Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Le groupe face à l'institution
Un problème important pour celui qui essaie de comprendre la vie sociale est de savoir pourquoi les noms qui désignent les différents types de groupements existant dans la société -assemblée, réunion, équipe, comité, groupe, association, rassemblement, bande, etc. - ne suffisent pas à évoquer toutes les formes existantes, pourquoi il a fallu leur ajouter des termes différents, issus d'un autre registre et construits différemment, tels que celui d'institution.
S'il faut croire René Lourau, dans son livre sur l'institution (L’analyse institutionnelle, 1970, ch.1, 6), il n'y a rien là qui pose problème, car nous sommes confrontés à un pur phénomène de redondance. D'après lui, l'institution désigne tous les phénomènes existant dans la vie sociale, tous quels qu'ils soient, et ne fait donc qu'exprimer le fait que ces phénomènes sont "sociaux", c'est à dire connotent la réunion d'un certain nombre de personnes autour de quelque chose.
Pourtant, si nous interrogeons notre expérience, nous constatons qu'il existe un véritable fossé entre, disons, une réunion d'amis ou un rassemblement dans la rue ou la convergence des opinions d'un certain nombre de personnes créant ce qu'on appelle un "courant" ou le lien qui me relie avec des gens qui réagissent comme moi, d'un côté, et, de l'autre une famille, une profession, une église, une armée, etc. La différence réside au niveau de ce qu'on appelle l'imposition.
D'un côté, les autres imposent certes leur présence, leurs vues, leurs sentiments, leurs colères et leurs désirs mais toutes ces choses sont évitables et transformables. Il existe ce qu'on appelle des interactions, qui sont possibles partout mais qui sont ici relativement libres, relativement spontanées, relativement imprévisibles. L'ensemble constitué par les gens qui se réunissent est mouvant, en transformation, avec des objectifs non prévus à l'avance. S'il y a une foule dans la rue, je peux m'y agréger mais je peux aussi la fuir; je peux me dégager d'un groupe qui affirme des valeurs différentes des miennes ou, au contraire, m'opposer, discuter, résister. La marge de liberté existant dans ce que nous appellerons simplement un "groupe" est infiniment plus grande que celle qui existe dans une « institution », qui prévoit nécessairement des secteurs où les choses sont intangibles, les comportements clairement définis, les attitudes ritualisées.
L'opposition entre les deux phénomènes est si grande qu'elle a donné lieu à une découverte typique de notre époque, qu'on appelle les "foules" (Le Bon, Moscovici, etc.) ou que Canetti (Masse et Puissance, 1960 ) appelle les" masses", qui sont censées déstabiliser totalement les sociétés traditionnelles et engendrer un nouveau type de mal social, qu'il est difficile de nommer car il peut présenter une face révolutionnaire ou, au contraire, une face conservatrice, qu'on ne sait comment appeler, qui provoque une espèce de panique.
Pour essayer de comprendre ce nouveau phénomène - qui n'est pas si nouveau que cela -, il faut tout d'abord analyser celui auquel il s'oppose et qui aussi le dénonce, à savoir l'institution.
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Avant l'institution, il y a l'idée de l'institution. Une institution ne naît pas "ex nihilo". On institue quelque chose dans ce qui existe déjà, qui se transforme en autre chose, ce qui confère à l’objet initial un certain nombre de caractères nouveaux. Par exemple un groupe de jeunes qui jouent au foot-ball le dimanche décide de se constituer en association (loi de 1901) c'est à dire de fonctionner d'une manière nouvelle, qui suppose des comportements nouveaux et des moyens nouveaux. Le groupe n'est pas nouveau, mais le fonctionnement l'est. De quoi s'agit-il ?
A mon avis, l'idée de l'institution est venue aux hommes en constatant, dans les rassemblements qu'ils formaient, un nombre assez important de facteurs de perturbation et de dysfonctionnement. Il y a par exemple le rapport au temps. Certains arrivent à l'heure mais d'autres sont toujours en retard. On décide alors que tout le monde devra arriver à telle heure pour participer aux activités. Dans beaucoup de groupes existent des leaders qui proposent et suscitent les activités. On décide qu'on doit obéir à ces leaders, qui deviennent désormais des chefs. Dans beaucoup de groupes les activités, assez libres, sont peu ou mal définies et varient avec les initiatives de chacun. On donne une définition claire des activités avec des programmes pour les assembler. On pourrait multiplier les exemples.
