Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
2.1 La première thèse
(suite)
À 22 ans, je rencontre mon époux, nous fréquentons la même classe de BTS. J'ai succombé très vite à la magie de ce moment, séduite par le côté « exotique » de Yahia, ce jeune Tunisien. Il a su combler ce besoin d’évasion qui me tentait à cette époque. Je me suis liée d’amitié avec lui, il était drôle, et semblait porter sur lui une casquette de leader. Il attirait les foules. Il s’est rapproché de moi, car contrairement à lui, je suivais régulièrement les cours et je donnais l’impression d’être organisée. Ses absences fréquentes l’obligeaient à m’emprunter mes cahiers. Après une soirée passée dans les jardins du Trocadéro, nous avons appris à nous connaître davantage. Finalement nous nous sommes mariés le 16 novembre 1990. Ce mariage m’a apporté le vécu d’une rencontre interculturelle. J’ai choisi de m’adapter à sa langue, sa culture, sa tradition, sa religion, et de vivre intensément notre relation. Après, un certain recul, ce moment a modifié mon sens des valeurs par l’acculturation. Ma conception du monde (58) est différente aujourd’hui, cette rencontre m’a transformée.
Nous avons obtenu un appartement à Alfortville de 30 m², dès le mois de novembre dans un vieil immeuble, rue de Seine. Yahia décide de travailler dès le début de l’année 1991, il ne suit plus aucun cours depuis longtemps. Son souhait est de créer son entreprise de rénovation d’appartements. Il m’implique dans son projet en me demandant de prospecter avec lui afin de trouver nos premiers clients. Ainsi, je prends part dans l’entreprise, comme secrétaire, comptable, etc.
Bien que dans les premiers mois de mon entrée en BTS, j’étudie encore rigoureusement. Par la suite, d’autres impératifs, m’imposent une autre organisation de mon quotidien. Je prime davantage ma vie personnelle et mes projets d’avenir perdent de leur sens. Je ne vais plus régulièrement au lycée. Finalement, mes parents vont me conduire à poursuivre, en me démontrant l’importance de ces deux ans d’étude pour mon avenir : ils ont raison. Pourtant, je ne suis pas très assidue, j’ai perdu cette motivation de départ, créatrice de mon implication.
En juin 1992, j’obtiens ce diplôme et je décide de clore, là, tous mes projets d’avenir professionnel. Alors, je quitte le lycée ! Je ne me suis pas inscrite à l’ESIV, je ne travaillerai pas dans une grande entreprise de l’habillement. Je reste à la maison, la morosité me gagne, je m’ennuie. Pour tenter de me changer de ce quotidien, je décide de partir en Tunisie. Je pars seule pour ce voyage d’initiation pour découvrir cette nouvelle famille, ce pays, cet avenir qui devient le mien. Je tente de m’identifier à cette nouvelle communauté. « L’épreuve de l’étranger est considérée toujours comme un moment de formation. Selon Rousseau, notre moi véritable n’est jamais totalement en nous. Bref, l’être humain est ainsi fait que personne n’arrive à jouir sans l’aide des autres. Il décrit ainsi la dépendance constitutive de chacun par rapport à l’autre (R. Hess et C. Wulf, 1999, p. 2) ». C’est dans le besoin d’être ensemble que « l’épanouissement individuel requiert le concours de la communauté (R. Hess et C. Wulf, 1999, p. 3) ». Ainsi, l’apprentissage de l’autre apporte un enrichissement dans la relation, l’entraide facilite le quotidien, la représentation de sa personnalité se lit dans le regard de l’autre, vouloir le comprendre, c’est apprendre à devenir comme lui.
Ce mariage interculturel me conduit dans une forme d’apprentissage de nouveaux codes. Il me faut les comprendre pour m’y adapter, en déterminer les bases et créer l’harmonie dans cette nouvelle vie. Cette tentative d’immigration vers la Tunisie est aussi ambitionnée par mon désir de travailler dans l’entreprise que mon beau-père et son fils tentent d’implanter. Depuis quelques années, la délocalisation de la production de vêtements est florissante dans le Maghreb. Mon beau-père, en tant que tailleur, souhaite modifier son activité artisanale en l’industrialisant. Ainsi, il a construit des bâtiments adéquats et embauche des salariés pour débuter. Mon mari à l’époque avait débuté ses études en BTS, pour être apte à la diriger. L’évolution de notre situation et son désir d’indépendance lui fait changer ses projets. Il m’envoie donc pour aider sa famille à mettre en place l’organisation de l’entreprise. Cependant, je ne ferai jamais car pour mon beau-père ce n’est pas ma place…
Je pense aussi à fonder une famille, avoir un enfant pour redonner du sens à cette vie. Je perçois une réticence de mon conjoint, mais je n’y porte pas une réelle attention. En août 1992, je lui annonce que nous serons parents dans quelques mois. Depuis le début de l’année 1992, nous avons changé d’appartement. L’entreprise prospère, ce qui nous permet de pouvoir subvenir de mieux en mieux à nos besoins. Mon objectif, alors, est de trouver un nouveau sens à cette vie. J’intensifie mon travail dans l’entreprise. J’apprends à utiliser la machine à écrire pour rédiger les devis et je me forme à la saisie comptable. Je m’occupe de toutes les démarches avec les organismes administratifs et les relations clientèles. Je tente d’établir de nouveaux projets d’avenir et de me sortir de cette posture de femme au foyer qui ne me convient pas. À la naissance de ma fille, l’organisation encore fragile se modifie à nouveau. Je rêvais alors d’une unité, d’une complicité plus profonde dans le couple. Je découvre alors que cette place de mère me conditionne davantage à accepter une posture totalement dépendante de la volonté de mon mari. De plus, un enfant demande du temps et de l’attention pendant ses premières années. Je m’occupe de Mounia avec patience et ainsi mes souhaits de jeunesse laissent place à cette vie qui me semble si monotone aujourd’hui. En janvier 1994, je découvre que je vais avoir un second enfant. Je ne l’avais pas prévu, Othman est né au mois de septembre.
En 1995, nous déménageons. Le nouvel appartement est plus grand : 100 m², pour nous quatre. Je continue à travailler avec mon époux et j’occupe une place importante dans l’entreprise. Je n’ai aucun salaire, ce qui m’oblige à demander de l’argent pour chaque dépense, cela me pèse. Mon souci d’indépendance financière ressurgit et pour le freiner je me restreins dans le moindre de mes achats. Cependant, je commence à m’interroger de plus en plus sur cet avenir, j’ai envie de travailler. De nouveaux choix s’imposent...
(58) J’interprète cette conception du monde dans le sens allemand de : « Weltanschauung ».
Sandrine Deulceux
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