Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Remi Hess,
Voyage à Rio
Sur les traces de René Lourau
Préface de Pascal Dibie, Ed. Téraèdre, Coll. « L’écriture de la vie », 2003.
Dans la préface de l’ouvrage, Pascal Dibie souligne que l’auteur tente de se rapprocher de la vérité, au sens où René Lourau l’entendait, par l’implication totale du chercheur, en ajoutant plus loin que l’écriture de la vie est comprise comme vérité fondamentale de la construction de la science. En effet, tout au long des 160 pages que compte le livre, Remi Hess tente de mettre en œuvre cette vérité multiple, multidimensionnelle, multiréférencielle et transversale, en revisitant les concepts fondamentaux de l’analyse institutionnelle. C’est une vérité qui veille en permanence sur l’articulation dialectique et nécessaire entre la théorie et la pratique. « L’AI est un engagement. Les idées d’autogestion, d’analyse d’implication, de socialisation de l’analyse sont structurantes d’un certain type de pratique à l’opposé de l’idéologie du fonctionnaire » (p25).
D’entrée de jeu, l’auteur tente de penser au lecteur éventuel de l’ouvrage, qui pourrait être « un lecteur contingent, c’est à dire qui découvre un texte, et, par ce texte, son auteur. Le lecteur contingent se distingue du lecteur nécessaire qui lui, connaît déjà l’œuvre de l’auteur ; il inscrit le texte dans un ensemble. Le lecteur nécessaire a les moyens de dialoguer avec le créateur » (p17). Que l’on se situe dans la catégorie des lecteurs contingents ou dans celle des lecteurs nécessaires, on participe à ce voyage à Rio dès les préparatifs, en rentrant par le biais de la lecture dans la transversalité théorique, y compris par la lourdeur des bagages qui ne sont entre autres que des ouvrages récents ou réédités de Georges Lapassade, René Lourau, Henri Lefebvre, Remi Hess, Raymond Fonvielle… La préparation du voyage plonge l’auteur, et nous avec, dans l’altérité, cette présence à l’esprit de l’autre et des autres, qui sont en l’occurrence les Brésiliens qu’il rencontrera à Rio. L’auteur ne fait pas seulement preuve de générosité et de partage avec l’autre en transportant dans ses bagages tant de livres, mais il a également en tête l’engagement des institutionnalistes dans l’effort collectif, certes parfois conflictuel, de développement de l’analyse institutionnelle, au centre comme à la périphérie.
Une fois arrivé à Rio, l’auteur nous décrit ses rencontres, ses retrouvailles avec certains institutionnalistes brésiliens, lesquels abordent avec lui le programme de son séjour qui consiste à donner ici et là des conférences à un public varié et divers en fonction du type de rencontre supervisée ou improvisée. En attendant ces rencontres, Remi Hess tente de faire de l’intervention en écrivant le journal ! et ce avant d’entamer les conférences prévues dans le cadre du colloque organisé par l’université d’Etat de Rio. Ainsi le lecteur rentre dans la vie au jour le jour de l’invité au colloque, dans un univers qu’il découvre et du coup l’auteur le partage avec le et ou les lecteurs éventuels du journal.
Les références historiques de l’analyse institutionnelle dont la psychothérapie institutionnelle et la pédagogie institutionnelle ainsi que l’œuvre d’Henri Lefebvre font l’objet d’un long exposé dans le chapitre suivant. Remi Hess ne se contente pas de rappeler l’histoire, il tente de nouvelles pistes de recherche historique, notamment en ce qui concerne les conditions historiques de l’émergence de la psychothérapie institutionnelle en France pendant la Seconde Guerre mondiale.
Entre une conférence préparée à l’avance et l’improvisation, il arrive parfois à l’auteur d’opter pour l’improvisation sans omettre l’explication de cette démarche. Car et contrairement à l’idée reçue sur l’improvisation, consistant à dire que celle-ci serait banale et facile à mettre en place, Remi Hess nous met en garde contre les errements, en expliquant les bases nécessaires de la création sur lesquelles s’appuient toute improvisation, improvisation qui tient compte de l’auditoire et de la particularité de celui-ci. En somme, on peut parler de l’improvisation préconçue comme pratique orale, visant à susciter l’échange en évitant l’ennui qu’engendre très souvent la parole sans rythme qui caractérise les conférences classiques. L’auteur rappelle que l’oral demeure primordial dans le dispositif de la socioanalyse, mais que l’écrit, sous forme de journal, de compte rendu ou autre, permet une certaine construction, en vue d’une restitution ou d’une publication. Cela participe à l’institutionnalisation du sujet. Ainsi toute vérité annoncée et/ou écrite est sans cesse questionnée.
