d’intervention. C’est curieux que cela devienne de l’intervention. Gaby Weigand fait remarquer que ce fut le cas dans l’expérience de l’OFAJ. L’observation participante est également un tabou en psychanalyse et même dans ce domaine, on fait de l’observation participante sans le savoir, fait remarquer Lucette Colin. Patrice Ville dit qu’il s’agit d’un tabou scientifique basé sur les références. Remi Hess revient sur la question de l’écriture et sur le fantasme d’une communauté de lecteurs. Peut-on écrire sans rentrer dans le concept de l’autre, s’interroge-t-il. Patrice Ville : on écrit dans les commissions pour l’organisation qui détruit la pensée. Martine : On écrit pour le jury et auquel on doit parler savant. Mostafa évoque l’écriture sur commande. Georges Lapassade rappelle que son travail a été influencé par les microcultures militantes parisiennes au début des années 60. Il fut marxiste, mais pas stalinien, affirme-t-il et il a été influencé par Critique de la raison dialectique[3] de Jean-Paul Sartre. Pour lui, l’AI désigne aujourd’hui une microculture, récits de vie… C’est une microculture à laquelle nous contribuons tous et continuellement. Elle est infiltrée, traversée par d’autres courants, Pichon, Rivière entre autres, que connaît bien Ruben. Celui-ci dit que les groupes opératifs étaient très influents en Argentine ; ils facilitaient le contact pour la créativité. Il les a connu avant l’AI. Son rapprochement avec l’AI s’est effectué à Mexico au début des années 1980 à la suite de sa rencontre avec René Lourau. Georges Lapassade précise que lui est psychosociologue, Lourau sociologue. Lucette Colin ajoute qu’il ne faut pas oublier l’influence de la psychanalyse.
La séance du samedi après-midi commence par l’exposé d’Elisabeth Von Salis sur les groupes opératifs. Elle revient sur l’ouvrage Groupes, Organisations, Institutions paru en Allemagne en 1972. Comment le lire aujourd’hui, s’interroge-t-elle, en insistant sur les chapitres II et III qui portent, selon l’intervenante, sur des petits groupes non directifs.
Georges Lapassade l’interrompt pour annoncer avoir négocié avec le responsable de l’association jésuite située en face de l’université. Ce dernier offre une salle pour la journée du dimanche avec la possibilité de préparer le repas sur place. Aziz s’est proposé de négocier avec le patron turc qui tient un restaurant à côté des locaux de l’association jésuite. En quelques minutes, l’organisation de la journée de dimanche est réglée.
L’intervenante reprend la parole, affirmant que l’inachèvement et la pensée non directive du groupe sont de mise dans le groupe opératif, et cela se traduit par la tâche qui laisse ouvert le but ou l’objectif. La pertinence et la clarté du but dépendent de l’acceptation de ce but par le groupe. Le groupe se réunit pour une tâche explicite, mais chaque membre reste libre, ce qui donne lieu au latent. Du coup, la tâche se transforme et change. Le contexte politique, économique est bien évidemment pris en compte… et cela a une influence sur les aspects latents. Le processus commence par le réseau du groupe auquel on vient individuellement. Ce travail amène à la cohésion du groupe dans une structure autour d’une tâche permettant sa structuration. Georges Lapassade explique que, dans son livre, il y a un long chapitre sur le groupe de diagnostic et sur le groupe qui s’autoanalyse. Elisabeth répond que le coordinateur fait partie du triangle. Ruben précise que dans le TG, il n’y a pas de tâche et que dans le GO, il y a une tâche. Thomas Von Salis réplique que le coordinateur ne joue pas le rôle de moralisateur. Le débat a porté sur la comparaison entre le TG et le GO. Les uns et les autres essaient de dégager les différences et les points communs entre les deux postures.
Lucette, Gaby, une participante suisse, Mohammed Daoud, Loïc, Nabyl, Mostafa sont intervenus, avant que Félix ne donne un exemple précis du GO. Il s’agit d’une expérience de six mois dans une clinique psychiatrique, en vue d’améliorer le séjour des patients. La discussion porte une seconde fois sur les mêmes thèmes. Par exemple, Patrice tente une comparaison entre commande-demande et tâche manifeste-latente. Lucia fait remarquer à la fin avoir eu une expérience du GO à Rio et note que le rôle de l’observateur a changé par rapport aux années 1970. La tâche latente est l’analyseur et la tâche instituée est une dérive.
