Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Utopies en tant qu'ancres symboliques
Les utopies fonctionnent donc comme des ancres symboliques. Créer implique instaurer une existence. Toute création s'inscrivant dans la culture comme oeuvre de l'esprit cherche à fonder une façon de regarder et une forme singulière de partager une expérience. Ce que nous appelons ainsi culture est le résultat de nombre d'actes créatifs cousus dans le temps. C'est pourquoi, chaque fois que nous pensons en termes de culture, nous pouvons aussitôt nous référer à une histoire qui se produit dans un temps déterminé, et à une expérience qui est transmise. Penser les conditions de cette transmission s'avère être l'un des plus grands défis de notre contemporanéité.
Quelles sont, par conséquent, les conditions de transmission qui donnent forme et consistance à l'expérience du sujet contemporain ? Quel est le rôle des artistes dans cette transmission ? Quels espaces de partage des expériences singulières dans le lien social? Quelle histoire, quelle mémoire et quel récit possibles pour chacun de nous ?
Dans un temps qui souffle à nos oreilles la vertu de l'autonomie, en construisant nos idéaux de formes narcissique et individualiste, rien de mieux qu'un arrêt stratégique pour réfléchir. Nous vivons une profonde confusion entre l'ordre du singulier et l'ordre de l'individuel. Ces catégories ne peuvent être confondues. Le singulier produit un style, cherche une manière de raconter une histoire, dessine une mémoire possible, construisant en conséquence des conditions pour qu'il se produise une transmission. Dans cette direction, le singulier est une pièce fondamentale dans ce qui peut être partagé. L'individuel, - royaume de la forteresse moïque dans ses carapaces défensives - d'un autre côté, rêve de pouvoir se passer de cet héritage partagé. De cette façon, il produit des aberrations, que nous voyons trop souvent, chez des individus qui méprisent l'héritage qui les a constitués, s'excluant d'une histoire qui les précède, et ne pouvant reconnaître, dans la culture, qui sont ses parents. Mais attention, il ne suffit pas d'une référence à un héritage, à une tradition pour que nous soyons libres de la noyade solipsiste ! Toujours suivant cette même perspective, il ne suffit pas de reconnaître une tradition pour garantir une histoire et un futur. Quel serait alors le chemin ?
« Savoir s'orienter dans une ville ne signifie pas grand chose. Cependant, se perdre dans une ville, comme quelqu'un qui se perd dans la forêt, demande de l'instruction » (1). L'image que nous pouvons en déduire, c'est qu'il faut savoir se perdre pour pouvoir produire une rencontre. La condition spirituelle et productive de l'acte de se perdre ne se résout pas avec l'information qui oriente, mais avec les possibilités de raconter une telle expérience. Nous avons forcé un petit peu cette image, afin de pouvoir introduire une autre idée, qui nous semble cruciale dans ce débat, sur la fonction de la culture, idée que Benjamin cherche à développer en détail dans certains de ses textes, mais surtout dans l'essai «O narrador -considerações sobre a obra de Nikolai Leskov » [Le narrateur -considérations sur l'œuvre de Nikolai Leskov], Dans ce texte, consacré à une réflexion sur Leskov, écrivain russe du XIX*, Benjamin oppose le déclin de l'art à l'apologie de l'information.
« Si l'art du récit est aujourd'hui rare, la diffusion de l'information est franchement responsable de ce déclin. Chaque matin, nous recevons des informations du monde entier. Et pourtant, nous sommes pauvres d'histoires surprenantes. La raison en est que des explications accompagnent déjà les faits qui nous arrivent. En d'autres termes, presque rien de ce qui se passe n'est au service du récit, et presque tout est au service de l'information » (2).
En effet, la petite lumière que cette idée nous apporte nous permet d'avoir un regard critique et actuel sur ce que nous vivons aujourd'hui. C'est aussi dans ce même texte qu'il nous rend perplexes lorsqu'il affirme que l'art de raconter est en passe d'extinction, ce qui implique une difficulté (sinon une impossibilité) à échanger des expériences : « Les actions de l'expérience sont en baisse, et tout porte à croire qu'elles continueront de tomber jusqu'à ce que leur valeur disparaisse complètement »,(3) II n'y a aucun doute sur la pertinence de cette idée et sur combien nous pâtissons d'une histoire aveugle et d'une mémoire muette lorsque de notre bouche, aucun mot nouveau ne sort, A quoi sert une histoire et une mémoire qui se contentent tout simplement de répertorier les évidences du sens commun (dont nous doutons peu), et de nous obliger à une répétition infinie en forme d'écho ?
(1) BENJAMIN, Walter. Infãncia em Berlim por volta de 1900 in : Obras Escolhidas //, São Paulo, Brasiliense, 1995, p. 73.
(2) BENJAMIN, Walter. O narrador - considerações sobre a obra de Nikolai Leskov m : Obras Escolhidas, vol. 1. SSo Paulo, Brasiliense, 1985, p 203.
(3) BENJAMIN, Walter. Ibid p. 198.
Edson Luiz André de Sousa
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
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