Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
De la démocratisation de l’État et la société à leur makhzenisation
Au sortir d'une des crises les plus importantes qu'a connu la monarchie au Maroc au milieu des années soixante dix, après deux coups d’État et une révolution armée au moyen atlas, le roi Hassan 2 a recours à ses deux méthodes habituelles pour sortir de la crise :
Tout d'abord, la méthode répressive, forte qui se solde par des assassinats des militaires et des civils -la mise en place du bagne de Tazmamart et la réactivation du bagne de kalaât magouna-, des arrestations massives dans les milieux de la jeunesse, l'interdiction de L'UNEM (Union nationale des étudiants du Maroc) et l'arrestation de sa direction, des procès expéditifs et la distribution de milliers d'années d'emprisonnement à l'encontre des opposants de tous bords, sans parler d'interdiction des organes et des journaux de l'opposition. De 1970 à 1974, ce sont les années sombres du règne du despote qui s'ajoutent à une histoire meurtrière déjà chargée par les massacres de 1958-59 au Rif, le début des années années soixante et la boucherie du 23 mars à Casablanca en 1965.
La deuxième méthode dans laquelle il excelle aussi bien, consiste à tendre la carotte aux opposants sans pour autant les laisser croquer dedans. En effet, cette fois-ci la manœuvre est d'une grande envergure. Il joue sur la fibre nationaliste, pose la question du Sahara et de l'unité territoriale sur la table et promet des réformes avec des élections. La question du Sahara va devenir aux yeux de tous une affaire sacrée pour tout le monde, aucune voix, même qui ose s'interroger sur la manière de récupérer cette terre sous occupation espagnole, n'est tolérée. C'est une affaire dirigée par le roi et personne n'a le droit de dire quoique ce soit. Le roi impose sa méthode à travers une propagande accrue pour la marche verte présentée comme une marche de libération, mais à laquelle les marocains sont très souvent engagés de force par les services de l’État makhzenien.(Ces services sont venus chercher mon père et lui ont imposé de venir avec son camion pour transporter les manifestants aux portes du Sahara. Se méfiant du Makhzen, il n'avait aucune envie de participer à la manœuvre, mais ils l'ont forcé à le faire en menaçant de lui réquisitionner son véhicule. Mon père n'a jamais cru à la marocainité du Sahara et il a toujours soutenu le Polisario). Malheureusement l'histoire ne gardera que ce que la propagande a laissé passer en termes d'images et de discours télévisés. L'orchestration atteint ses limites lorsqu'il est demandé aux pauvres participants de s'arrêter aux portes du Sahara pour montrer au monde que la marche verte est pacifique et qu'elle a atteint son objectif en « obligeant » l'occupant espagnole à négocier. Pendant ce temps les forces armées royales étaient déjà positionnées sur le territoire sahraoui et s'étaient d'ores et déjà livrées aux massacres des populations sensées soutenir le Front Polisario qui menait une guerria contre l'Espagne et qui commençait à gagner du terrain.
Question à deux balles : Qui a libéré le Sahara ? Réponse: C'est le roi Hassan2 et comment par la marche verte ! Pendant quarante ans, cette affaire du Sahara a connu bien des rebondissements à commencer par le partage du territoire avec le voisin du sud La Mauritanie, laquelle s'est retirée par la suite du territoire sous les coups du Polisario et sous la pression internationale. Le Maroc récupère cette partie rétrocédée à la Mauritanie et érige un mur sur les deux tiers du territoire. Toutefois, le Front Polisario annonce la création de la République sahraoui et mène une offensive militaire et diplomatique qui met en échec la monarchie marocaine notamment sur le plan diplomatique. Les instances internationales conformément au droit international ne parlent que d'une affaire de décolonisation et du droit du peuple sahraoui à l'autodétermination. Bref, quarante ans de manœuvres, de propagande et des budgets colossaux de guerre (ayant fait des milliers de morts parmi les soldats et les civils) pour en arriver à ce résultat, c'est-à-dire au point de départ. On a l'impression que c'est une cause crée de toutes pièces pour d'une part occuper la scène politique intérieure et d'autre part imposer la domination absolue sur les affaires du pays et sur ses ressources.
Par ailleurs, tout en maintenant la méthode répressive, le monarque ouvre une marge démocratique à l’opposition au nom de l'unité nationale afin de libérer le Sahara et d'achever l'intégrité territoriale. Pendant ce temps, l'opposition très affaiblie par les coups encaissés revoie ses positions politiques et idéologiques en abandonnant la ligne d'affrontement avec le Makhzen et en adoptant l'option du changement par la voie démocratique. L'UNFP (Union nationale des forces populaires) étant la force la plus importante de l’opposition, change de nom et devient L'union socialiste des forces populaires (USFP). Au congrès extraordinaire de 1975, L'USFP annonce sa nouvelle ligne idéologique et politique. Le Parti rejoint officiellement le consensus imposé par la monarchie sur le Sahara et sur l'ouverture d'une marge démocratique dans le cadre de la monarchie absolue. Le Parti communiste, qui avait déjà, après l'indépendance, changé de nom pour devenir Le Parti de Libération et du Socialisme PLS, change encore une fois de nom et devient Le parti du progrès et du socialisme, saute sur l'occasion pour rejoindre le dit consensus national.