Bref, la discussion de cet après-midi est centrée sur la tentative de faire les liens d’expériences des uns et des autres avec l’expérience du GO.
Dimanche matin, il pleut, les participants arrivent les uns après les autres. Il faut leur indiquer le lieu. Affiche à la porte de l’association des Jésuites. Devant la porte fermée de l’université, Patrice affiche l’annonce du déplacement du colloque. Installation de la table de presse avec Remi et aménagement de la petite salle prévue à cette rencontre. L’organisation de la journée est soumise aux contraintes et aux disponibilités : ceux ou celles qui doivent quitter le colloque ont la priorité. Ainsi, une intervenante suisse et argentine lit un texte résumant une expérience du groupe opératif et portant sur l’affaire de l’assassinat d’un instituteur accusé d’avoir violé une fille. L’affaire met en jeu le groupe famille, l’école, l’immigration en Suisse. Remi dit qu’on ne comprend pas tout sur Pichon et Rivière, mais qu’un effort a été fait pour comprendre le GO. Aujourd’hui, on peut tenter de faire le lien entre ce qui a été rapporté dans l’exposé et les concepts de moment, de dissociation et de transduction. Quelqu’un fait remarquer que le phénomène de l’immigration est nouveau en Suisse par rapport à la France. Sur ce, Remi rappelle que Georges émet une critique des groupes sur lesquels on parle, affirmant qu’ils deviennent artificiels, et ajoutant que la psychosociologie en France est en crise. On ne fait plus de T Groupe, alors que le groupe opératif est en vogue, dit Georges. Est-ce que la journée d’hier peut être considérée comme une AG ? Non, dit Georges en citant Anzieu, car dans une AG, il y a plusieurs groupes, alors que nous fonctionnons dans ce colloque comme un phénomène de groupe unique.
Thomas qui a dormi chez Nabyl dit que ce dernier refuse de venir aujourd’hui dans un local de type religieux. Une discussion suit sur le travail des Jésuites et les liens de l’AI avec l’église par le biais d’interventions précédentes. Georges dit que, dans la situation actuelle du colloque, le GO est dominant, alors qu’il n’est pas opérationnel pour nous. Il revient sur l’écriture du « moi » journal et histoire de vie qui sont une nouveauté dans l’AI, et rappelle que beaucoup de ses écrits sont autobiographiques et qu’il tient un journal depuis 1948. Il cite également Le lycée au jour le jour, comme exemple unique d’intervention interne. Remi répond à une question sur la théorie du journal et dit avoir commencé à faire tenir les journaux par les élèves en 1976, suite à une rencontre avec Raymond Fonvieille[4]. L’effet analyseur du journal est impressionnant et il faut le travailler à plusieurs niveaux. Il conclut : Le journal est un outil d’analyse interne.
Patrice est en désaccord avec Georges Lapassade sur le non rapprochement des pratiques et estime qu’il faut tenir compte des espaces qui émergent actuellement face à la violence et la dynamique générale qui n’est pas attractive. Il s’agit bien d’espaces de résistance. Thomas fait remarquer qu’il y a un lien entre l’endroit et la pensée ; le premier détermine le second. Patrice confirme, évoquant le lien entre la religion et la banlieue et explique par un schéma triangulaire : information, émotion, production. Georges Lapassade raconte la fraternisation entre l’AI et les GO. Il précise que le rapprochement entre l’AI et le GO vient de Lourau dont la stratégie consistait à agrandir son domaine, ce qu’a confirmé G. Althabe en disant que Lourau cherchait à constituer une école autour de lui à l’instar d’André Breton. Il ajoute qu’il y a toujours eu un refus d’analyse interne. Thomas commente en parlant d’un courant et de deux rives. Remi parle de son histoire dans les groupes de l’AI et revient sur la notion maître-disciple, expliquant que l’autogestion n’exclut pas cette notion et que l’on peut aussi discuter des positions anarchiques au sein de l’AI. Georges demande que le colloque soit autogéré.
