Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
2.3 L’inventaire : analyse de cette rétrospection
Dans cette rétrospection sur mon histoire de vie, je souhaite faire l’analyse de mes moments de rupture. Lorsque j’étudie ce vécu, j’exprime cette volonté sur ces moments de mon existence pendant lesquels j’ai souhaité faire « table rase » pour aller vers autre chose. Il y a toujours une question de choix d’une part et d'autre part ce désir de se créer dans une nouvelle situation pour entrer dans de nouveaux moments. À 15 ans, je me sens devenir responsable et j’ai envie de prendre ma vie en main car mon être était en crise. Je l’exprime comme une forme de déséquilibre entre « l’identité pour autrui et l’identité pour soi (F. Lesourd, 2009, p. 4 cours master 1) ». Or, je vis dans la maison de mes parents et ma mère s’ingère toujours dans ma vie. Je m’interroge : comment changer la vie et l’adapter à mes désirs ? Je cherche à mettre en place une stratégie, pour devenir coauteur de cette expérience de transformation, je la provoque et je la module. Il me faut trouver le moyen, et mes choix déterminent la direction à prendre. Ainsi, chaque rupture modifie le quotidien, son équilibre. Cet événement me réalise dans mon être actuel : si, dans ma quinzième année, je ne m’étais pas orientée vers cette formation professionnelle, je ne serais sûrement pas allée suivre mes études à Paris ; je n’aurais pas rencontré mon ex-mari ; je ne serais pas devenue la mère d’Othman et de Mounia etc. C’est une forme de passage, je veux être instituante de mon existence : « passer, c’est bien se déstabiliser, dissoudre l’ancienne forme et stabiliser la nouvelle à travers un processus où la clôture identitaire du sujet tantôt se défait tantôt se reconstruit (F. Lesourd, 2009, p. 95) ».
Quelle aurait été ma vie, si je n’avais pas choisi cette route ? Je n’arrive pas vraiment à l’envisager, car j’ai toujours pensé détenir la bonne solution. Je voulais changer de perspectives et poser ce qui me semblait possible. J’ai fait ma révolution personnelle. En effet, j’aurais pu rester dans ce moment et me dire que cette linéarité était plus rassurante que tout ce mouvement vécu et cette vie que j’allais mettre en « branle », mais je ne pouvais pas l’accepter car je n’étais pas satisfaite. Mon esprit d’aventure m’inspirait à penser : « qui ne tente rien n’a rien », et j’étais sûr qu’il fallait savoir faire l’expérience de ses erreurs et de ses succès. C’est pourquoi, à chacune de mes révoltes, j’ai tenté de les résoudre par des changements de situation.
Lorsque je pense à une situation virtuelle, je vois surtout son aboutissement. Plusieurs chemins se présentent comme possibles, dont le meilleur chemin. La difficulté est de bien le définir. Pourtant rien n’est jamais perdu ; en cas d’erreur, le détour permet de retrouver l’itinéraire de départ. Au fur et à mesure de ma progression, j’affine mes choix et je définis cette meilleure direction. Je précise ma pensée, pour répondre à ce désir. Je reste attentive à la conjoncture et au hasard qui survient ; il risque de me perdre. À quinze ans, j’étais sûr de moi, je cherchais l’aventure. Aujourd’hui, je mesure mes actes : j’analyse mon expérience passée, et j’observe les changements en agissant. Il y a toujours des signes qui me guident ; il faut savoir les reconnaître à temps, donc, j’avance moins vite, car la vision globale de l’acte m’apparaît toujours qu’après-coup.
En 1991, je souhaite quitter le lycée, et terminer ce BTS en cours. Je ne me sens plus impliquée et je veux vivre pleinement cette vie de couple, je ressens une résistance importante entre mon identité d’étudiante et celle d’épouse. Le déséquilibre de ma vie me prouve que je ne peux plus assumer les deux à la fois. J’ai accepté en me mariant de suivre la volonté de mon époux de ne pas travailler, de m’occuper des enfants et de l’aider dans l’organisation de son entreprise. Deux structures de plausibilité (69) se confrontent, car ces deux réalités ne peuvent exister ensemble. Or, je souhaite trouver l’harmonie dans notre vie de couple et je n’hésite pas à faire de nombreux compromis pour tenter de souder nos deux cultures, de trouver un point de rencontre. Je pense ce moment de vie conjugale comme un absolu. Cette dimension de ma vie s’exprime suivant le schéma de l’alternation (70).
Donc, pour ma part, je pense ce mariage comme un moment de toute une vie et je trouve que mes études n’ont plus de sens. Pourtant, mes parents perçoivent cela différemment. Pour eux la vie dans laquelle je m’engage est à court terme, le choc des cultures sera déterminant et cause d’une rupture. Ils pensent pour moi à mon avenir et me demandent de finir ce diplôme. Il est vrai que le BTS me donne un niveau bac plus deux, qui à l’avenir me permettra de changer de direction si je le souhaite. J’accepte cette idée et je termine mes deux années. Aujourd’hui, je me rends compte du bien fondé de leur conseil. Je n’aurais jamais réussi à devenir enseignante sans ce diplôme et reprendre par la suite mes études.
Lorsque je termine ma formation scolaire, je suis soulagée car je vais maintenant entrer dans le monde réel, être totalement disponible pour travailler avec mon époux. Pourtant, ce que j’entreprends là est en totale contradiction avec mes désirs et mes projets de départ. Ce vide qui m’envahit me fait douter. Cette impression de sécurité, éprouvée auparavant par la protection de mes parents ou l’école, me quitte. Je dois agir maintenant, selon de nouvelles règles de vie et poser moi-même les jalons. Cet avenir encore incertain, ne pouvant être maîtrisé, s’impose à moi. Cette impression que le seul objectif à atteindre est d’avoir un quotidien banal, sans rebondissement et changement ne m’enchante guère. (...)
Sandrine Deulceux
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