Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
c) Le statut de la recherche (le niveau de l'exploration)
Dans l'Ai, le plus souvent, le travail s'accomplit en dehors de l'intervention directe de l'analyste. L'analyse surgit indirectement par le biais de la médiation d'un dispositif analyseur et de l'implication.
Tentons d'en donner deux exemples pour illustrer notre propos.
L'analyseur, c'est un événement qui surgit et qui vient faire parler la situation. En 1968 par exemple (que G. Lapassade présente comme un "analyseur" historique), le vécu de l'analyste n'a que peu d'intérêt pour l'analyse. Par contre, le fait que des forces sociales cachées se révèlent, le fait qu'elles se montrent (la police, le pouvoir de l'État) sur le lieu de l'université, c'est-à-dire sur un lieu où l'on ne les attendait pas, est intéressant pour tout le monde. En 1968, on découvre un fonctionnement social et politique que l'on ne pouvait pas concevoir auparavant. On découvre l'interpénétration de toutes les institutions, leur solidarité répressive, etc. Ce type de situation, pourrait-il être "analysé" par une "démarche discursive"? Évidemment pas.
Sur le terrain de l'implication, une illustration pourrait être trouvée dans le roman connu d'Umberto Eco Le Nom de la rose. Ce livre décrit bien comment un homme, ici un moine, qui survient dans un lieu, un monastère, peut par son extériorité, découvrir, révéler, analyser le système institutionnel et la structure de pensée d'une époque (ici le Moyen Age). L'implication, c'est l'ensemble des liens contradictoires que peut entretenir un acteur ou un chercheur avec la réalité sociale. Il est impossible de mettre entre parenthèses dans les sciences sociales le fait que le chercheur fait souvent partie (par son implication) de l'objet qu'il étudie. La relation du chercheur à son objet peut devenir moteur d'une analyse. Sur cette question de l'implication, on retrouve là encore l'influence qu'Henri Lefebvre a pu exercer sur les institutionnalistes. Car, lui aussi, a prôné une rupture par rapport à la distanciation académique. Notamment en tentant de rompre la coupure établie entredomaine public et domaine privé, entre temps de travail et vie quotidienne, entre engagement personnel et métier d'universitaire, etc.
Alors, l'implication à l'objet n'est pas réservée au spécialiste, elle est là aussi chez n'importe quel participant, vivant n'importe quelle situation. Ainsi l'institutionnaliste accorde-t-il autant d'importance à ce que peuvent dire des élèves de douze ans sur leur vécu au collège, qu'au discours des gestionnaires ou économistes de l'éducation qui hésitent à fermer tel ou tel établissement compte tenu de la baisse des effectifs. L'analyse d'une situation - pour un institutionnaliste - suppose l'écoute et la prise en compte, de toutes les implications traversant un champ d'analyse (1).
On voit ainsi comment le vieux problème des rapports entre théorie et pratique se trouve exposé de manière nouvelle, et plus radicale par rapport à la tradition de la recherche-action. Un autre intérêt de l'approche de l'implication, c'est de rompre avec le cloisonnement disciplinaire. Si l'on rompt les différences de statut entre chercheur et praticien, entre chercheur et population étudiée, quant au statut de légitimité du discours que chacun peut tenir, alors on se trouve du même coup rompre le cloisonnement disciplinaire.
Ainsi l'analyse institutionnelle se refuse à accorder une autorité "décisive" au discours financier ou au discours administratif, etc. On ne privilégie aucun point de vue. On s'inscrit résolument dans une perspective de la complexité, de l'interaction des influences de facteurs.
L'analyse institutionnelle prétend être multiréférentielle (2), c'est-à-dire qu'elle veut rompre avec la tendance à la standardisation, à l'homogénéisation. On veut penser la réalité éducative, par exemple, dans toute sa complexité. Assez curieusement, l'analyse parfois perçue comme radicale, se retrouve renouer avec l'humanisme traditionnel, celui d'un Frédéric Le Play par exemple pensant la "science sociale" ou l'"économie sociale" comme des approches de la réalité qui ne peuvent privilégier d'aucune sorte l'histoire ou la sociologie ou l'économie, mais tentant de les prendre en compte toutes en les articulant (3).
(1) Cf. l'intervention des chercheurs de Paris VIII au collège de Bracieux, in R. Hess et A. Vancrayenest "L'intervention sociologique à la découverte des établissements d'éducation", in Les Sciences de l'éducation n°4, Caen, 1987.
(2) Cf. J. Ardoino, Education et politique, Paris, Anthropos, 2000.
(3)Sur ce point précis, voir en bibliographie les travaux d'A. Savoye.
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
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