Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Notre approche du récit de vie :
Une anthropologie historique et philosophique de la personne
A partir d’une conférence de R. Hess (1)
Spécificité de notre démarche
Ce texte est un effort pour définir une place légitime, sur le plan épistémologique, à notre manière de produire des travaux biographiques ; il nous faut trouver une place entre, d’un côté, un discours disqualifiant le récit de vie dans la recherche scientifique, et un autre discours total, selon lequel il n’y aurait pas de vie sans récit.
Ces dernières années, de nombreux sociologues et historiens ont considéré l’illusion biographique comme une menace séductrice à moindre frais, de la part de chercheurs en quête d’une vérité de l’objet par une vérité sur soi et qui risquerait de tomber dans une subjectivité qui manque de concept. Un « je » qui se contente d’un «tu» et qui n’est pas conceptualisé dans un « il ».
Aujourd’hui, une nouvelle illusion biographique prend, chaque jour, plus d’ampleur avec des chercheurs qui pensent que toute vie doit être narrée sous peine de ne pas exister. Selon ce courant, aucune vie ne peut se penser en dehors de la narration. A ce discours qui pense que tout ne doit être que narration, nous objectons que la narration n’est qu’un moment de la vie, que le récit est un moment de la réflexivité, par la mise en histoire de son aventure humaine dans la grande histoire. Par le récit de vie, nous donnons au concept sa profondeur verticale.
Notre vision du biographique s’ancre dans la théorie des moments et mobilise des approches telles que l’herméneutique, de Wilhelm Dilthey à Paul Ricoeur, la méthode régressive-progressive et la pensée de l’articulation du vécu, du perçu et du conçu proposée par Henri Lefebvre, la monographie avec Fréderic Le Play et l’exploration des papiers de famille à la manière de Remi Hess.
Notre démarche consiste à explorer le social actuel et à y mettre au jour des figures, à partir desquelles nous puissions développer des concepts en les biographiant. Lorsque nous essayons de faire l'histoire de vie d'une personne, c'est parce que nous avons déjà fait une analyse préalable à l'enquête, qui nous fait dire de cette personne qu’elle est représentative de son époque, pour telle ou telle raison, et que c'est pour cela que nous voulons travailler sur elle. Nous nous inscrivons dans une filiation d’exploration de la vie des gens qui remonte au XIXe siècle (F. Le Play). C'est un art de faire de l'histoire, du récit de vie en vue de construire une anthropologie, une sociologie des moments.
La théorie des moments et le récit de vie
Il est intéressant de faire une entrée dans le biographique par la théorie des moments de Remi Hess, qui, à la suite d’Hegel et de Lefebvre, a mis le doigt sur quelques points qui permettent de caractériser notre démarche biographique.
Beaucoup de gens vivent dans des moments sans les conscientiser, et notamment le « moment interculturel ». La plupart des gens vivent la vie quotidienne sur le mode du flux héraclitéen du quotidien, c'est-à-dire qu’ils sont agis par une espèce d'immense torrent, où le flux charrie continuellement des branchages de toute sorte et où l’homme passe d'une chose à une autre, sans pouvoir faire autre chose que de surnager.
Les moments ne sont pas de simples situations du quotidien, mais des éléments structurants dans la vie de quelqu'un. Les moments sont comme des fils. Un moment est un fil rouge qui traverse la vie d'une personne et qui permet de l'orienter, de l’organiser dans une certaine direction, en compagnie de personnes qui vivent avec elle ce moment et qui forment, pour elle, une sorte de communauté de référence.
Chaque personne construit des moments dans sa vie et peut les identifier, comme par exemple le moment de l’écriture, de la lecture, du travail, de l’amour, de l’art… Ces moments renvoient tous à une communauté de référence spécifique. Mais, d’un autre côté, la personne peut se déployer par une posture réflexive, tentant de reconstruire ses différents moments et leur articulation. Sur ce plan, elle est seule face à elle-même. Sur ce terrain, elle peut obtenir l’aide d’un psychanalyste, d’un coach ou d’un socianalyste qui l’aide à penser sa totalité ou plutôt son mouvement vers la totalité. Le chercheur qui l’aide à se biographier est parfois invité à occuper ces différentes places, bien qu’il préfère celle d’ethnographe.