L'institutionnalisation aboutit à renforcer, pérenniser et matérialiser les activités et la vie d'une collectivité.
Tout d'abord on renforce, on solidifie, on durcit ce qui apparait comme trop léger et qui risque de ne pas avoir assez de puissance. Le phénomène d'accumulation en lequel Marx voyait une des sources du capitalisme est un phénomène institutionnel. Du fait qu'on n'achète pas aussi facilement un objet (par exemple une usine) dix fois plus grand qu'un autre, ce qui exige au moins dix fois plus de capitaux, cette modification quantitative a un impact sur l'économie (il faut emprunter). Une efficacité accrue en résulte, qui possède toutefois l'inconvénient d'exiger des procédés de fabrication beaucoup plus lourds et contraignants.
Du fait de l'agrandissement, les structures mises en place sont beaucoup plus durables. L'ensemble dont elles font partie se trouve pérennisé, voire immortalisé. Telle entreprise ou institut, créés à telle époque se trouvent encore en place cent ans après, ce qui contribue à leur succès. Les générations de directeurs et responsables s'y succèdent, qui eux-mêmes se trouvent plus ou moins sacralisés. Des traditions s'établissent, qui paraissent indéracinables et intangibles, qui sont inscrites dans des livres honorés par tous.
Enfin, contre l'idée véhiculée par le mouvement institutionnaliste que les institutions plongent dans l'inconscient des acteurs, ce qui contribue à les sublimer (Lapassade, 1971), elles permettent une implantation dans le réel et le matériel, qui ne peut exister autrement. Les supports financiers, les bâtiments, les outils, les entrepôts, les équipements de toute sorte contribuent à l'ancrer dans le terroir, ce qui accroît encore sa force et sa présence. L'aspect de domination du capitalisme résulte beaucoup de ce phénomène qui a des allures de conquête de territoire. Les usines Ford de Saint Louis aux Etats-Unis ressemblent à une forteresse. Et d'ailleurs les forteresses du Moyen-âge qui défendaient des territoires environnants considérables étaient elles-mêmes des institutions.
De tous ces caractères il résulte un phénomène capital, qui appartient en propre à l'institution : son côté contraignant. C’est un carcan social, le carcan par excellence, que l’homme a inventé pour se protéger contre les aléas de la vie. S'il est vrai, comme le disait Pascal, que l'homme n'est grand qu'avec Dieu, qui est lui-même grand, on peut dire que l'institution se présente comme une montagne qui écrase, de son poids, tout ce qui l'entoure, comme Dieu.
Ainsi rentre-t-on, avec l'institution dans une des problématiques les plus intéressantes de l'humain, celle de la puissance et de la liberté. D'un côté, la puissance de l'institution la rend invincible, du fait de son caractère terrifiant. Mais d'un autre côté, il y a la loi de Brehm, qui pose qu'une contrainte suscite un accroissement du désir de liberté et que cet accroissement est d'autant plus fort que la contrainte est plus forte. C'est ce que Brehm appelle « la réactance » qu'il a analysée et décrite dans un livre fascinant intitulé : the Psychological Reactance ( 1966).
En somme cela voudrait dire que la liberté n'existe que là où il y a des bastilles à prendre. La bastille, quand on l'expérimente, manifeste sa faiblesse profonde, fondamentale, qui tient à sa taille et, de ce fait, qu'elle n'entre pas en combinaison avec l'individu, qui l'occupe et qui ne retrouve pas chez elle ses propres dimensions. Elle le domine de tous les côtés, ce qui veut dire qu'elle le heurte et le déçoit, lui reste extérieur donc hostile et qu'il n'a qu'une envie qui est de la détruire. De l'envie à la réalisation, il n'y a qu'un pas. L'histoire est pavée des restes des empires détruits.
Il reste à vérifier ce que je viens de dire, qui peut paraitre un pur paradoxe, à savoir la faiblesse de l'institution, qui permet l'émergence de la liberté.
(...)
Michel Lobrot
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