Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
André Castelli
MONTDEVERGUES-LES-ROSES (1940 - 1945) : UN HÔPITAL PSYCHIATRIQUE SOUS VICHY
APPEL TÉLÉPHONIQUE DE LA CENTRALE THERMIQUE. Il nous appelle. Nous venons rapidement, nombreux. Il sait mon attachement à la conservation de la mémoire.
Des petits tas de paperasses, des monticules de répertoires, des enchevêtrements de dossiers, des feuilles éparpillées. Le tout recouvre le sol empoussiéré de la travée. Spectacle d'archives menées au feu, déballées sans considération et livrées aux flammes d'une chaudière. Elle ne nous dira jamais si elle en a vu d'autres. Mais il n était pas dit que ce jour-là le « sale boulot » serait effectué ».
ACTE 1 : 1940, L'ENGRENAGE
Personne ne semble encore réaliser que la détérioration peut s'accélérer et nous ne sommes qu'au début d'une longue période qui s'ouvre sur de longs mois de restrictions. Personne ne semble avoir conscience que le zèle « à apporter le maximum de restrictions compatibles avec l'état [des] malades » auxquels engage le préfet, va entraîner l'hôpital et ces malades sur les chemins de la mort.
Cette même année 1940 se termine dans l'annonce de chiffres inquiétants : la mortalité a été en augmentation de 61 % par rapport à 1939, passant de 142 à 229 ; 23 hommes et 13 femmes sont morts de tuberculose, 10 hommes et 16 femmes sont morts de débilitation, 84 hommes et 83 femmes sont morts d'autres causes. C'est ainsi que l'on classe la mortalité dans l’établissement.
ACTE 2 : 1941, COMPASSION ET SOUMISSION
Cette année-là, à Montdevergues-les-Roses, un concept nouveau fait irruption : « II y a des malades plus intéressants que les vôtres ». C'est la réponse, verbale, faite par les autorités vichystes aux réclamations relatives au ravitaillement des malades mentaux.
L'utilisation du lait pour les malades vient de faire l'objet d'une modification importante par l'administration. Dans un rapport manuscrit sur papier libre, le directeur en rend compte : « Les services du ravitaillement municipal de la ville d'Avignon ont informé notre économe que le lait entier devait être désormais réservé exclusivement à l'alimentation des malades physiques et que l’arrêté préfectoral du 21 janvier 1941 sur les régimes médicaux devait être strictement appliqué.
Les prescriptions médicales en lait devant entraîner automatiquement la suppression du rationnement correspondant à la quantité de lait attribuée ; par exemple pour un malade ayant 1,5 l de lait par jour, celui-ci n'aurait droit désormais à aucune autre ration alimentaire (sans exception) et le ravitaillement devant désormais nous retenir les tickets de rationnement correspondant à la quantité de lait récolté : 150 l de lait entraînant la suppression de 100 feuilles de tickets de pain, de viande, de pommes de terre, de pâtes, de matières grasses et fromages [...].
L'année 1941 peut ici se terminer par un énoncé de chiffres. Chiffres qui traduisent des données statistiques.
Mais année qui pourrait aussi être résumée de cette manière : compassion et résignation. 418 décès, classés de la même façon que l'année précédente.
Tuberculose : 84. Débilitation : 149. Autres causes : 185. Près de deux fois plus que durant l'année 1940.
ACTE 3 : 1942, LES FONDS DE L'HORREUR
On mourait en masse, à Montdevergues, avant ce 3 mars. On ne mourra guère moins après. L'exemple qui suit, relatif aux malades « carencés » (anémie grave), est révélateur du grand écart entre paroles et actes. Le 28 février, le directeur adresse un courrier à ce propos au préfet : « J'ai l’honneur de vous adresser ci-joint copie du rapport motivé en date du 27 février 1942, de M. le Médecin-Chef du service des femmes, afférent à la mortalité excessive enregistrée dans son service (malades femmes indigentes), et demandant en conclusion d'obtenir pour ces malades présentant des signes graves de carence, le bénéfice de l’article 1 paragraphe 2, de votre arrêté du 21 janvier 1941, n° 18 C.A.R. [...]
Non seulement il n'a pas été possible d'obtenir des suppléments (ceux accordés en décembre 1941 pour les malades carencés ont été presque aussitôt supprimés) mais l'administration de l'hôpital s'est encore heurtée à de sérieuses et incompréhensibles difficultés pour se procurer même l'indispensable. C'est ainsi que l’établissement vit au jour le jour, car les efforts tentés pour constituer quelques réserves ont abouti à un échec.
1942 : 498 décès, soit 27 % des 1982 malades de l'année précédente. Ce sera le chiffre le plus élevé des cinq années. Moyenne d'âge des malades morts cette année-là : 50 ans.
ACTE 4 : 1943, L'OCCUPATION ALLEMANDE
Dans le rapport établi pour les années 1938 à 1945, on peut lire :
« Ce ne fut qu'au début de 1943, alors que la mortalité par carence et par tuberculose avait déjà fait des ravages considérables, surtout parmi les hommes indigents et non travailleurs, que nos malades carencés et bacillaires purent bénéficier des allocations supplémentaires de denrées contingentées, prévues par le Secrétariat de la Santé dans sa lettre n° 186 en date du 4 décembre 1942. Cette mesure fut, hélas ! trop tardive, la majorité des cas de carence étant devenue irréversible ou s'étant compliquée de tuberculose.
D'autre part, la ration supplémentaire de graisse, prévue par cette lettre-circulaire ne fut pas toujours accordée par le Ravitaillement et souvent elle fut réduite de 50 %. Les attributions supplémentaires de viande furent distribuées beaucoup plus régulièrement.
La liste des décès continue à s'allonger. Sur toutes sortes de bouts de papier, une comptabilité est tenue ; sa précision et sa méthode laissent à penser qu'elle est devenue une activité d'une grande rigueur administrative. Depuis 1940, 1 540 malades sont décédés, dont 436 en 1943. Moyenne d'âge : 50 ans et demi (elle avait été de 50 ans en 1941 et 1942, de 55 ans les années précédentes). En cette fin d'année, les inhumations se font dans des conditions de plus en plus « expéditives ». La dépouille de Mlle Claudel n'échappera pas à cette mise en terre réglée au plus pressé. Comme Mozart, la fosse commune sera son lieu de repos éternel.
ACTE 5 : 1944, LA LIBÉRATION
Les troupes allemandes d'occupation se sont repliées, non sans dommages matériels et humains.
Elles ont fait sauter, par exemple, des dépôts de munitions dont les éclats ont provoqué un mort et des blessés. En août, le département a connu les joies de la libération. C'est tout doucement que l'asile va émerger de sa torpeur. Montdevergues est dans une situation qui rappelle les images de la libération des camps de la mort. La réalité a été terrible. Encore 299 morts en cette année 1944 (mais l'effectif de fin d'année précédente n'était plus que de 1404 malades).
Le 3 novembre, le médecin-chef délégué, faisant fonction de directeur, adresse une lettre au préfet pour lui rendre compte de la précarité où se trouve toujours l’établissement à de multiples points de vue, mais surtout au plan alimentaire. Il faudra encore plusieurs mois pour que la situation redevienne « normale »..
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