Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
La « fable Bonnafous »
Pour Mme von Bueltzingsloew « la nomination, le 11 septembre 1942, de Max Bonnafous à la tête du ministère de l’Agriculture et du Ravitaillement a probablement constitué le facteur déterminant […] Max Bonnafous est vraisemblablement plus sensible à la souffrance des aliénés internés que son prédécesseur ou que son collègue au secrétariat d’État à la Famille et à la Santé. Son épouse, Hélène Bonnafous, est en effet médecin du cadre des hôpitaux psychiatriques.
Elle est également la fille du grand aliéniste Paul Sérieux dont on a souvent dit qu’il a organisé le « sauvetage » des aliénés internés à l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard (5)… ». Il est vrai qu’elle n’est pas la première à avoir fait cette hypothèse, hypothèse qui n’a jamais été prouvée.
C’est au cours d’une tournée de Gaby Morlay en Afrique du Nord que Max Bonnafous la rencontre.
Entre le ministre et l’actrice, c’est le coup de foudre. Max Bonnafous est un homme marié et la morale de « l’ordre nouveau » ne rigole pas avec ce genre d’infractions. Gaby Morlay, est-il écrit quelque part, devient la femme de son ombre et Max ne voit que très rarement son épouse légitime.
Le couple Morlay-Bonnafous abrite alors son bonheur dans une belle villa de la côte d’Azur. Voilà qui relativise peut-être le rôle de la légitime Mme Bonnafous quant à la circulaire du 4 décembre 1942. À moins qu’en coup de vent et entre deux échanges peu amènes… ?
Mme von Bueltzingsloewen aussi aime bien Max Bonnafous. « Les services qu’il rend à la Résistance lui permettent, après la guerre, d’être relevé de l’indignité nationale dont il avait été frappé à la Libération (6) » écrit-elle. Il en alla de même alors pour René Bousquet (qui, sur la photo de mariage du gouvernement Laval constitué en avril 1942, figurait à gauche de Max Bonnafous) et Maurice Papon, pourvoyeur direct de juifs aux nazis à Bordeaux. Quel brave homme que ce ministre !
« L’hypothèse Heuyer »
Une autre hypothèse à propos de l’origine de la circulaire du 4 décembre 1942 que celle du recours à un homme providentiel, Max Bonnafous, est pourtant envisageable : Laval était, on l’a déjà dit, un pragmatique… sans état d’âme. Il avait fait le pari de la victoire de l’Allemagne et toute sa volonté était tendue vers cet objectif : faire de la France un brillant second.
Le 25 juillet 1943, il commandite auprès de son ministre de la Santé, Raymond Grasset, la création d’un «Conseil technique de l’enfance déficiente et en danger moral ». Dans ce Conseil figure un psychiatre déjà connu, directeur de l’hôpital psychiatrique de La Charité-sur-Loire : Louis Le Guillant. Il se trouve que celui-ci, comme beaucoup d’autres responsables d’hôpitaux psychiatriques, était alors vigoureusement intervenu auprès du préfet de son département, la Nièvre, à propos de la famine qui règne dans son établissement : « Monsieur le Préfet, vos malades mentaux ont perdu 7 tonnes de chair… ».
Dans ce Conseil technique figurera aussi Jean Dublineau, celui qui avec Lucien Bonnafé avait rédigé la communication qui, le 27 octobre 1941, conduisit la Société médico-psychologique à émettre un voeu en direction des pouvoirs publics pour obtenir les mêmes suppléments alimentaires que ceux accordés aux hôpitaux généraux. En fera encore partie, et le dirigera, Georges Heuyer qui le 22 juin 1942 sera l’un de ceux qui proposeront qu’un nouveau voeu de la Société soit remis en main propre au Secrétaire général du ministère de la famille et de la santé Léon Aublant.
C’est le 25 juillet 1943 que Georges Heuyer sera, lui, nommé à la présidence du Conseil technique de l’enfance déficiente et en danger moral. Ainsi, Georges Heuyer, l’un des membres actifs de la Société médico-psychologique dans l’exigence de suppléments alimentaires pour les malades des hôpitaux psychiatriques, fréquentait-il aussi les plus hautes autorités vichystes, et ce dès 1941 dans l’élaboration de la loi concernant les tribunaux pour enfants. Ce qui autorise effectivement à penser que du 26 août 1942 (date de la réorganisation des services consacrés à l’enfance déficiente) au 4 décembre 1942 (date de la circulaire accordant des suppléments alimentaires aux malades mentaux) l’intervention de Georges Heuyer dans cette allocation, si elle a eu lieu, ait pu être décisive.
Ce qui invaliderait alors totalement la «fable Bonnafous» quant à l’origine de la circulaire du 4 décembre.
En Allemagne, le gazage des malades mentaux, institué par un décret (secret) d’Hitler en septembre 1939, et interrompu en août 1941 à la suite de manifestations d’opposition résultait d’une nécessité : conserver la cohésion du peuple allemand.