Après le repas de midi chez les Turcs, les intervenants suisses sont partis, excepté Thomas, mais des participants allemands ont rejoint le colloque.
Christine Delory intervient sur le biographique comme dispositif et intervention. Elle évoque l’accident du premier octobre 1999, à la suite duquel elle a suggéré à Remi l’enregistrement de son histoire de vie. Cet enregistrement s’est fait dans des lieux non familiers. C’est le moi social qui est interviewé, le groupe étant un collectif visible et invisible. Il y a bien des différents lieux et différents moments d’enregistrement. Traiter le récit est une intervention. C’est aussi un exercice littéraire pour un lecteur bien déterminé. L’hétérobiographie a un effet autoformateur du fait de la dynamique sociale qui se crée entre l’intervieweur et l’interviewé par l’entrée dans le récit de l’autre et la mise à jour du non-dit de l’histoire de la relation. Elle donne aussi des exemples liés aux difficultés de paiement ou consécutives à la publication… Pour Remi, l’histoire de vie est un dispositif d’analyse. Il évoque l’histoire de l’écriture avec G. Althabe et ses conséquences, souligne l’intérêt de l’écoute de l’autre lors de la réalisation de l’histoire de vie. Christine évoque d’autres difficultés de la relation dues, soit à la réduction, soit à la parole, car parler, c’est être autre aussi. Nous sommes dans un processus de subjectivisation. La question du pouvoir se manifeste par l’émergence des demandes. Cela relève de la dimension éthique. Loïc soulève la question du don contre don dans les histoires de vie. Il pratique l’histoire de vie en Allemagne et s’appuie sur la méthode dans la formation de Vassileff[5]. Christine dit que le journal fait émerger son implication. Don contre don relève de la religion, alors que le pacte autobiographique est double. C’est un parcours présentant une ouverture pédagogique. L’histoire de Produire son oeuvre est une suite de l’histoire de vie[6] et du Sens de l’histoire. Remi pose la question de savoir comment un texte peut évoluer ? Il s’agit de sauver le mouvement de l’oralité en se rapprochant du vécu. C’est au contact des institutionnalistes qu’on comprend l’AI. Il cite l’exemple de l’histoire des Sans papiers dans le 18ème arrondissement à Paris en 1999 et la proposition d’en faire des histoires de vie. Il s’agit de réhabiliter la narrativité et de sauver le patrimoine par la description de la narration. Lucia parle du dispositif mis en place dans les favelas et du rapport complexe du chercheur avec l’histoire de vie. Elle ajoute que l’ethnographie relève du vécu plutôt que du conçu.
Devant partir à 17 heures, Patrice fait un exposé très bref sur le dispositif processus portant sur le producteur d’énergie du futur à partir d’un site. L’écrit dans le dispositif n’est qu’un aspect de la production. Il présente des dispositifs dont l’analyse du contenu, des entretiens. L’écrit démontre le cheminement. L’étape actuelle n’est que le simulateur virtuel.
Lundi matin, Remi restitue ce qui s’est dit en marge du colloque et dans le couloir, considérant que cela fait partie des règles de l’AI. Georges propose que la journée soit consacrée à l’analyse interne et soulève le problème d’organisation, se traduisant par l’absence de certains intervenants, absence due probablement à la communication, ajoute Ruben. Catherine se présente comme architecte et dit que l’AI pour elle permet de se situer dans le contexte. Elle est intéressée par le travail de Christine Delory et s’en inspire, ajoutant qu’elle travaille sur les barrières dans l’espace.
Martine Arino, qui doit quitter le colloque, fait un exposé sur l’apport de l’AI à la sémiotique et à la revue électronique [espritcritique.org] (voir son article dans ce numéro). La discussion porte sur le pouvoir en matière d’Internet.
Bernard Elmann intervient dans l’après-midi sur le Lycée autogéré de Paris (LAP) (lire son article) et répond aux questions sur l’autogestion au LAP et sur la problématique de l’analyse interne au sein de l’établissement.