La gauche marxiste léniniste, qui a vu le jour en 1970, Très présente dans le milieu étudiant et intellectuel, travaille dans la clandestinité et ne réussit pas à rassembler ses rangs dans une seule organisation. Ce mouvement a eu la part la plus importante des coups du Makhzen, qui s'est traduit dès le début par des arrestations massives dans ses rangs Jusqu'à la fin des années soixante dix. Les arrestations atteignent autant la direction de ce mouvement que les militants de base ainsi que les sympathisants. Le fait d'avoir un seul tract ou livre faisant référence au marxisme suffit pour être arrêté, torturé et jugé dans des procès expéditifs. Les directions des deux tendances de cette gauche radicale dont une partie se trouve en prison et une autre se trouvant en exil, tentent une seconde fois un dialogue pour unir leurs rangs, mais la question du Sahara les oppose. Ainsi la branche Ila lamam (En avant) reste attaché au principe d'autodétermination du peuple sahraoui tandis que le 23 mars adopte la thèse de l'intégrité territoriale, bref la position sur laquelle il y a une sorte de consensus entre les forces de l'opposition et le Makhzen.
A l'instar de l'USFP, le 23 mars se livre à une sorte de révision idéologique et politique et adopte la voie démocratique pour le changement sous la surveillance du Makhzen qui garde toutes les cartes en main, la carte de la répression, de la détention des militants en prison et des marges démocratiques qui se traduisent par des élections dirigées et surveillées de très près afin d'avoir un paysage politique qui convient au Makhzen qui est le maître du jeu. Les marges démocratiques permettent une « respiration » intellectuelle qui se traduit par la publication de revues diverses et du Journal Anoual entre autres. La monarchie makhzenienne réussit à maîtriser la marge dite démocratique, sans permettre aucune contestation partisane ou populaire. La répression de 1981 et de 1984 sont la démonstration par les faits que le maître des rapports de forces dans la politique marocaine est bel et bien la monarchie makhzenienne absolue. A travers cette répression massive, le pouvoir renvoie pour la énième fois un message clair, consistant à réaffirmer qu'il y a des lignes rouges à cette marge démocratique, sous surveillance, qu'il ne faut pas essayer de franchir. L'arrestation de Abderrahim Boubid et de Noubir Al Amaoui, successivement le secrétaire général de L'USFP et le secrétaire général de la CDT (confédération démocratique du travail) est le message par les faits que le roi ne tolère aucune contestation ni aucune critique de sa politique, y compris de ses proches et encore moins venant des rangs de l’opposition. En réprimant durement toutes les contestations, le Makhzen donne l'impression qu'il ferme toutes les portes au dialogue et à la réconciliation. Ce n'est évidemment pas le cas, car cette fois-ci pour son image notamment à l'étranger, il n'interdit pas les journaux ni les Partis politiques, il use de ses manœuvres pour montrer qu'il ne renonce pas au « processus démocratique »et que le pays sera gouverné par le ou les Partis politiques majoritaires dans le pays à l'issue des élections, les élections dont les résultats sont connus d'avance, avant même le scrutin, dans les bureaux du ministère de l'intérieur.
C'est dans ce contexte que le 23 mars sort de la clandestinité, change de nom et devient l'OADP (Organisation d'action démocratique populaire), organise son premier congrès qui entérine son programme avec le slogan pour la démocratisation de l’État et de la société. Il est à noter que ce slogan-programme ne diffère pas beaucoup de ceux du reste de l’opposition, je parle de L'USFP, du PPS et même du Parti de l'Istiklal. Ces quatre Partis qui vont constituer La Koutla une sorte de rassemblement national pour peser dans les négociations avec le Makhzen.
Les échéances électorales se suivent et se ressemblent, la carte et les résultats des élections se décident dans les bureaux du Makhzen qui mène le jeu politique à sa guise tout en donnant la pression que le Maroc est entré dans l'ère démocratique sous l'égide de la monarchie. Toutefois le pays enregistre un retard flagrant sur le plan économique et social, à tel point que Hassan 2 avant sa mort déclare que le Maroc est sur le point d'avoir une crise cardiaque. Il tente encore un coup en faisant appel à Abderrahmane El Youssfi, en tant que chef de l’opposition, afin de garantir le pérennité de la monarchie, tout en donnant des gages sur la possibilité d'avoir des gouvernements d'alternance issue des élections transparentes. L'opposition qui n'attendait que l'occasion pour se placer dans l'échiquier politique et profiter des mannes du Makhzen pour des postes ministériels ou des sièges dans le parlement ou encore des postes dans différentes administrations.
