Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Jeudi 30 mars, 9 h 30, dans le train Paris-Toulouse qui vient de s’arrêter en gare du Futuroscope
Le temps est pluvieux, mais les arbres sont en fleurs. J’étais comprimé dans un wagon plein. Au Futuroscope, sont descendues des classes entières. J’ai donc été m’installer dans un wagon vide, pour avoir de l’aisance pour écrire. Je suis à la fois dans mon monde (mon écriture), et conscient de mon contexte : la manière dont le train, dans lequel je fonctionne, vit. L’homme total vit à la fois dans le local, le national et l’international.
Mon local, c’est Paris 8, la lutte pour un fonctionnement équitable des jurys de DEA. La victoire de Kareen est donc un grand moment du combat local.
Le national, c’est la lutte contre le CPE. À ce niveau, je puis me retrouver au coude à coude avec des gens que je combats au niveau local.
Mon niveau international, c’est mon engagement pour faire exister une transversalité internationale à l’analyse institutionnelle.
Mon local, maintenant : une ligne TGV que je n’utilise jamais. J’ai donc décidé de changer de place pour avoir une vue sur le paysage. La France est belle. Hier, à cette heure-ci, je me promenais à Naples. Aujourd’hui, je traverse la France ! Je vais voir Bordeaux, Toulouse et je finirai la journée à Albi ! C’est une expérience totalement autre.
Lucette me racontait hier que ses parents vivent une dépression relativement grave, du fait qu’un de leur voisin a décidé de déménager ! Le facteur, comme on le nomme chez les Colin, a décidé de partir en Vendée dans une maison de famille. Pour les Colin, ce départ est une perte énorme. On parlait peu du facteur, mais il avait un rôle important dans la vie pratique. Il était toujours prêt à aider sur des questions matérielles. Ce départ révèle ces liens forts liés à un bien partagé : la rue des Vaudois.
Lucette elle-même a pleuré en racontant cette histoire à Véro ! Pourquoi ? Parce que cette expérience montre que les Colin ne se sont construits que dans le local, ou essentiellement dans le local. En dehors de nous, ils n’ont guère de branchement social, en dehors de Charleville, ou même plus précisément dans la rue des Vaudois. Beaucoup d’amis sont morts, et ils n’ont pas renouvelé leur capital-gens.
« Un être vous manque… »
« Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ». Cette notion romantique est à la fois belle et exagérée pour l’homme total.
La perte de R. Lourau a été pour moi très douloureuse, mais elle m’a permis de rencontrer Gérard Althabe. L’homme total réfléchit constamment à son capital-gens. Ainsi, par exemple, dans une lettre à Gaby, ce matin, je disais que j’étais heureux de connaître Vito d’Armento, que je découvrais son importance dans mon devenir, et dans celui de mon courant de pensée, mais, dans le même mouvement je me disais que je devais trouver quelqu’un d’équivalent en Espagne ou dans un pays parlant l’espagnol.
Aller à St Jacques de Compostelle rencontrer Miguel Zabalza est une urgence pour moi, pour nous. Vito me disait l’importance qu’il accordait à mon œuvre. L’œuvre de l’homme total, c’est lui-même, mais c’est aussi sa transversalité. Une des dimensions réussies de ma vie, c’est d’être parvenu à construire des relations vraies avec des personnes aimables. Souvent, on se contente d’avoir des relations avec des personnes estimables, ou utiles. Moi, je veux en plus pouvoir aimer les gens avec qui je travaille.
Gaby est estimable, mais, de plus, elle est aimable.
Dans la plupart des milieux sociaux, les gens se détestent, se font la guerre. Je le vis tous les jours à l’université. Je le vis, par procuration, dans d’autres milieux : la danse, le tango, par exemple.
Or, notamment dans l’édition, je suis parvenu à être efficace, parce que j’ai aimé mes auteurs ou mes éditeurs. Plus que de l’estime, de l’amour. Et c’est la même chose à l’université. J’ai eu besoin d’aimer des collègues, d’aimer mes étudiants.
Le sentiment que j’éprouve, par exemple, vis-à-vis de Guy Avanzini est davantage que de l’estime. Nous travaillons très bien ensemble, et depuis de très nombreuses années, malgré un clivage idéologique probable ; mais, entre nous, cette dimension ne joue pas. On se respecte, c’est sûr, pour nos œuvres accomplies et en train de se faire : celles-ci comprenant d’une part nos écrits, mais surtout les chantiers pédagogiques que nous avons ouverts.
Ce que je dis pour cet homme, né 25 ans avant moi, je pourrais le dire pour K, née 28 ans après moi. L’âge n’intervient pas. J’ai vécu ce type de relation avec des gens de mon âge (Pierre Vancraëyenest, Michel Authier), mais aussi avec des gens plus vieux (de Luze) ou plus jeunes. Ce que j’aime, c’est aimer les gens, pas de manière romantique, mais à travers des rêves, des utopies que nous réalisons.
Dans ma lettre du 17 novembre, j’oppose les Civilisés et les Harmoniques. Je suis obligé de tenir compte des Civilisés. Ils occupent la majeure partie du champ social. Je les regarde avec bienveillance, mais comme les mauvaises herbes de mon jardin. Les mauvaises herbes ne sont pas très utiles. On ne les recherche pas, mais en cas de sécheresse ou de froidure précoce, elles peuvent rendre des services. Même si les chardons piquent, ils font de belles fleurs : ainsi vont les Civilisés.
A. B. est une civilisée. Elle pique, mais son manque de congruence m’est utile pour mieux apprécier les harmoniques.
Ce qui m’étonne, c’est que les personnes aimables sont beaucoup plus nombreuses qu’on ne peut imaginer. À la limite, chez la plupart des gens, il y aurait une vocation à être « aimable ». Souvent, c’est le système institutionnel qui fait disparaître ce moment du sujet, pour le retourner en agressivité, en méchanceté. J’ai conscience qu’à certaines époques de ma vie, j’ai pu être épouvantable… et que je le suis d’ailleurs encore pour quelques personnes.
G. Lapassade s’étonnait hier au téléphone qu’au retour de Lecce, je prenne un train pour Albi.
- Un jeudi ? Tu devrais être à la fac !
Oui. Qu’on me permettre ici de remercier Dominique de Villepin. Sa détermination, son obstination à empêcher les étudiants d’étudier, les lycéens de travailler… a un très bon côté : cela m’évite d’aller à la fac, et donc me permet de donner de nouvelles facettes à mon œuvre.
Facette, cela vient de face. L’homme total a toujours plusieurs fers au feu. Ainsi, il n’est jamais désemparé. Le journal est la technique d’accomplissement de l’homme total. On peut écrire son journal toujours et partout… Le journal, c’est à la fois la saisie du singulier, et, au bout d’un certain temps, un morceau d’ethnologie. L’articulation des journaux pose la dimension historique et anthropologique de l’homme total.
L’effet Villepin est cette qualité qu’ont beaucoup d’hommes politiques français de produire le chaos. Savent-ils que du chaos sortent les ferments de la création ? Sont-ils sujets de cet effet ? Inconsciemment probablement. Tous les Juppé, Villepin, Sarkozy sont des agents romantiques, même si, à titre personnel, ils sont aux antipodes du romantisme.
Ces derniers temps, Catherine Humblot trouvait que je sombrais dans un certain éclectisme :
-Tu es un privilégié. Tu écris pour des privilégiés. Tu ferais mieux de t’occuper des banlieues.
Cette amie a développé ses arguments dans une longue lettre, à laquelle je me dois de répondre…
Mais avant, je vais m’arrêter un instant pour regarder le paysage.
Remi Hess
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