Le moment est une réalité qui se caractérise par la répétition. Dans le cadre du moment, je me retrouve dans une forme que je sais exister pour moi depuis longtemps : l’écriture de mon journal, la peinture que je pratique dans mon atelier, les cours que j’assure comme enseignant face à un amphithéâtre, ma vie amoureuse, etc. Ces moments se décrivent dans leur durée. Comment surgissent-ils ?
La profondeur d’une situation à laquelle nous nous trouvons confrontée par hasard peut devenir un moment, car ce vécu aura bouleversé l’orientation de notre vie. Dans son récit de vie, Remi Hess parle de sa rencontre avec Henri Lefebvre : cette première rencontre était vraiment une situation. S’inscrivant en licence de sociologie, il s’est trouvé dans le cours d’Henri Lefebvre, par hasard, sans connaître le maître qu’on lui affectait. Remi était vraiment confronté à quelque chose qu’il n'imaginait pas. Ce professeur fut une sorte d’«extraterrestre» qui arrivait dans sa vie, mais il a tout de suite su que c'était un moment et qu’il allait être un étudiant consciencieux avec ce professeur qui lui parlait au plus profond de lui-même. Alors qu’ils étaient plus de 1500 étudiants dans l'amphi, il a eu, à cet instant, la certitude qu’un jour Lefebvre le connaîtrait vraiment. Il s’est écoulé six ans entre le premier contact dans l’amphi et le jour de la soutenance de sa thèse sous la direction de ce maître et encore trois ou quatre ans pour qu’Henri Lefebvre lui dédie un livre. En librairie, en première page du 4° volume de De l’Etat qui venait de paraître, R. Hess a trouvé « à Remi, mon ami ». Ainsi en neuf ans, il avait construit une intérité avec Henri Lefebvre, qui se caractérise comme moment reconnu par l’un et par l’autre, cette intérité pouvant être connue et reconnue socialement. L’intérité est une sorte d’intimité que l’on se crée à plusieurs. Il y a donc une vision qui donne à la situation la profondeur du moment, comme celle d’une personne qui rencontre une femme ou un homme dans la rue et qui se dit : « cette personne va partager ma vie » !
En fait, le moment se prépare. Un coup de foudre n'est pas un hasard. Ce sont des transversalités qui se rencontrent, des gens qui peuvent se dire : « Oui ! Toute ma vie j'ai préparé cette rencontre ». Il y a une articulation entre deux existences. Cela caractérise le moment d’intérité (la co-construction et la collaboration intellectuelle, l’amitié, l’amour). La différence entre l’appartenance à une fratrie, à une famille et une amitié, c’est que dans le premier cas, la relation est instituée de l’extérieur de nous-même, héritée, alors que l’amour ou l’amitié est toujours un moment conquis, un moment voulu.
Pour d’autres moments, ce peut être le même processus. Certains héritent d’une situation professionnelle qu’ils acceptent. D’autres se construisent un moment bien à eux.
Prenons la rencontre du métier, par exemple. Certains tournent en rond pendant plusieurs années, ils ne savent pas trouver leur métier. Un jour, ils font un stage, rencontrent un maître de stage : ils se disent que c’est cette profession qu’ils veulent exercer. D'habitude, le moment vient d'une répétition de situations, mais nous pouvons aussi penser le moment comme une réalité qui a une essence au sens philosophique, qui peut être là dès la première situation.