Abderrahmane El Youssfi est désigné Premier ministre dans un gouvernement dit d'alternance et le processus du Makhzenisation s’accélère pour montrer une nouvelle image de la monarchie, rajeunie par l'arrivée de Mohamed 6, appelé le roi des pauvres. Le nouveau slogan est vite trouvé, il faut tourner la page des années de plomb en ouvrant la porte à la réconciliation entre les bourreaux et les victimes, en reconnaissant les associations des droits de l'homme et en créant des instances officielles telles que l'instance du conseil consultatif des droits de l'homme, le ministère chargé des droits de l'homme, l'indemnisation de certaines victimes des années de plomb. Beaucoup parmi les anciens opposants trouvent leur compte en acceptant d'une part les postes et les indemnisations octroyés à juste titre et mérités. Une minorité, notamment les prisonniers du bagne de Tazmamart et les familles des disparus, demandent d'aller plus loin dans le procès des années de plomb en jugeant les responsables sur les exactions commises tout au long de cette période.
Vu de loin, le Maroc donne l'impression qu'il rentre, en ce début de millénaire, dans une ère nouvelle de liberté garantie, des droits de l'homme respectés, et d'une marche vers le développement assurée. La révolte du 20 février 2011 intervient comme un analyseur d'une situation autre assez complexe sur le plan économique et social et même en matière des droits sociaux et humains. Coup de théâtre qui ne diffère guerre des méthodes de l'air Hassan2, davantage de makhzenisation de la monarchie absolue et ouverture des marges politiques sur des forces de réserves nées dans le giron du Makhzen. L'opposition de la gauche est dominée et affaiblie par l'usure au sein du gouvernement et des instances dites de société civiles loin des masses populaires qu'elle est censée défendre. La monarchie prend les devants, impose une nouvelle constitution, par le biais de laquelle elle garde tous les pouvoirs, et reprend les choses en main après avoir donné l'impression qu'elle laisse la démocratie suivre sa voie. Ce nouveau-ancien processus démocratique accouche deux partis majoritaires nés du ventre du Makhzen Le PJD, Parti de la justice et de développement, islamiste modéré, fabriqué et encouragé par le Makhzen depuis les années 70, et le PAM, Parti de l'authenticité et de la modernité fabriqué par des proches de palais et qui a recruté dans les rangs de la droite et de la gauche. Les affaires reviennent au PJD, il est au gouvernement et le PAM lui occupe la place de l'opposition en attendant son tour pour le prochain épisode. Les partis traditionnels de la gauche sont à la traîne et suivent le « gagnant » du jeu démocratique c'est-à-dire le Makhzen. La gauche radicale qui accepte de jouer le jeu reste minoritaire et sans influence.
La makhzanisation que j'évoque dans ce propos est une stratégie longue et complexe, elle concerne aussi bien les Partis politiques, que les syndicats, que les associations, que les secteurs stratégiques de l'économie, de l'administration et de la société. En face, le projet ou le rêve de la démocratisation de l’État et de la société, auquel nous avons cru, s'est vu absorbé par le Makhzen qu'il l'a bien utilisé pour imposer sa domination sur l’État et la société. Le mouvement social populaire que connaît le Maroc depuis octobre 2016 et a sa tête Le hirak du Rif, est l'analyseur d'une situation qui échappe au processus décrit ci-dessus et pose sur la table les vraies questions de L’État et la société qui avaient échappé à notre analyse tout au long de la période qui remonte au début de l'indépendance jusqu'à aujourd'hui.
Pour conclure ce propos, je cite un cas de la gauche radicale que je connaisse le mieux et au sein duquel j'ai milité depuis les années 70, il s'agit du 23 Mars, qui est devenu L'OADP, Parti usé de l'intérieur (des membres de sa direction participent au gouvernement, d'autres se font décorés par Hassan2 ou par Mohamed6, d'autres encore sautent sur des postes offerts par le Makhzen) afin d'intégrer totalement les thèses du Makhzen et qui s'est scindé en deux à la fin des années 90, le Parti socialiste démocratique qui rejoint par la suite l'USFP et une autre partie qui a moins bénéficié des mannes du Makhzen et qui a fondé Le Parti socialiste unifié qui tente depuis sa création de fonder une gauche unifié de l'opposition, enfermée dans la stratégie illusoire d'une monarchie parlementaire.
Benyounès Bellagnech