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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Lecture de Père et Fils

Lecture de Père et Fils

Ahmed Lamihi, Rive éditions

 

La lecture d'un ouvrage est l'occasion d'un questionnement du dispositif habituel ou nouvellement créé, afin d'en saisir, soit le sens, soit le message, soit les conséquences de cette lecture sur sa propre conscience psychologique, sociale et intellectuelle. Lorsque Ahmed Lamihi m'envoie son ouvrage, je le lis dès le lendemain rapidement, sans avoir l'intention au départ d'écrire quelque chose sur son contenu. Cependant, l'auteur me demande de lui dire ce que je pense du livre. Je lui réponds que j'aime bien ce qu'il écrit et que je vais prendre le temps de faire une lecture plus approfondie de cet ouvrage. Je fais partie des lecteurs qui dévorent beaucoup de livres mais j'ai la mauvaise habitude de ne pas décrire toutes mes lectures. Cette fois-ci, l'insistance de l'auteur, que je considère comme une commande amicale, m'incite à décliner mon point de vue sur ce petit bijou Père et Fils

 

Bien que Ahmed Lamihi fasse partie de ma communauté de référence - que l'on réduit souvent au courant de l'analyse institutionnelle -, il reste pour moi un précurseur. Pour quelles raisons ? Je me souviens de nos premières rencontres il y a une vingtaine d'années à Paris 8. Il était déjà en poste au Maroc et moi, je débutais ma recherche en analyse institutionnelle, fier et heureux d'adhérer à ce courant ouvert en France. Ma joie se confirma davantage lorsque je rencontrai l'institutionnaliste marocain qu'il était. J'y voyais une perspective de recherche et de travail collectif ouvert sur d'autres horizons que ceux enfermés sur le centre de Paris 8. Ainsi a débuté une collaboration, certes entrecoupée dans l'espace-temps, mais dont la permanence ne souffre d'aucun doute. J'ai partagé avec Ahmed Lamihi quelques activités : séminaire sur Korczak organisé par le professeur Lamihi à Paris 8, quelques séminaires avec René Lourau, des rencontres avec Georges Lapassade, Raymond Fonvieille, Michel Lobrot, Remi Hess, Antoine Savoye et bien d'autres. Débuteront aussi à cette époque mes lectures de l'oeuvre d'Ahmed Lamihi et ma connaissance de son aventure éditoriale autogestionnaire. J'ai eu parfois quelques reproches à lui faire. Avec le recul, je me donne raison de ne pas l'avoir fait, car dans l'action nous risquons tous de commettre des erreurs et d'avoir des comportements qui nous trahissent. C'est pour toutes ces raisons et bien d'autres que je considère Ahmed Lamihi comme précurseur.

 

Ahmed Lamihi trace son chemin dans ce qui me paraît vu de France comme une aventure solitaire dans un environnement plus ou moins hostile sur le plan intellectuel. A côté de son travail de pédagogue, il poursuit ses travaux de recherche, il s'arrange pour publier ses travaux ainsi que ceux de ses collègues -avec ténacité-, en parallèle, il a gardé et développé son travail d'écriture et c'est cela qui me plait énormément chez lui. Père et Fils, - l'objet de cette lecture-, est la démonstration par le texte que l'écriture demeure l'activité principale de Ahmed Lamihi.

 

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, l'exercice de l'écriture autobiographique est laborieux . Ce procédé concerne souvent des célébrités dans différents domaines qui déploient beaucoup de moyens pour que l'histoire ne retienne que leurs noms. En effet, la culture scriptuelle des classes dominantes, à travers les biographies de ses représentants, exclut de fait tout un pan de la société de l'histoire. A titre d'exemple, les biographies enseignées dans les écoles ne concernent que les célébrités, les stars comme on dit de nos jours. Toutefois, bien que la culture du livre ne soit pas très présente au Maroc et que les bibliothèques ne fassent pas partie des meubles de la majorité des foyers marocains, la demande en matière de bibliographie y est bien présente. J'en cite pour preuve le succès du roman de Mohamed Choukri, Le pain nu (1980). Par le biais de l'ouvrage Père et Fils de Ahmed Lamihi, le lecteur aura un outil qui lui permettra de s'interroger sur sa propre vie et sur l'éventualité ou non d'écrire son propre récit de vie.

 

Ma propre lecture de cet ouvrage ne peut être isolée du champ biographique. L'auteur se réfère à ce dernier dans son texte lorsqu'il cite les difficultés de la manœuvre observée par Georges Lapassade. J'y ajouterais les travaux de Christine Delory Momberger, de Remi Hess, de Michel Lobrot, de Lucia Ozorio entre autres, en matière de biographie.