Marche arrière finalement similaire au retournement institué en France par la circulaire du 4 décembre 1942 accordant quelques suppléments aux fous internés parce que là aussi il fallait autant que possible faire taire les protestations.
Avec la « fable Bonnafous », aucune explication logique et crédible quant à cette circulaire, seul un miracle venu de Vichy permettant d’affirmer : pas de non-assistance à personnes en danger, pas d’abandon à la mort. Avec l’«hypothèse Heuyer», rapportée à l’état des forces politiques en France qui a alors changé et résultant de l’évolution de la guerre, on a une explication crédible, vraisemblable, qui conforte le constat de non-assistance à personnes en danger de mort.
À propos d’un amalgame entre le cas français et le cas allemand
Comment ne pas être frappé par ces morts : les fous allemands victimes d’une « extermination dure », de septembre 1939 à août 1941, et les fous français victimes d’une « extermination douce », du printemps 1941 au printemps 1945 (on meurt plus lentement de faim que dans les chambres à gaz). Dans un article publié en décembre 1990, Willi Dressen, Procureur d’État à l’Office Central pour l’investigation des crimes nazis (RFA), estimait que pendant la première phase de l’opération d’euthanasie appelée T4, 50 000 aliénés avaient été gazés. « Près de 50 000 autres suivront » ajoute-t-il7. Il semble que ce que Willi Dressen nomme «première phase» (50 000 gazés) soit celle qui s’étend de septembre 1939 à août 1941.
Un autre auteur, Bernd Lauss, psychiatre et historien, cite le chiffre de 70 000 personnes gazées (8).
Dans ce que Willi Dressen appelle « seconde phase », dite sauvage et faisant suite à août 1941,prédominait alors les injections mortelles.
Donc, 100 000 ou 120 000 fous morts (gazage et injections mortelles) dans une Allemagne qui comptait alors 65 millions d’habitants et 76 000 fous (ceux morts de faim, de froid et des maladies qui s’ensuivent) dans une France qui comptait elle 42 millions d’habitants. En Allemagne, le gazage concernait tous les malades mentaux (vieux, malades et les autres). Il faut comparer ce qui est comparable et donc prendre en compte en France la totalité des morts dans les hôpitaux psychiatriques, c’est-à-dire les 76 000, et en Allemagne les 100 000 morts selon Willi Dressen. On obtient alors :
- En Allemagne : 1,54 mort par « extermination dure » pour 1 000 habitants.
- En France : 1,81 mort par « extermination douce » pour 1 000 habitants.
Pour 120 000 morts par gazage et injections, selon les chiffres de Bernd Lauss, de septembre 1939 à la fin de la guerre, on a alors :
- En Allemagne : 1,85 mort par « extermination dure » pour 1 000 habitants.
- En France : 1,81 mort par « extermination douce » pour 1 000 habitants.
En Allemagne et en France donc, « à peu près » les mêmes résultats.
Avec ces comparaisons macabres, force est de constater qu’au plan des résultats, si l’on ose dire, Vichy fut aussi efficace, malgré « l’absence d’intention génocidaire de la part du régime en place », que les nazis avec le « génocide perpétré à l’encontre des malades mentaux ».
De l’instrumentalisation des crimes nazis en général et de la Shoah en particulier ?
Pensez aux cris d’indignation d’Isabelle von Bueltzingsloewen si nous avions, si j’avais comparé le sort subi par les dizaines de milliers d’aliénés internés de France – la mort – à celui des 76 000 juifs de France envoyés dans les camps de la mort ? Morts, dans les deux cas, résultant d’une même idéologie intervenant avec la force d’un fait concret : dans le premier cas par une extermination passive (la non-assistance), dans le second par la complicité dans une extermination active. « Vous niez la spécificité – irréductible – du génocide perpétré à l’encontre des juifs ! » se serait encore écriée Mme von Bueltzingsloewen.
Et d’ajouter, vous faites « le jeu des négationnistes toujours à l’affût de pseudo-arguments comparatistes pour minimiser les crimes nazis, en général, et la Shoah en particulier ».
Le recours par l’historienne à la Shoah a ici plus que des relents d’instrumentalisation de celle-ci à des fins, que par ailleurs, elle n’arrive pas à prouver : « aucune responsabilité de Vichy dans la mort des dizaines de milliers de fous ».
Pour Mme von Bueltzingsloewen, l’instrumentalisation du passé, ici la Shoah notamment, est une arme de combat idéologique et politique d’autant plus odieuse qu’il s’agit pour elle de l’utiliser pour imposer le silence quant aux responsabilités de Vichy dans l’extermination douce de dizaines de milliers de fous internés. Ce même Vichy complice dans l’envoi à la mort des 76 000 juifs de France.
5 Isabelle von Bueltzingsloewen, L’hécatombe des fous, p. 226.
6 Isabelle von Bueltzingsloewen, Ibid, note 65, p. 461.
7 Willi Dressen, Tribune médicale, INSERM, Numéro hors série, décembre 1990, p. 22.
8 Bernd Lauss, Nervure, mars 1991, p. 44.
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