Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Pierre Durrande, Aller aux sources de l'éducation, Paris, Les Presses Universitaires de l’IPC aux Editions Parole et Silence, 2011.
Pierre Durrande, Philosophe, directeur des études des centres de préformation des Apprentis d'Auteuil, enseigne à l'Institut Supérieur de Pédagogie (Institut Catholique de Paris) et à l'Institut de Philosophie Comparée (IPC). Il a déjà publié chez les mêmes éditeurs : en 2009, Lettres à un jeune Educateur.
Augustin Mutuale, docteur en philosophie et en sciences de l’éducation enseigne à l’Université Paris 8 et à l’Institut Supérieur De Pédagogie.
Préface
« Dans les sources de l’éducation »
Avant « d’autoriser » les lecteurs de cet ouvrage à rejoindre Pierre Durrande qui les invite « Aux sources de l’éducation », nous leur proposons une courte immersion « Dans les sources de l’éducation » afin de leur livrer des pistes de lecture
D’emblée se pose et s’impose dans le champ de notre réflexion une question : En quoi cet ouvrage est-il bénéfique pour les disciplines de la philosophie et des sciences de l’éducation ?
Avant de répondre, il paraît utile de me présenter comme philosophe de l’éducation ; une identité mise à mal sinon ignorée aujourd’hui.
Lors d’un déjeuner amical avec la philosophe Héléna Théoderopoulo, nous avions échangé sur la posture qui consiste à être philosophe de l’éducation dans l’action et dans l’institution. Pour elle, le philosophe de l’éducation doit aujourd’hui être un révolutionnaire ; c’est-à-dire un militant de la théorie-pratique qui plonge dans le tragique de l’inachèvement ouvrant à un probable ailleurs comme socle de l’éducation.
Poser cet acte militant face aux sourires de nos contemporains « purs » philosophes qui se pensent dans le vrai et nous regardent avec compassion. Pour eux, consacrer toute sa vie à la philosophie de l’éducation non merci ! Voici un goûter et non un plat de résistance !
Une mise en histoire des sciences de l’éducation révèle que les grands philosophes modernes comme Rousseau, Kant, Hegel et d’autres se sont consacrés, à un moment donné de leur itinéraire de recherche, à l’éducation du peuple en nous léguant des traités sur l’éducation. Ils se considéraient comme de sages éducateurs et pensaient que leurs envolées esthétiques, politiques… étaient aussi éducatives. Aussi, se spécialiser dans la philosophie de l’éducation ne les intéressait pas.
La sphère éducative sera ensuite abandonnée aux psychologues et aux sociologues. Grâce à sa chaire professorale, et, en raison du regard lointain des philosophes à l’égard de l’institution éducative et de la pédagogie, Emile Durkheim pourra ainsi asseoir le règne d’une sociologie éducative. Avec lui l’éducation sera réduite à la seule dimension sociale du quotidien des générations adultes à l’égard de celles qui ne sont pas encore parvenues à l’âge adulte.
Cet intérêt à propos de l’influence exercée par l’adulte sur le moins adulte, signalée par Kant, a été restreint à la recherche de preuves, de lois éducatives. Limitée à la seule démonstration des dispositifs et des effets sociaux, la recherche en éducation a évacué la question métaphysique ; l’éthique devenant un lieu de débats pour les psycho-sociologues.
Les enfants de Durkheim et de Bourdieu se sont laissés griser par cette découverte qui a fait d’eux des scientifiques de l’éducation démontrant des vérités générales et nécessaires. S’il y avait encore débat c’était uniquement afin de savoir si l’institution scolaire avait pour objectif d’enseigner ou d’éduquer.
La question de l’origine des origines a été écartée par Bernard Charlot et d’autres qui l’ont considérée comme une mystification, une aliénation et, surtout une perte de temps, face aux enjeux sociaux. S’intéresser à la méditation réflexive de l’essence de l’éducation est devenu suspect. Il fallait se poser des questions concrètes qui appelaient des réponses concrètes. Et pourtant, Pierre Durrande affirme dès le premier chapitre que « la question de savoir ce que c’est qu’être un homme, homme ou femme, n’est pas une question abstraite. Cette question est la plus concrète des questions pour celui qui se la pose vraiment, à partir du moment où elle s’inscrit dans la trajectoire de sa vie ». N’est-ce pas dans cette trajectoire individuelle et collective que se donnent à penser les sciences de l’éducation ?
