Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Histoire de la psychothérapie institutionnelle, telle que nous nous la racontons
Les Allemands avaient envahi la France. C'était entre 1940 et 1945. L'approvisionnement en nourriture était difficile pour tout le monde. Mais plus difficile encore pour les établissements psychiatriques. Y avait-il un projet nazi d'affamer les fous? Y avait-il une logique d'euthanasie de masse à l'égard des "populations dégénérées"? Des indices montrent qu'il y a eu, tant du côté allemand que du côté français, des gens qui ont mis de la volonté administrative à ne pas répondre aux demandes alimentaires des hôpitaux psychiatriques.
À Saint Alban, en Lozère, dans un établissement situé à près de 1000 m d'altitude, la famine touchait l'hôpital. Les médecins n'avaient plus rien à donner aux malades. Allait-on les laisser mourir?
Quelqu'un fit alors une proposition:
-Et si on mettait les malades dans les fermes avoisinantes ? Ces fermes ont du mal à fonctionner. Les hommes sont partis à la guerre. Beaucoup sont prisonniers en Allemagne. Les femmes ne font plus face aux travaux quotidiens. Si on mettait les fous à leur disposition, ceux-ci pourraient rendre des services. Et en échange, ils pourraient manger, car il y a toujours quelque chose à manger dans une ferme ! La guerre est moins dure à la ferme qu'à la ville, ou dans les institutions fermées!
Cette proposition rencontra un enthousiasme de la part de toutes les parties concernées.
Si cette histoire est vraie, il est dommage qu'une enquête n'ait pas été faite et que l'on ne dispose pas de descriptions du vécu de ces années, mais il semble que la fin de la guerre ait obligé à interrompre cette expérience de sectorisation avant l'heure.
Quand les prisonniers sont rentrés, les fermières ont dû reprendre la place d'épouse. Leur mari leur a repris la responsabilité de chef de chantier, d'exploitant agricole.
Et les fous? Il a bien fallu qu'ils reprennent le chemin de l’hôpital ! Maintenant, que l'on disposait à nouveau de nourriture, il fallait qu'ils reviennent à la chronicité. Cela n'a pas dû être très facile ! Peut-être ces malades s'étaient-ils habitués à l'ouverture, au travail à la ferme, à la responsabilité, à l'engagement dans des tâches utiles?
On imagine bien les ajustements qui doivent s'opérer dans de telles circonstances. Ces ajustements n'ont pas été sans regret, sans souffrance peut-être ! L'absence entraîne une autre vie de sa part et des autres. Il faut retrouver les marques d'avant. Mais on ne les retrouve pas exactement comme avant. Il y a toujours quelque chose qui a changé. Les gens qui ont connu l'exil connaissent cette difficulté de retrouver son chez soi, qui n'en est plus un.
On peut bien imaginer combien ces 5 ans d'ouverture de l'hôpital de Saint Alban ont fait bouger les choses : le retour à l'état d'avant ne s'est pas fait simplement. Les médecins ont dû constater que les fous s'étaient rendus utiles. Certains n'étaient-ils pas parvenus à la guérison ? Mais ceux qui avaient fait l'expérience de l'ouverture demandaient que l'on n'en revienne pas purement et simplement à la période d'avant 1940, qui était celle de l'institution totale, de l'enfermement !
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
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