Le professeur Mendes Sargo du département d’anthropologie expose le mouvement des Anthropotes, action née après l’annonce de la suppression du DEUG, conséquence de la mise en place du LMD ; ce qui explique que des étudiants d’autres départements ont rejoint le mouvement. Il a appris dans la journée que le colloque allait aborder ce problème, ainsi que l’existence de la brochure vis-à-vis de laquelle il émet des critiques et notamment l’absence de l’article de Georges. Il tente de lier le mouvement à d’autres actions. Il en rappelle l’historique et s’interroge sur la place des sciences sociales à l’université.
Remi dit que ce qui se passe à Paris 8 est un échec dans l’articulation entre la théorie et la pratique et conseille de faire une socianalyse, afin d’analyser les contradictions. Loïc va dans le même sens.
Mardi matin, Remi présente Michel Manson, lequel se dit intéressé par le débat dans ce colloque parce qu’il y a de l’implication. Il raconte son parcours de chercheur en tant qu’historien spécialiste de l’histoire des jeux des enfants et de l’histoire des livres de jeunesse. Liz dit qu’elle travaille sur les histoires de vie par la danse, comme art d’intervention sur des populations périphériques à New York.
La discussion porte sur l’évolution des institutions, du corps humain, de l’émotion en parallèle, sur les références, l’herméneutique, la traduction et l’interférence.
Mardi après-midi, Remi présente les intervenantes brésiliennes : Lucia, Sonia, Stella (voir leurs articles dans ce numéro).
J-L Legrand lance la discussion en disant que c’est un moment historique car on parle pour la première fois des histoires de vie à Paris 8 et de l’histoire de vie dans l’éducation populaire. Lucia dit qu’il s’agit du dispositif socianalytique de l’observation participante et de l’intervention dans la communauté. Mabusa, Loïc, Kareen, Léonore ont pris part à cette discussion.
Après une courte pause, Kareen fait un résumé de sa recherche sur le journal. Elle constate qu’il y a beaucoup de diaristes, mais très peu d’écrits sur le diarisme. Elle a tenté une définition du diarisme et travaillé sur différents journaux. En tant que diariste, elle se pose des questions sur la problématique de la publication des journaux, de l’intimité, de l’auteur ou l’auteur-groupe. Elle rappelle qu’elle vient de faire son DEA et un bébé en même temps, évoquant la question de l’autocensure notamment dans le carnet socianalytique dans le cadre de l’association Korczak. L’écriture du journal peut être accompagnée par d’autres supports, la photo, la vidéo… C’est ainsi que l’on rentre dans la vie par tous les sens. Découverte du journal composite qui traduit les mouvements de la vie, l’ouie, l’odorat, le toucher. Enfin, elle évoque l’implication dans le journal et l’œuvre de vie. L’œuvre de l’homme, c’est lui-même. Enfin, elle pose la question sur les journaux édités après la recherche.
Christian Verrier commence son intervention par l’étonnement de se retrouver diariste tout en l’ignorant. Son journal va être publié. Il dit avoir été réticent par rapport à cette publication. Son journal décrit la grève de 1995 à la SNCF. Il relate toutes les dimensions du mouvement. La démarche de l’ethnographe consiste à tout écrire, à enregistrer des cassettes qu’il faut transcrire rapidement sans oublier de rajouter des choses mémorisées. Il s’agit d’un statut un peu hybride de ce type d’écrit. Est-ce que c’est un journal ou un écrit d’intensité dans les périodes chaudes, s’interroge-t-il. Remi propose le titre du journal de la durée. Kareen parle du journal rétroactif et Loïc dit qu’il écrit son journal en tant que formateur et le nomme le journal de la tâche. Christian Verrier raconte avoir rencontré d’autres acteurs, journalistes, cinéastes, auxquels il a donné à lire son journal. Il revient à la question de la durée de l’événement et du journal et rappelle que le journal a été caché aux collèges du travail. Le moment grève et le moment journal posent la problématique de l’observation participante ou de la participation observante. L’acteur doit agir le jour et penser le soir à ce qu’il faut faire le lendemain. Remi dit que ce type de journal est un outil du surdoué dans la situation et Kareen ajoute que le journal amène à la réflexivité. Christian se demande à quoi sert la publication d’un journal écrit, il y a dix ans, alors que ce fut un acte militant dans la situation. Actuellement, la situation sociale dort, faut-il se contenter d’écrire pour les amis ! Lucia fait remarquer que l’histoire de vie collective est plus proche de la pratique du journal de Christian. Nathalie, en tant que coordinatrice du numéro 8 de la revue des IrrAIductibles parle de la communauté qui a émergé d’une manière improvisée autour de la revue et Véronique de décloisonnement des disciplines. Remi dit qu’il n’a pas très bien vécu la préparation de ce numéro et rappelle la rencontre lors de la soutenance de maîtrise sur l’éducation artistique. Les tensions peuvent parfois être positives, conclut-il.
