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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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R. Hess, G. Weigand : Analyse institutionnelle et pédagogie rééd en ligne (92)

Gérard Althabe

 

Ami d'enfance de R. Lourau, Gérard Althabe (1932-2004) est choisi par sa famille comme celui qui fera des études. Il monte à Bordeaux pour étudier la sociologie et la psychosociologie. Il vit une tension forte entre son appartenance d'origine et le monde universitaire. Il épouse une «bourgeoise», et à 25 ans, il a l'opportunité de partir en Afrique. Il devient anthropologue «impliqué». Ne se reconnaissant pas dans l'anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss ou dans l'anthropologie marxiste, qu'il juge trop mécaniste, il développe une anthropologie personnelle et «impliquée» de l’Afrique, puis, à partir de 1980, une anthropologie des banlieues en France, éclairée par ses approches africaines (1). Il voyage en Argentine, en Roumanie où il redéploie ses hypothèses.

 

Chez ces trois personnages, qui gardent toute leur vie leur accent d'origine, l'ascension sociale ne les empêche pas de garder un fort ancrage dans leur culture ethnique ou sociale d'origine. Celles-ci ne sont jamais reniées, jamais trahies. La «double» appartenance provinciale et parisienne est parfois vécue douloureusement, mais elle est aussi source d'intérêt de connaissances spécifiques. Elle se redéploie dans l'intervention sur des terrains africains ou latino-américains.

 

Pierre Bourdieu est parti de cette tension pour construire sa sociologie. De même les Institutionnalistes: l'origine de la théorie de l'implication, une des clés de l'analyse institutionnelle, est à chercher dans cette tension.

 

Pour illustrer cette idée de tension entre classes sociales, entre centre et périphérie, on peut citer le début de l'histoire de vie de Gérard Althabe:

«Déjà, Gelos (2) était construit symboliquement sur des rapports de type féodaux. Sur les collines, il y avait de magnifiques villas que nous appelions les châteaux, et nous, nous étions dans le village. D'une certaine manière, c'était le château de Kafka. Cette relation féodale, je l'ai vécue de façon intense par rapport au haras, où travaillait mon père. C'était une institution républicaine assez bizarre dans la mesure où il y avait des directeurs, sous-directeurs qui appartenaient à des familles nobles désargentées. Ils vivaient dans un château, qui était dans le haras. Et les palefreniers qui étaient, eux-mêmes, organisés comme dans l'armée avec des grades, des uniformes, appartenaient à la classe des manants, des dominés, des subalternes.

 

Dans mon enfance, j'entendais des récits, des faits et gestes de ces directeurs qui appartenaient à un monde inaccessible -, celui des maîtres. Cette ambiance a pesé sur ma propre expérience de vie, en ce sens que les camarades de mon père, ses collègues, ont exercé des pressions sur lui, des moqueries, du fait qu'il me laissait faire des études. On expliquait à mon père que le fait qu'il accepte que je fasse des études, allait entraîner notre séparation. On disait à mon père que je ne le reconnaîtrais plus (3)».

 

Henri Lefebvre

 

D'origine sociale plus élevée, la personnalité d'Henri Lefebvre (1900-1991) est complexe : philosophe, sociologue, linguiste, anthropologue, historien. Auteur de 68 livres, il est présenté par René Lourau comme le "parrain" de l'analyse institutionnelle (4). Cette personnalité est aussi représentative de la prise en compte de l'interculturalité, comme constituante de l'homme. H. Lefebvre souligne une tension interne à sa famille : sa mère est très religieuse, de type janséniste; son père est athée et bon vivant! Le jeune Henri se construit une identité critique: pendant la guerre de 1914, il lit Nietzsche en allemand, car les auteurs allemands sont interdits au lycée. Dans La somme et le reste (1958), son autobiographie critique, H. Lefebvre revendique le droit de se construire comme pluriel. Il croit avoir le droit d'être à la fois militant politique, mais aussi philosophe, sociologue, historien... Il pense que chaque moment répond à une logique qui lui est propre. Il critique le stalinisme comme forme de pensée dogmatique, qui ne peut accepter que chaque moment relève de logiques différentes. Pour lui, il est illégitime que le philosophe qu'il est, dans son travail philosophique, puisse se voir dicter ses méthodes de travail par le Parti communiste. Ce livre est ainsi un manifeste pour une identité plurielle, thème qui se redéploie dans Le manifeste différentialiste (5). Lefebvre pense à la fois le quotidien (6) et le mondial (7). Il pense la philosophie ou l'état comme des formes mondiales, mais en même temps diversifiées selon les lieux et les temps (8). Il voyage beaucoup; il est beaucoup traduit. Il élabore une théorie de la personnalité à partir d'une théorie des moments.

 

Ces quatre personnages se sont donc construits dans une tension entre ici et ailleurs, entre Paris et la province, d'abord, puis entre la France, l'Europe et le mondial.

 

(1) Remi Hess, Gérard Althabe, une biographie entre ailleurs, ici, Paris, L'Harmattan, 2005. R. Hess, «Gérard Althabe et l'Afrique», in Les irrAIductibles n°ll, Etudes africaines, Paris, 2007, pp. 15-38 ; sur le même auteur : Kareen Illiade, «L'implication dans l'anthropologie
de Gérard Althabe», in R. Hess, G. Weigand, L'observation participante dans les rencontres interculturelles, Paris, Anthropos, pp. 41-63.

 

(2) Gélos est alors un village à côté de Pau. Aujourd'hui faubourg de Pau.

 

(3) Remi Hess, Gérard Althabe, une biographie entre ailleurs, ici, Paris, L'Harmattan, 2005, chapitre 1.

 

(4) R. Lourau, préface à la 3 édition de H. Lefebvre, La somme et le reste, Paris, Méridien-Klincksieck, 1989.

 

(5) H. Lefebvre, Le manifeste différentialiste, Paris, Gallimard, 1970.

 

(6) La critique de la vie quotidienne, Paris, L'Arche, 1947, 1961 et 1981 (3 volumes réédités). La vie quotidienne dans le monde moderne, Idées, Gallimard, 1968.

 

(7) H. Lefebvre, Métaphilosophie (1965), seconde édition, Paris, Syllepse, 2002.

 

(8) H. Lefebvre, De L'Etat, Paris, 10-18,4 volumes, 1976-78.

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

http://lesanalyseurs.over-blog.org

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