Nous vivons dans un monde forgé par le 16ème siècle où le gentilhomme était parfois touché par la grâce de l’honnête homme. « La révolution Mai 68 » ne représente qu’une crise traversée par ce gentilhomme qui veut se présenter à l’autre d’une manière différente de celle qui s’est sclérosée par le temps.
Quant aux philosophes existentialistes, ils ne vont garder qu’une version « light » de celui qu’ils considèrent comme leur père-pair « spirituel ». Il s’agit de Søren Kierkegaard. Ils se sont contentés du quantitatif au lieu de faire le saut qualitatif par « un dessaisissement de celui qui pose la question par l’ouverture de la réponse qu’il reçoit » dixit Pierre Durrande.
La question de l’essence a été évacuée au profit de l’existence sociale. De temps à autre, des romantiques de salon rêvent du monde et des pérégrinations du petit humain dans ce qui lui reste encore de poïésis.
Il arrive encore que des âmes consciencieuses se révoltent contre la dérive utilitariste et protestent contre la réduction des rapports humains en prônant la nécessité de la liberté et de la dignité au cœur du sujet et de sa relation à l’autre. Mais d’où s’ancre cette liberté qui n’a pas d’essence et qui s’en fabrique une grâce à des expériences ?
Le lecteur attentif ressent dans l’écriture de ce livre une résistance à Sartre et au monde clos que celui-ci présente.
« L’essence » de Sartre ne paraît pas car elle est forgée par l’existence. C’est la construction d’un homme jeté dans un monde où il se sent de trop mais qui se donne les moyens d’y survivre en face de l’autre. La responsabilité est l’enfant de la peur de se détruire. Le loup de Hobbes et le sujet sartrien sont dans une différence quantitative et non pas qualitative. Le sujet de Sartre est plus civilisé. Il se positionne dans une attitude respectueuse et va jusqu’à prendre soin de l’autre. C’est la solidarité des « jetés » sur terre ! La position de Pierre Durrande est autre. « Ainsi la séparation divine découlant de l’acte créateur qui ne mêle pas la divinité au monde n’est ni un acte d’indifférence, ni un acte d’abandon, mais la possibilité divine d’une communication à travers la bonté de la création par l’intermédiaire d’un être capable en elle d’en pénétrer le sens et d’en assumer la responsabilité ».
Pour Pierre Durrande, le monde de Sartre est un monde violent dans lequel l’esprit a été enfermé au profit de l’expérience ; d’où ce pessimisme qui persiste dans les élans de liberté. D’où par excès de fatigue et de volontarisme, la tentation d’apporter des réponses violentes en face de la violence.
Il est compréhensible dans les moments de grosses tempêtes que les liens se délitent car il s’agit d’un homme qui se trouve enchaîné à l’autre dans cet espace et ce temps de survie des individus au sein de l’espèce. L’engagement de la personne, chez Emmanuel Mounier comme chez Pierre Durrande, s’ancre dans une filiation divine qui se médiatise dans les dialogues d’une rencontre et non dans un cri de solidarité « des hommes en trop ».
Le petit humain a accumulé des méthodes, des outils, des concepts mais il a oublié ses origines et ses racines. Il s’est perdu dans la forêt du « Windbeutel » allemand, celle du gonfleur de vent, du hâbleur qui fait de lui en danois un « vinsluger », un avaleur de vent, un gobeur comme le notait dans son journal Kierkegaard. Ce dernier était en accord avec les termes cinglants de Schopenhauer qui qualifiait la pensée de son siècle comme étant celle de l’époque de la philosophie des menteurs. Tel le petit Poucet, il faut retrouver le chemin de la maison !
