Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Le moment de l’interculturel en biographie
Les trois instances du concept de moment (le moment anthropologique, le moment historique et le moment logique) donnent de la puissance à la théorie des moments, ici dans le cadre de l’interculturel. Le moment a, à la fois une texture historique, anthropologique et logique. Le moment logique, c'est la dialectique entre l'universel, le particulier et le singulier. Cela nous semble, chez Hegel, quelque chose d'important. Cette dialectique permanente entre l'universel, le particulier et le singulier…
Je formule la proposition de définir le concept de moment interculturel plutôt que de moments interculturels. Le moment interculturel émerge dans notre société actuelle. Au XIXe siècle, il n'y avait pas de moment interculturel. Il y avait du cosmopolitisme. Les gens qui circulaient n'avaient pas construit le moment de l'interculturel comme nous le travaillons aujourd'hui.
Le mot interculturel n’existait pas avant 1968. Il y a une naissance du concept que nous pouvons à peu près dater vers 1973. Nous pensons qu’il devient un concept, quand l’universel devient effectif dans la rencontre des sociétés où les cultures se confrontent.
Cet universel va pouvoir être décrit à travers ses particularités. Par exemple le franco-allemand est un moment interculturel particulier. C'est toute une histoire. Quand un allemand rencontre un français, ils ont toute une histoire commune qui est là avant qu'ils naissent. Ainsi, il y a des moments interculturels particuliers (le germano-turc, le franco-algérien ou le franco-chinois).
Après, il y a la singularité du concept, c'est-à-dire la façon dont chacun d'entre nous est entré dans l'interculturel, par exemple par le franco-allemand, ou par le rapport homme / femme. Il n'y a pas que les cultures des nations dans l'interculturel. L’ethnométhodologie montre qu'un métier, c'est une culture. L’interculturel, ce peut encore être la découverte de l’interdisciplinarité.
A un moment donné, on se met à parler du moment interculturel. Cela correspond à une problématique nouvelle de notre société. Chacun d'entre nous a des expériences particulières de l'interculturel. Il n’existe pas de personnes qui aient les mêmes appartenances à ce concept. Cette spécificité crée une singularité du moment interculturel.
Une biographie particulière peut décrire comment on a rencontré l'autre. C'est dans l'air du temps, la communication intergénérationnelle, interethnique. Le moment interculturel émerge à un moment donné. Le moment interculturel ne peut être autonomisé d'autres moments. Dans le cadre de ce projet biographique, notre ambition, pour les 50 ans de l’OFAJ, est de rassembler les données interculturelles des figures de l'interculturel.
De l’anthropologie de la personne
Nous pouvons ainsi proposer une définition de notre démarche des histoires de vie de cette manière.
La rencontre avec l'autre, dans le langage du corps comme dans le parler, ne se fait pas que dans un moment narratif. Par exemple le fait de faire l’amour et de parler de l'avenir n’est pas que narration. La vie est plus que la narration.
Le langage ne se réduit pas à la narrativité, il est concept, action, projection… J’ai donné l'exemple de ma dernière conversation avec mon neveu Loïc qui est entré dans une école de football. Il y a eu le moment de la narration de son expérience actuelle et nous sommes passés à la stratégie sur la manière de mieux évoluer à son poste. Nous n’étions plus dans le narratif mais dans la recherche, dans le projet, dans le rêve…
En ce qui concerne les différents moments, nous pensons que le temps de la survie ou de la guerre ne prête guère à la narration. Il y a une mobilisation musculaire et psychique qui vise à la survie.
Le moment du travail des ouvriers à la chaîne par exemple détruit la narrativité par ses répétitions. La pensée réflexive est flottante.
Il y a un moment de description, un moment de réflexivité et enfin celui de conceptualisation.
La narrativité est un moment de l'esprit. C'est un moment de réflexivité. Un moment littéraire.
Dans le récit de vie, nous décrivons un vécu pour faire émerger du conçu. Notre objectif tout au long de la rencontre avec l’interviewé, c’est, par le récit de vie, de présenter une figure porteuse d'un concept, d'une action. Que son expérience devienne partageable et utile à l'autre.
En tant que philosophes, nous avons l’ambition de travailler à produire la synthèse de notre temps. Tout en nous laissant surprendre par le discours sur soi de l'autre aujourd'hui, d’une certaine manière, nous savons ce que nous cherchons. C'est dans un intérêt de connaissance de l'autre et de mise en contexte d'un groupe qui nous met en quête de récits de vie. Nous faisons entrer la personne dans l'histoire de l'humanité.
On va chercher chez l'autre, la part de lui-même qui est en nous. Nous construisons notre propre identité et nous disons ou rendons intelligible le monde que nous habitons à travers l'autre.
Notre méthode s'inscrit dans la théorie des moments que nous venons de déployer. Cette théorie n'est pas chronologique comme chez Gaston Pineau, mais plutôt cartographique, même si, au niveau de chaque moment, nous réintroduisons la temporalité. Même quand il y a une chronologie du moment, nous n’oublions pas que ce sont des moments anthropologiques.
Nous choisissons au préalable une personne à peindre pour qu’elle représente une figure. Nous sommes des peintres figuratifs et non des photographes.
Par la narration, nous faisons des allers et retours avec la personne sur sa vie, ses différents moments jusqu'à ce que son récit soit vraisemblable dans la manière dont la personne a géré et continue à gérer sa vie. Nous cherchons à mettre au jour sa cohérence expérientielle (structures logiques) : cela signifie que nous croyons à un principe d’organisation des moments.
La biographie est une sorte de monographie qui, par ses différentes couches, arrive à la représentation du mouvement de la personne dans sa diversité. Nous transformons ainsi «le chaos humain » en une figure qui va défier le temps.
Nous avons un intérêt de connaissance du monde de l'autre. Sa logique est aussi bien hypothético-déductive, rétrospective que transductive ou poïétique. C'est une enquête sur la rationalité et l’irrationalité de l'autre, son rapport avec le quotidien et l'événement, la routine et la surprise, l’organisation de la survie et l’aventure.
Le danger d'une narration sans concept, c'est de transformer une réussite sociale en normes, de passer de l’adorcisme à l’exorcisme. Nous devons toujours être attentifs aux conditions concrètes de production des discours, car le récit de vie n'est pas dans le vrai mais dans le vraisemblable, moins dans la recherche d’une essence à laquelle la personne se serait enfin convertie, que dans le mouvement de ses métamorphoses. Les Figures d’aujourd’hui sont des formes en devenir, consciente du mouvement qui les porte, mais aussi de la nécessaire reconnaissance de son inachèvement.
Nous sommes donc moins attirés par l’analyse aristotélicienne de ce que dit l’autre, de sa photo du moment que par la représentation du mouvement des idées qui fait de la démarche biographique, un moment de présentation d’une figure dans sa relation généalogique avec un concept, lui-même inscrit dans un continuum dépassant la personne. C’est dans les communautés de référence que l’inachèvement de l’homme se dépasse.
BIBLIOGRAPHIE
Hess (Remi), Henri Lefebvre et la pensée du possible, théorie des moments et construction de la personne, préface de G. Weigand, Paris, Anthropos, 2009, 680 p.
Lefebvre (Henri), La somme et le reste, Paris, Anthropos, 4° éd. 2009, 780 p.
Mutuale (Augustin), Histoire de vie du maire de Roissy.
Weigand (Gabriele), La passion pédagogique, récit de vie recueilli par R. Hess, Paris, Anthropos, 2006.
Augustin Mutuale
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