Lors de la conférence sur René Lourau, Remi Hess fait un rappel de certaines notions travaillées par Lourau et notamment le transfert, le contre-transfert, l’implication et l’autogestion. Il évoque également son rôle dans la fondation du journal comme outil de la recherche, pratique devenue presque courante dans l’analyse institutionnelle. Il rappelle enfin que la transduction fût le concept sur lequel travaillait René Lourau avant sa mort. « Il y a un lien logique dans l’œuvre de René Lourau entre sa théorisation du journal et son évolution finale vers la transduction » (p73).
Aller à la rencontre de l’autre, c’est aussi se confronter à sa langue, notamment lorsque celle-ci nous est inconnue. En évoquant ce dilemme, l’auteur raconte qu’il avait eu l’envie d’apprendre les langues latines, mais qu’une sorte de distribution de tâches s’était instaurée du vivant de René Lourau. Celui-ci se consacrait à l’Amérique latine tandis que Remi Hess s’occupait du Nord et particulièrement de l’Allemagne. Toutefois, invité par les Brésiliens pour parler de Lourau, l’auteur ne peut pas s’empêcher de se mettre au brésilien. Les interférences s’imposent par la vitalité de l’AI au Brésil. C’est un moment de rencontres où l’on raconte des histoires, des anecdotes, des souvenirs de la vie collective, en ayant à l’esprit le passage de René Lourau, toujours présent par ses écrits traduits et largement diffusés chez les institutionnalistes brésiliens.
Pour Remi Hess, la conférence représente aussi l’occasion de développer sa réflexion théorique. La théorie des moments, inspirée par Henri Lefebvre, est largement expliquée dans cet ouvrage. Il y évoque l’effet Meslier et le cryptisme, la construction du moment face à l’enfant en citant Françoise Dolto, l’apprentissage de la langue comme moment et non pas comme apprentissage didactique dans l’absolu. « On voit donc que l’éducation aurait intérêt à s’approprier la théorie des moments. Et la psychologie aussi. Et pas seulement la psychologie individuelle, mais aussi la psychosociologie, la psychologie des groupes, le travail social. Car ce que j’ai développé sur le terrain de la construction du sujet individuel pourrait fonctionner au niveau des groupes et des organisations » (p115). La théorie des moments est aussi politique puisqu’elle permet une distinction entre la situation et le moment. Celui-ci peut être interculturel et aide à se confronter à d’autres cultures dans différentes situations. Sans oublier la dimension clinique des moments et la superposition des moments… On voit bien que ce chapitre consacré à la théorie des moments confirme le fait que le voyage et les conférences, bien qu’ils devraient à priori être consacrés à la mémoire de René Lourau, se transforment en moment de création et développement d’une théorie ou d’un ouvrage entamé par ailleurs. René Lourau serait probablement fier de voir l’AI s’ouvrir et ouvrir d’autres pistes de réflexions théoriques.
Dans le même ordre d’idées, l’auteur distingue dans la socioanalyse entre les niveaux de l’intervention, du mode d’action institutionnelle, de la lutte contre l’institution et de la position anti-institutionnelle. Il souligne par ailleurs l’importance de l’assemblée générale, de l’autogestion et des analyseurs dans la compréhension de la situation socioanalytique, avant de conclure par une définition de l’implication qui serait l’ensemble des appartenances institutionnelles, autrement dit le reflet de la transversalité institutionnelle. Devant le blocage des institutions et pour l’efficacité de l’analyse, il prône la méthode régressive-progressive pour en sortir.
Le mouvement de l’écriture, tel qu’il se déploie dans cet ouvrage, n’explique pas seulement comment se forgent les concepts, mais aussi comment ils intègrent le mouvement opératoire.
Ce Voyage à Rio, effectué en 2000 dans des circonstances difficiles et complexes marquées par la disparition de René Lourau, par une lutte à mort au sein de l’institution d’appartenance et par un moment qualifié de clinique par Remi Hess lui-même et qui a donné lieu par la suite à l’écriture de l’ouvrage Le sens de l’histoire, n’en demeure pas moins productif, car il lui a permis de représenter l’AI française à Rio et d’envisager tout un programme d’édition en sciences de l’éducation au Brésil.
La relecture quelques mois plus tard de ce journal par l’auteur lui-même lui fait dire que « Le Voyage à Rio m’apparaît ainsi comme participant d’un triptyque, dans lequel le journal d’enquête et le livre théorique ont aussi leur place. Le Voyage à Rio est donc un moment de la recherche. Ce moment est intense » (p 151-152).
Le lecteur nécessaire ne peut s’empêcher de se dire, après avoir lu le livre qu’il faudrait le reprendre à chaque fois que le besoin d’approfondir tel ou tel concept de l’AI s’impose. L’ouvrage est désormais classé dans un moment de l’histoire de l’analyse institutionnelle. Le lecteur contingent découvrira moult histoires, anecdotes et détails, comme une fenêtre pour visiter un courant de pensée mondiale.
Benyounès Bellagnech
http://lesanalyseurs.over-blog.org/
Publié sous le nom de Benyounès
in Les IrrAIductibles n°5