Mercredi matin, je rappelle brièvement les thèmes abordés dans les séances précédentes et cède la parole à Michel Lobrot[7], lequel commence son intervention par la définition du journal : « Il s’agit d’écriture au jour le jour. Et de dire je, c’est fondamental, et de parler de mon vécu ». Philippe Lejeune parle du journal personnel ; Michel Lobrot dit avoir commencé un journal il y a environ 30 ans. Il écrit tout de son vécu, y compris le sentimental. Il n’exclut rien et pas de cloisonnement. Pour réfléchir sur le journal, on ne peut faire autre chose que d’écrire un journal. C’est un effort d’exprimer le maximum de son expérience.
Il cite quelques auteurs de journaux : Rousseau, Kafka, Gide… et affirme que c’est après la Seconde Guerre mondiale que l’écriture du journal a explosé. Comment expliquer cette évolution ?
1) L’écriture automatique dans les années 20 et 30 du siècle dernier et notamment chez les Surréalistes qui ont refusé complètement la censure et révolutionné l’écriture automatique en écrivant ce qui vient et ce qui n’est pas analytique, ni rationnel. Cette option est fondamentale car avec Breton, Eluard… le surréalisme a créé un nouveau rapport à l’écriture.
2) Les histoires de vie qui consistent à dire, c’est moi dans mon histoire et dans mon vécu.
3) La pragmatique de la communication et la théorie de « speach act ». La parole est faite pour agir sur l’autre.
4) L’autofiction notamment avec Serge Doubrovsky. Il construit le concept d’autofiction basé sur le fantasme et l’imaginaire.
Philippe Lejeune a contribué à faire admettre le journal littéraire comme genre majeur. Par conséquent, nous assistons à une énorme palette autour des journaux.
Georges propose de donner la parole à Rezki pour parler de l’enquête chez les Anthropotes. Cette proposition a créé une tension entre Remi, M. Lobrot et Georges.
Remi parle de ses pratiques de journaux et de la volonté de les instituer. Selon M. Lobrot, dans le journal, il y a une pression affective interne, citant l’exemple du journal de Korczak. Il ajoute que le journal qui n’est destiné à personne est chargé d’une vérité étonnante et du besoin d’écrire et de dire. Ce problème n’est pas résolu en psychologie. Remi fait le lien avec le rêve et la transduction. Michel Lobrot explique l’origine de la transduction qui vient de Locke qui a introduit l’associanisme qui fut repris par la suite sous forme de transduction. Celle-ci ne peut pas remplacer l’induction comme le dit Lourau.
Loïc, Benyounès, Marlène, Katy, Leonore sont intervenus dans la discussion.
Dès le début de la séance de l’après-midi, Remi propose d’autodissoudre le colloque, après avoir restitué les séances précédentes et notamment celle du matin entachée par le conflit et le problème de Georges. Patrice dit de ne pas lier le colloque à Georges et précise que la fatigue légitime l’autodissolution. Loïc veut parler du coaching.
Patrice : Analyser, c’est complexifier la situation à laquelle on accède.
Remi : La politique est une intervention visant à faire plier la bureaucratie à ses attentes.
Prévoir cela comme thème du colloque de l’année prochaine.
Ruben parle du contact par le biais de la création. A propos de la situation, il dit qu’il faut poser le problème des attentes de Georges qui constate l’absence de dynamique du groupe. Ce matin, il aurait fallu s’arrêter au moment du conflit Lobrot-Georges et analyser la situation. Cela pose le problème de la prise et de la distribution de la parole. Cathy fait remarquer qu’il s’agit d’un forum. Ruben répond qu’il a été choqué par ce qui s’est passé ce matin. Patrice évoque l’énergie déployée par Remi dans ce colloque et explique sa réaction vis-à-vis de Georges. Lucia pense qu’il faut tenir compte de l’historicité du dispositif, et qu’étant donné l’ouverture sans frontières des IrrAiductibles, le colloque est analyseur.
