Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Finalement, Henri Lefebvre est un philosociologue (94). À la suite de cette présentation, définir ce chercheur comme sociologue ou philosophe, c’est ne pas comprendre l’effet de dépassement qui s’est produit. Au moment de sa vie, où il acquiert une certaine connaissance de la philosophie, le doute l’envahit. Il s’interroge quant à l’objectivité de cette science des philosophes. Dans plusieurs développements, Henri Lefebvre tend à définir le philosophe comme un chercheur qui projette de sa personne dans la réflexion qu’il porte, bien qu’il le nie. Pour lui, cet effet est obligatoire car personne ne peut se détacher de son vécu. L’expérience transparaît dans chacun de nos gestes, de nos réflexions, c’est ce qui fonde la praxis. Pourtant, le philosophe traditionnaliste rejette cette part de lui-même et il crée alors des concepts tendant vers l’universel, mais provoque seulement de l’abstraction des faits par trop de généralisation. Pour Henri Lefebvre, « la philosophie proprement dite est morte avec Hegel. [...] Le matérialisme, dans lequel je ne vois plus une philosophie au sens traditionnel, me paraît éliminer l’abstraction et avec elle la vieille philosophie. [...] Comment le produit d’une activité humaine parcellaire (l’abstraction scientifique, le concept) peut-il avoir une portée objective et « refléter » le réel, sociologique ? (H. Lefebvre, 19594, p. 434) ». Ces instants de doute et d’interrogation persistent, quant à la voie dans laquelle poursuivre ses recherches. Peut-être H. Lefebvre souhaite-t-il se définir ou définir cette science qui lui semble plus concrète : le matérialisme dialectique comme une fusion entre la sociologie et la philosophie. D’autant plus, lorsqu’il écrit l’avertissement du livre La fin de l’histoire : « ce livre N’EST PAS L’OUVRAGE D’UN PHILOSOPHE, bien qu’il contienne quelques considérations philosophiques (plus la critique métaphilosophique de toute philosophie). Ce n’est pas le travail d’un sociologue, encore qu’il contienne de la sociologie, ni d’un historien, bien que l’auteur ait poursuivi quelques recherches historiques avant de se permettre la mise en question de l’histoire. Serait-il «inclassable » ? (H. Lefebvre, 1970²c, p. 1) ».
Sa découverte de la sociologie lui donne les moyens de poursuivre ses recherches sur la vie quotidienne tout en restant proche de la philosophie. Il s’attaque là, à la mise en place d’une analyse du vécu. L’historicité des populations étudiées donne du sens à son travail. C’est l’expérience des autres qui lui donne la « matière » pour développer de nouveaux concepts. Dans cette science, il trouve, peut-être là, le moyen de dépasser la philosophie car la sociologie est la science de la déconstruction. Dans son livre La fin de l’histoire, Henri Lefebvre explique que « la philosophie apparaît dès lors non pas comme une interprétation du monde, mais comme projet de transformation. La philosophie ne transforme pas le monde ; sans doute faut-il l’avoir interprétée pour envisager sa transformation. La philosophie devient monde quand le monde devient philosophie. En même temps et réciproquement la philosophie comme totalité projette une idée de l’« être humain » (rationalité et désir, nécessité et liberté, vérité et jouissance), idée qui ne peut se réaliser par la seule philosophie, laquelle ne peut même pas élucider ses propres convictions internes (H. Lefebvre, 1970²c, p. 45)».
Sa quête de la contradiction croise souvent le chemin de la religion, il ne souhaite pas s’attacher à ce type de croyance et pourtant, il tentera plusieurs fois de se plonger dans des recherches pour en comprendre le sens. Le livre Le Procès de la Chrétienté, qu’il n’a jamais écrit mais qu’il tente de raconter dans La Somme et le Reste, prouve ce questionnement quant à la religion et à sa place. Dans le livre Le temps des méprises, Bien qu’il se refuse d’écrire sur son enfance, il la résume par une forme de conte, une parodie, indiquant la contradiction déjà existante dans le couple formé par ses parents : « de mauvaises fées se penchèrent sur mon berceau, la Marchandise et la Bureaucratie, car ma mère appartenait à une famille de commerçants et mon père était fonctionnaire. À la suite de quoi, je hais la boutique et je déteste le bureau. Ces deux vilaines fées se joignirent à deux affreuses sorcières, la Religion et la Guerre… Point suffit (H. Lefebvre, 1975a, p. 16) ». Il souhaite montrer qu’après la religion, c’est le capitalisme maintenant qui tente d’aliéner la population. H. Lefebvre, attaché à comprendre la contradiction, n’a de cesse de la démontrer dans l’ensemble de ses oeuvres. Il se sert alors de la philosophie et du matérialisme dialectique pour créer une contre-philosophie permettant à partir du vécu de faire ressortir ce qui doit être dépassé. Son objectif d’aller vers une voie nouvelle donne sens à ses recherches et ses livres. Pour trouver le sens de cette nouvelle voie, il tente de la découvrir aussi parmi les communautés de référence qu’il rencontrera. Dans la seconde partie de cette biographie, je souhaite montrer le sens de son oeuvre, qui me semble si diverse et dispersée, en prenant comme fil conducteur : comment changer la vie ?
(94) Néologisme qui me permet ici d’exprimer qu’il est difficile de scinder la personnalité de chercheur d’Henri Lefebvre entre l’une et l’autre de ces deux sciences. Il ne s’attache jamais à être conforme à des modèles puisqu’il souhaite les dépasser, il sera donc philosociologue.
Sandrine Deulceux
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