Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Le moment révolutionnaire
L’histoire universelle nous apprend que la révolution peut se déclencher dans tel ou tel pays à un moment ou un autre. Le sens universel de la révolution reste le même, c'est-à-dire que le peuple, dans son ensemble ou en partie, se soulève contre l’ordre établi et le remplace par mieux souvent ou pire rarement. Si l’universalité de la révolution se confirme à chaque fois, ce n’est pas le cas du moment révolutionnaire. La caractéristique principale du moment est sa particularité. Le moment de la révolution tunisienne est différent de la révolution française, iranienne, russe, chinoise ou cubaine, etc.
Mon propos sur la révolution tunisienne ne vient pas seulement s’ajouter à ce que l’on peut lire ou entendre ici ou là sur ce qui se passe en Tunisie, bien que cela me semble intéressant, étant donné que toute révolution produit aussi son propre discours politique, idéologique, organisationnel et poétique ; mais je vais tenter une approche du moment révolutionnaire à partir de la théorie des moments initiée par Henri Lefebvre et développée dans le cadre du courant institutionnaliste. Ainsi, le moment ne se réduit pas uniquement à une référence au temps ou à l’espace ou à l’histoire, à l’individu ou encore à la société, d’une manière isolée, mais le concept englobe tous ces éléments en même temps dans une unité permettant un regard – la théorie ne serait pas qu’un regard un peu sophistiqué par les mots jetés sur ou collés au réel – voire une nouvelle interprétation des événements.
Dans un reportage télévisé, un journaliste tentait de décrire ce qu’il observait et finit par lâcher le mot : C’est le chaos ! Eh bien c’est ce mot chaos qui me sert de guide pour décrire le moment révolutionnaire en Tunisie. Depuis quatre semaines, le pays est entré en transe, entendu comme état de conscience modifié. La vie quotidienne des citoyens et du pays est modifiée, le temps n’est plus le même, l’occupation de l’espace change. La rue est occupée en permanence par des manifestants qui se déplacent librement vers des cibles précises de l’ennemi désigné. Des symboles s’écroulent et des tabous tombent, Internet jusque là interdit sert de lien et d’information sur le déroulement des événements. La peur change de camp et la crainte de mourir aussi. On fait ce que l’on ne fait pas d’habitude dans la rue, c’est-à-dire marcher en scandant des slogans, en chantant des chansons ou en récitant des vers célèbres de poésie ou en dansant. On ne peut pas imaginer ce qui se passe dans chaque foyer ou chaque rue, les discussions, la nouvelle organisation, les lendemains, la pénurie des denrées alimentaires ou de carburant.
Qui peut prétendre décrire tout ce qui se passe tellement cela bouge dans tous les sens et dans tous les domaines de la vie quotidienne des Tunisiens et pas seulement en Tunisie mais aussi ailleurs d’une manière différente bien évidemment. C’est tout cela qui désigne le moment révolutionnaire qui est certes limité dans la durée en tant que moment mais qui a cette particularité d’être autre chose que le temps et la vie habituelle dans sa continuité. C’est une sorte de rupture ou de suspension de ce que l’on appelle la vie normale d’un pays.
La part subjective du moment révolutionnaire est traduite ici par ces propos qui tentent de se limiter au moment révolutionnaire. Ceci ne prétend pas négliger le débat qui se veut rationnel sur les événements et leurs conséquences politiques, économiques ou idéologiques. Toutefois, il m’a semblé utile d’amorcer un débat sur le moment révolutionnaire en tant que tel, car en l’approfondissant on peut mieux comprendre les aspects souvent négligés dans le temps dit normal : l’individu, ses aspirations, ses sentiments, son rapport à l’éducation, à la technique, à la politique et son rôle en tant que sujet ou acteur.
Chaque révolution donne lieu à son moment révolutionnaire qui fait sa particularité et les Tunisiens ont vécu leur moment révolutionnaire.
Benyounès Bellagnech
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