C’est l’un des grands bienfaits de ce livre.
Ce livre est philosophique dans sa démarche réflexive qui se développe dans un style agréable et sérieux qui ne se perd pas dans le seul plaisir de jouer avec une idée. Il l’est également grâce au jeu de la répétition qui plonge dans les sources de l’éducation. Chaque chapitre de ce livre est une invitation à la méditation dans l’action. C’est un appel à retrouver sa mémoire originelle.
Montaigne se demandait « Que sais-je ? » pour penser le « Qui suis-je ? ». Pierre Durrande nous pose la question « où demeures-tu ? » pour entrer en dialogue avec la personne. Avec pédagogie, il nous invite à habiter le socle de l’existence dans l’essence pour construire des relations créatrices où l’autre n’est pas d’abord « un porc-épic » dont il convient de s’accommoder mais aussi et surtout un être sacré à contempler et avec lequel dialoguer.
Pierre Durrande est en accord avec Montaigne qui s’insurge contre tous ceux qui veulent rendre la philosophie effrayante et la considérer comme une science inutile et ce à commencer par les philosophes qui adoptent la posture de savants logiciens, comme le Herr Professor de Kierkegaard qui professant sur tout en était arrivé à oublier qu’il était un homme…
Les gens se méfient de la philosophie. Et pourtant la philosophie les aide à sortir des lacs artificiels du bonheur pour aller boire à la source de l’éducation.
La philosophie, c’est l’appel à être heureux avec soi et à s’accorder avec l’autre. Ne pas plonger aux sources de l’éducation, c’est se contenter de vivre dans des constructions artificielles qui se dessèchent avec le temps.
Dans un monde où règnent les techniciens de la chose éducative et les spécialistes de la méthode, ce livre se veut d’abord un appel à la résistance face à l’œil du serpent.
Comme l’a écrit Philippe Meirieu à l’occasion de la soutenance de ma thèse en sciences de l’éducation : il faut continuer à philosopher. Il faut continuer à interroger l’éthique pour oser rejoindre le sens. Cette soif existe en chacun de nous mais on nous a fait croire que ce n’était qu’une aliénation, une illusion ! Et pourtant nous avons soif !
Tant que les sciences de l’éducation ne redonneront pas une place centrale à la philosophie naturelle, place qui n’est pas en concurrence mais en vitalisation avec d’autres disciplines, la bataille pour l’éducation se fera en ordre dispersé. Et par voie de conséquence, les sciences de l’éducation ne recevront que des sourires moqueurs de la part des « sciences dures » qui les regarderont tel le bœuf de la fable contemplant la grenouille cherchant à l’imiter. Arrêtons de courir vers une reconnaissance illusoire et retrouvons notre terre fertile !
Ce livre n’est pas seulement un acte de militance réfléchi. C’est aussi un enseignement et une invitation à retrouver l’esprit du dialogue platonicien par l’ouverture du champ de la métaphysique au cœur de l’éducation. Une anthropologie chrétienne des fondements éducatifs qui nous fait sortir aujourd’hui de l’expérience « d’une vie éclatée » dans le quotidien.
L’empreinte d’une éducation platonicienne est présente chez cet auteur chrétien. Une quête du bien par le biais d’une métaphysique tenant compte du renouvellement du sens de la question éducative par la question de la question. Cette question ouvre au dialogue comme acte de création ; c’est-à-dire permettant à la parole de s’enraciner dans une vraie terre d’engagement vitalisant. C’est le combat de l’amour pour la rencontre éducative des petits humains habitants ce monde. « Venez et voyez » !
Il est temps de conclure avec Saint Augustin « Tard je t'ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t'ai aimée et pourtant tu étais dedans: c'est moi qui étais dehors où je te cherchais en me ruant sans beauté vers ces beautés que tu as faites. Tu étais avec moi. C'est moi qui n'étais pas avec Toi ».
Ayons soin de la filiation, lisons cette méditation philosophique et écoutons cet appel à la fécondité éducative pour le bien de l’éducation !
Augustin Mutuale
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