Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
La vision moderne de la société, centrée sur la marge de liberté des individus, sur l’origine réel du pouvoir, sur les centres de décision, sur l’influence des individus fait voler en éclat l’idée d’une société qui ne serait qu’institution et rien d’autre et qui ne pourrait être comprise qu’à partir de ses institutions.
Les institutions sont si fortes et si impressionnantes qu’elles font peur aux individus, qui donc se démarquent d’elles et, selon la loi de Brehm, s’en protègent en affirmant leur indépendance. Cette affirmation d’indépendance ne se traduit pas généralement par une révolte ouverte, encore que celle-ci soit possible, mais plutôt par un désintérêt marqué aussi bien vis-à-vis de l’institution que vis-à-vis des choses qui en font partie. L’institution se banalise, selon l’analyse qu’a fait Jerphagnon du concept de « banalité ». Les individus vivent en elle mais en dehors d’elle, indifférents à elle, et l’échangent facilement contre une autre qui ne les concerne pas plus. Les chrétiens du Moyen-Orient, au 8ème siècle, confrontés aux armées de l’islam qui ne leur demandent pas de se convertir, le font cependant en masses, pour se conformer aux vainqueurs. Les Gaulois avaient fait de même face aux Romains, adoptant leur langue et leur religion. Les Indiens d’Amérique feront de même au 16ème siècle face aux espagnols, restant cependant païens dans le fond d’eux-mêmes et dans leurs cérémonies. Je vais examiner plus en détail trois exemples caractéristiques.
Le premier est celui du Droit de grève, instauré en France par la loi Ollivier en 1864, loi qui sera suivie par celle de Waldeck-Rousseau en 1884. Ce droit est inscrit dans la Constitution française (alinéa 7 du préambule) et a été inscrit à l’article 28 de la charte des droits fondamentaux de l’union européenne. Cependant une grève, pour être licite, doit être « collective » et « concertée ». Cela veut dire qu’elle doit concerner un nombre suffisant de travailleurs et être acceptée par ceux qui la font. Il est clair que cela est loin d’être le cas, si l’on considère le nombre important de « grèves perlées », d’arrêts spontanés du travail, de pressions diverses pour arriver à un nombre suffisant de grévistes, etc. Il faudrait dire la même chose sur le point du respect du droit du travail, des salaires à verser en cas de grève, etc. Il est clair que la grève est une pratique sociale avant d’être une réglementation et que celle-ci a surtout pour objet de renforcer des positions, quand la pratique a été décidée.
Le deuxième exemple est celui de l’école, réalité institutionnelle s’il en est. L’école actuelle repose, comme l’a très bien vu Sorokin, sur un ensemble de pressions institutionnelles pour faire travailler les élèves, parmi lesquelles l’attrait du diplôme joue un rôle central. L’institution « contraint », comme c’est son rôle de le faire, par des moyens psychologiques subtils, de caractère institutionnel. Le résultat, constatable sur une grande échelle et qui est quasiment un phénomène de société est le désintérêt massif, général des élèves pour les contenus qu’on veut leur faire ingurgiter, que des enquêtes sérieuses n’arrêtent pas de constater. Il en découle une déculturation profonde de notre société que certains assimilent à un retour à la barbarie. Le cas de l’Allemagne hitlérienne est significatif, c'est-à-dire du pays d’Europe le plus scolarisé à l’époque, à tous les niveaux d’enseignement, qui bascule dans une barbarie sans précédent, sous la direction de chefs qui étaient loin d’être des ignorants. Le même phénomène s’est passé au Rwanda, pays le plus scolarisé d’Afrique.
Le troisième exemple se réfère à l’histoire de la France prérévolutionnaire au 18ème siècle. Durant les cinquante ou soixante ans qui précèdent 1789, le nombre d’écrivains célèbres qui naissent chaque année en France s’élève d’une manière spectaculaire, passant de quelques éléments à la fin du 17ème siècle à une dizaine ou à une vingtaine au milieu du siècle. J’ai essayé d’en faire le compte à partir des dictionnaires biographiques qui existent aujourd’hui. Cela est dû, à mon sens, à une décompression institutionnelle qui se produit au 18ème siècle, qu’on peut observer à travers les oeuvres de de Daimville sur les collèges de jésuites : multiplication des pensions privées et rejet des jésuites en 1760, bibliothèques populaires, l’ « Encyclopédie », etc. Le résultat est que la plupart des révolutionnaires qui vont jouer un rôle central pendant la révolution naissent et sont élevés dans ce climat détendue qui s’installe après la Régence et qui n’est rien d’autre qu’une révolte contre des cadres institutionnels qui n’arrivent plus à se faire respecter. Les ouvrages de Robert Darnton, comme Le diable dans un bénitier (2010) nous renseignent sur les formes les plus extrêmes qu’a prises cette révolte.
(...)
Michel Lobrot
httpp://lesanalyseurs.over-blog.org
http://journalcommun.overblog.com/