Nous pouvons encore penser le moment comme survenant à l’occasion d’un évènement, une seule fois, sans répétition, mais avec un impact sur la personnalité de quelqu'un ou sur l'histoire humaine. On parlera alors de moment historique ou de moment décisif, ou dans le cadre d’une éducation tout au long de la vie de moment privilégié.
L’exemple de moment décisif donné par H. Lefebvre, c’est la bataille de Varsovie. En 1917, lors de la bataille de Varsovie, au lieu de faire donner l’artillerie, Léon Trotski a décidé d’envoyer les fantassins : il s'est trompé. Il a été battu. Il aurait dû faire le contraire. Il a perdu la bataille de Varsovie sur une erreur tactique. Du coup, le monde européen qui aurait pu basculer ce jour-là dans le communisme, s’est barricadé contre lui. La face du monde a été changée par cette erreur stratégique.
Il y a l’instant, non le moment, de la décision ! Et l’on peut se tromper et regretter une décision ou un manque de décision toute sa vie. Cela peut-être le choix du mariage, de sa carrière professionnelle ou de la guerre. Le moment s’inscrit alors en négatif : on est passé à côté du « moment ». D’une rencontre qui aurait pu être transformée en moment, on n’a rien fait. Il y avait un germe, mais il a été étouffé !
Dans les moments qui nous tombent dessus, il y a aussi les événements qui vont fonctionner comme traumatismes. Un viol par exemple. Le fait d'être violé te tombe dessus. C'est un événement qui change vraiment la vie. La vie n'est plus la même avant et après. Doit-on l’appeler un moment ou plutôt un trauma de par ses effets psychiques comme en psychanalyse ? Il y a des traumas qui changent effectivement le cours de la vie. Mais ce ne sont pas des moments, malgré le fait que leurs effets reviennent dans la vie comme répétition.
Le moment historique existe donc, mais diffère également du trauma. Il y a le moment historique, le moment anthropologique c'est-à-dire moment occupant un espace de soi, et le moment logique. Nous reprendrons cette distinction ultérieurement.
Par rapport à des événements entraînant une mutation de notre histoire personnelle, il est nécessaire de clarifier une distinction déjà évoquée. Est-ce que le moment peut nous être imposé de l’extérieur comme un habitus transmis de père en fils ? La posture que nous prenons ici est celui d’un moment conscient que la personne se construit, qu’il soit hérité ou pas.
Nous pouvons pointer trois types de moments :
- les moments hérités de son milieu, de sa famille, et que l’on accepte : on les reproduit comme un habitus, sans problème.
- les moments dont on hérite, mais qu'on refuse. Quelqu'un qui dit : « moi ma famille était protestante, mais moi je suis athée », refuse finalement le moment religieux de sa famille.
- les moments conquis, c'est-à-dire des moments que l’on a construits soi-même, et qui n'ont pas été transmis par notre groupe social. C'est là où le rêve ou l'exaltation, ou encore l'identification à des personnages de romans, mais qui peuvent être rencontrés dans la vie jouent un rôle mutant dans notre généalogie. Par exemple en ce qui concerne l'identification, Remi, dans l’instant de sa rencontre avec Henri Lefebvre, s’est tout de suite identifié à lui, il a eu l’intuition qu’il deviendrait quelqu’un s’inscrivant dans le continuum lefebvrien : « Je l’ai su tout de suite, dans une espèce de révélation, en me disant que dans son corps, dans sa façon d'être, il a réussi à faire la synthèse de quelque chose que je dois faire aussi ».
Le choix du métier peut être quelque chose de l'ordre de la vision. On peut entrer dans un moment par vision et par rêve, par une sorte d’état altéré de conscience.
(1) Cette conférence a été faite au groupe «Biographies» à Karlsruhe, le 29 septembre 2011. A partir des idées émises par R. Hess, Augustin Mutuale a composé un texte qui reflète bien les bases communes que partagent R. Hess et Augustin Mutuale concernant leur perspective de recherche biographique, et plus largement le groupe français du groupe de recherche.
Augustin Mutuale
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