 

Ahmed Lamihi décrit une tranche de vie où un adolescent, du même âge de l'auteur (à l'époque) retrouve une ambiance de fin des années soixante-dix au Maroc, ses premiers liens avec sa bibliothèque personnelle, avec la langue arabe et française, ainsi qu'avec la culture populaire, laquelle s'exprime lors d'une fête inhabituelle à l'époque : l'anniversaire de l'auteur.

 

Le lecteur, comme moi d'ailleurs, ne peut pas rester objectif en lisant cet ouvrage. Bien au contraire, la subjectivité est pour moi salutaire car elle me permet aussi de me projeter dans mon passé ou dans ma propre biographie. Loin de l'ambiance marocaine, l'étudiant, qui vient en France pour s'instruire, découvre d'autres facettes méconnues par les Marocains restés au pays qui croient que tout est facile en France et que les difficultés et les échecs rencontrés dans le parcours ne sont que des échecs personnels. Le jugement français n'en n'est pas moins injuste car il impute toutes les difficultés à l'absence de volonté de réussir qui serait due à la culture de la fainéantise. L'ouvrage de Lamihi tord le coup à ces deux conceptions à la fois en décrivant concrètement et parfois dans les détails la vie de l'étudiant qui immigre pour poursuivre ses études et se former. Les milliers d'étudiants marocains en France se retrouveront dans le tableau peint par l'auteur, en particulier dans le vécu à Paris. Ce fut mon cas aussi.

 

Ahmed Lamihi, par cet ouvrage, démontre que l'écriture biographique, bien qu'elle soit centrée sur l'auteur, traite des questions sociales et existentielles qui concernent aussi les vies des autres dans des rapports mouvants et compliqués. L'adversité et parfois la complexité du parcours peuvent être une source de créativité, ce que confirme Ahmed Lamihi par cet ouvrage.

 

Tout en étant lecteur ordinaire et non pas critique littéraire, je dois malgré tout m'exprimer sur le style d'écriture d'Ahmed Lamihi, style qui me convient et que je défends sans hésitation. La simplicité dans le texte nous renvoie à une marque de fabrique qui est la notre, - je parle ici des institutionalistes -, et ce pour une raison simple, ce qui « nous » intéresse en premier lieu, c'est la description du réel tel qu'il nous est donné. Je voudrais rappeler qu'il y a dans notre formation arabe initiale une tendance à sacraliser l'écriture en la présentant comme tâche complexe et presque impossible : Une écriture qui s'enferme dans les formes par le recours au maquillage ou au coloriage excessif, formes qui rendent le texte indéchiffrable et incompréhensible pour le commun des mortels et des lecteurs. Ceci est sans doute l'une des explications de la rareté de l'écriture et de la publication dans notre culture marocaine. Je ne suis pas le seul à faire cette remarque : les Français disent aussi que lorsqu'ils recoivent un courrier de chez nous, ils ont l'impression de lire une lettre destinée à un ministre. Ahmed Lamihi casse à sa manière cette habitude ou tradition en ayant recours à un style simple, facile et accessible à tout lecteur. Cette simplicité, que j'aime beaucoup par ailleurs, n'est pas due au hasard, elle est le fruit d'un travail acharné et quotidien de l'écriture. C'est une tradition des institutionnalistes qui insistent dans la formation sur l'écriture au jour le jour notamment celle du journal.

 

Par delà sa présentation comme ouvrage de récit d'une tranche de vie, Père et Fils est un ouvrage qui mérite des approches diverses : historique, sociopsychologique et interculturelle. Une première lecture ou même une deuxième ne suffisent pas pour mener à bien ce travail. Le livre est riche d'informations sur les espaces fréquentés, les personnes réelles - et non pas fictives- rencontrées, soumises à des descriptions parfois bien détaillées, tout en gardant la simplicité dans la description. Ce livre m'a beaucoup apporté et je suis heureux de partager cette lecture avec les lecteurs de mon blog.

 

Un dernier point, qui n'est pas un reproche, mais plutôt une question, concerne le début et la fin de l'ouvrage. Le lecteur sensible au drame humain, lorsqu'il débute la lecture se voit confronté à la mort dramatique du père et termine la lecture sur la mort de la mère. Pourquoi ce choix ? Je suppose qu'Ahmed Lamihi garde dans ses tiroirs la réponse à cette question et la suite de cette biographie.

 

Benyounès Bellagnech

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Père et Fils de Ahmed Lamihi

Père et Fils de Ahmed Lamihi

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