Remi cède la parole à Cristian Varela qui vient d’arriver de Buenos Aires. Concernant le groupe de l’AI en Argentine, C. Varela raconte qu’il vient d’être dissout. Ils étaient environ 25 personnes qui se réunissaient une fois par mois dans un café littéraire. Lors de la réunion où l’autodissolution a été annoncée, ils étaient 13. Patrice lui demande de parler de son expérience de formation des policiers à l’université. C. Varela explique qu’avant d’entrer dans une institution, on a déjà une conception de celle-ci ; c’est le cas des policiers à l’université. La terreur de l’institution est intériorisée par les acteurs. L’intervenant ne peut réfléchir que la nuit au moment de dormir. Il dit cela pour démontrer la difficulté de la formation. Le début du travail sur l’implication s’est traduit par le choix du thème : « Les jeunes et l’institution imaginaire de la police ». Il n’y a aucune garantie sur la continuité ou la suite de la formation. Les institutions en Argentine ne fonctionnent pas et cela représente un tournant dans la vie d’un institutionnaliste.
L’improvisation aidant, la séance de la dissolution se termine par l’exposé de C. Varela qui démontre que l’analyse institutionnelle demeure opérationnelle au sein même des institutions les plus fermées et des plus rigides.
Bref, le colloque fut un moment de connaissance et d’ouverture sur les autres et sur leurs pratiques et leurs expériences. Une communauté de connaissance se construit aussi par la confrontation, la différentiation et le dépassement. « L’analyse institutionnelle ne prétend pas produire un super savoir clandestin et mystérieux, plus complet, plus « vrai » que les autres savoirs fragmentaires. Ce qu’elle vise à produire, c’est un nouveau rapport au savoir, une conscience du non savoir qui détermine notre action »[8]. Ce colloque international d’analyse institutionnelle en a été l’occasion.
PS : Il est à noter que les propos rapportés dans ce compte-rendu demeurent approximatifs. Les auteurs peuvent revenir sur leurs propos à tout moment pour les éluder ou les expliquer. Comme cela a été annoncé dés le début de la préparation du colloque, des intervenants ont envoyé des articles, dont certains figurent dans ce numéro et d’autres dans un autre numéro également en préparation.
Benyounès Bellagnech
http://lesanalyseurs.over-blog.org/
Publié in Les IrrAIductibles n°9
Sous le nom de Benyounès
[1] Remi Hess, Antoine Savoye, L’analyse institutionnelle, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 1981.
[2] Op. cité.
[3] Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique, Tome 1 et 2, Paris, Gallimard, rééd. 1985.
[4] Raymond Fonvieille, (1923-2000), a publié plusieurs ouvrages. Il est l’un des fondateurs de la pédagogie institutionnelle.
[5] Jean Vassileff, Histoires de vie et Pédagogie du Projet, Chronique Sociale, Lyon, 1992.
[6] Christine Delory-Momberger, Les histoires de vie. De l’invention de soi au projet de formation, Paris, Anthropos, 2000 ; Biographie et Education. Figures de l’individu-projet, Paris, Anthropos, coll. « Education », 2003.
[7] Michel Lobrot n’est pas venu au colloque les mains vides. Il nous a apporté son livre intitulé L’écoute du désir, Coll « Psy-énergie ». L’ouvrage n’est pas daté, et il n’y a pas d’éditeur, car il est de fabrication artisanale. Il coûte 12 euros. On peut s’étonner de cette démarche, mais pas en tant qu’institutionnaliste. Il s’agit d’un rapport spécifique avec l’institution éditoriale. Il me semble que ce que cherche Michel Lobrot en premier lieu, c’est d’établir le contact et la discussion directement avec le lecteur, sans passer par le canal de l’institution. Michel Lobrot a publié plusieurs ouvrages.
[8] René Lourau, L’analyse institutionnelle, Paris, Les éditions de Minuit, 1970.