Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
2.3 L’inventaire : analyse de cette rétrospection (suite)
Je me souviens d’un matin : j’ai moins de trente ans et j’aperçois mon reflet dans le miroir, je ne reconnais pas la personne que je suis devenue. Quelques années ont suffi pour m’aliéner à un mode de vie en dehors de mes projets de jeunesse. Une seule option s'offre à moi : reprendre le cours de ma vie à « bras le corps », tant au niveau professionnel que personnel. Riche d'une fabuleuse énergie, puisée à la source même de la vie, tout événement, bon ou mauvais, devient alors pour moi synonyme de « reconstruction ». J’explique ce moment comme une épiphanie «revécue »(71), car c’est une révélation, mon être flotte entre cette réalité qui est la mienne sur le moment et cette nouvelle réalité qui s’impose comme point de départ vers une autre vie. C’est une « transformation existentielle expérienciée (F. Lesourd, 2009, p. 15 cours (72) », car je réinterprète mon existence selon mes désirs précédents non assouvis. Puis, plusieurs années passent, mes volontés de départ reprennent le dessus et je change de vie, je traduis ces transformations comme des préliminaires de séparation (73). J’engage toute une procédure me permettant d’une part de reprendre ma liberté tant sur mes actes que sur mon style de vie. Je choisis un travail qui m’offre une indépendante financière. Je rencontre aussi d’autres communautés de personnes et je m’ouvre au monde. D’autres envies me viennent à l’esprit, c’est une période liminaire (74) qui s’exprime par ma volonté d’apprendre qui reprend le dessus. Et je m’engage à nouveaux dans les études. Notamment, dans mon travail d’enseignante où je tente d’apprendre par moi-même et d’acquérir les compétences utiles. Et par la suite d’entrer à l’université pour confirmer ces connaissances acquises par des savoirs plus théoriques.
Cette préparation à la licence ne représente pas la fugacité d'un caprice. La boulimie de lectures entreprises depuis m'incite à courir encore plus vite vers un savoir que je mesure en moi encore tellement étriqué, en 2007 ! Après trois années de formation, j’ai rencontré des enseignants qui m’ont apporté leur savoir certes mais surtout qui m’ont permis de développer ma capacité de réflexion. Ils ont su éveiller ma conscience dans de multiples domaines ; et offrir ainsi la possibilité de comprendre autrement l’élève, l’éducation, la pédagogie et surtout l’institution. Le sens de cette nouvelle approche contient un humanisme qui répond à ma vision d’une nouvelle conception de l’éducation. Je peux à présent relativiser sur l'aspect strict et très rigoureux de ma personne forgée au cours des années passées au sein du lycée Albert de Mun. Avec la complicité des professeurs, des autres étudiants et des auteurs si pleinement fréquentés ces derniers mois, je me reconnais davantage dans ce petit côté d’insouciance, de légèreté teinté de lucidité qui me caractérisait dans mon adolescence et qui alarmait tant mes éducateurs !
Ce changement est notamment dû à mon entrée à l’université. J’ai découvert un autre univers de formation où la place du développement personnel prenait tout son sens. Ainsi, le concept de la bildung exprime cette possibilité de se donner une nouvelle forme et de construire son être. Mon esprit s’ouvre vers une compréhension plus profonde de ma personnalité. Cette formation m’offre alors, les outils utiles pour appréhender le monde extérieur. Je trouve ainsi dans la vision de ce paradigme de l’éducation tout au long de la vie, du laboratoire Experice, une philosophie nouvelle de la relation à l’autre. Elle me porte à réfléchir sur ma posture d’enseignante tout en m’intégrant dans cet apprentissage où l’expérience est l’essence même de la réflexion du chercheur. J'ai su saisir l’occasion d’aller vers une voie nouvelle dans laquelle j'évolue avec plénitude qui pourrait se traduire par cet état stable d’une période postliminaire (75). J’ai réussi à distinguer le bon moment pour penser le possible et entrer dans chaque nouvelle phase de mon existence. Tenter l’expérience, c’est être spontanée et chercher la différence dans d’autres postures qui ne m'effraient plus à présent. Si je me réfère au concept de Georges Lapassade sur « l’inachèvement de l’homme », tout reste encore à construire ! C’est là, le phénomène de l'évolution où la citation si chère à Pindare, prend tout son sens : «Deviens ce que tu es » ?
(69) Francis Lesourd explique dans son cours « les structures de plausibilité comme moyen de donner consistance à la réalité (2009, p. 11) ».
(70) Ibid. « la dimension de l’alternation correspond au schéma classique de l’initiation et des rites de passage ; ceux-ci peuvent être considérés comme organisant et légitimant l’acquisition d’une nouvelle structure de plausibilité ».
(71) Francis Lesourd dans son cours, définit que «Le terme d'épiphanie, qui signifie étymologiquement «révélation», désigne pour le sociologue Norman Denzin (1989a; 1989b) des moments de prise de conscience au départ de transformations existentielles : des turning points, des tournants de vie.
Pour Denzin, l’épiphanie est un «moment d’expérience problématique qui illumine le caractère personnel, et souvent signifie un tournant de la vie d’une personne» (Denzin N., 1989a, p. 141) (F. Lesourd, 2009, p. 14)».
Je les traduis par une épiphanie « revécues » car elles « renvoient à des épisodes qui ne sont pas clairement compris pendant qu’ils arrivent, mais prennent une signification importante durant la rétrospection (F. Lesourd, 2009, p. 14 cours) ».
(72) Francis Lesourd, cours séquence 1, de master 1, année 2009.
(73) D’après Van Gennep la phase préliminaire exprime la période « d’avant le seuil » de changement, elle exprime « les rites de séparation de l’ancien monde (F. Lesourd, 2009, p. 2 cours) ».
(74) D’après Van Gennep la phase liminaire exprime la période « pendant le seuil » de changement, elle exprime « les rites de marge », le temps de « l’initiation (F. Lesourd, 2009, p. 2 cours) ».
(75) D’après Van Gennep la phase postliminaire exprime la période « après le seuil » de changement, elle exprime « les rites d’agrégation » (F. Lesourd, 2009, 2 cours), c’est le moment où l’on ressent le fait d’avoir atteint le but attendu.
Sandrine Deulceux
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