Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
2. De moment en moment : d’un bond à un autre
2.1 La première thèse
J’aime dire que je suis née en mai 68, ce qui n’est pas vrai. Mais ce mensonge me plaît assez. Je pense que j’aurais bien voulu naître à cette période. Le slogan : « Il est interdit d'interdire » proclamé par les étudiants en révolte, me fait parfois rêver ! J’ai la curieuse impression d’avoir « loupé » des événements importants qui auraient pu modifier ma vie et la rendre hors du commun. Finalement, je ne suis pas née en mai 68, mais le lendemain de Noël, même pas le 25 décembre ! J’ai adopté cette date qui symbolise le mouvement de colère qui gronde en moi depuis l’enfance. Je revendique l’expression de « passionnée passive » un mélange de révolte et d'aliénation qui faisait dire de moi : « cette gamine n'est pas comme les autres ! J'étais la délaissée », celle dont l'anniversaire se fête un 26 décembre, après les fêtes.
J'ai grandi à Saint-Dizier, une sous-préfecture Haute-Marnaise qui abrite presque toute ma famille paternelle et maternelle. Cette petite ville tranquille, dans laquelle je m’échappe de temps en temps représente un lieu de ressourcement, un enracinement, l’endroit où je me sens bien, entourée de mes proches.
En 1983, un changement s’annonce. J’ai quinze ans et je fais l’analyse de mon parcours et surtout de mes échecs scolaires. Je suis au collège et ma 4ème se déroule mal. Je ne me représente pas la finalité de ce type d’enseignement. Je souhaite alors m’orienter vers une formation professionnelle. Après renseignements, le lycée Saint-Exupéry de Saint-Dizier propose des apprentissages dans les secteurs de l’hôtellerie, du service ou de la couture... Vu le peu d’offre, je choisis cette dernière formation pour deux raisons. C’était la profession de ma grand-mère. À l’époque de sa jeunesse, elle s’est battue pour obtenir le droit d’apprendre ce métier. Elle a toujours été fière de ce savoir-faire. La seconde raison concerne l’entreprise Devanlay Lacoste de Saint-Dizier. Elle prospère toujours et je sais que l’entreprise embauche dès l’obtention du diplôme. Il me suffit de m’inscrire dans ce lycée et d’effectuer mes trois ans d’apprentissage pour devenir rapidement indépendante financièrement. Soucieuse de parvenir concrètement et rapidement à la pratique de l'activité « couture », je me suis orientée vers cette section au sein d'un L.E.P (53), avec l’intention d’obtenir ce C.A.P. (54), pour me familiariser avec la confection des vêtements.
Je pense avoir déterminé le moyen idéal répondant à mes désirs. Cependant, à l’époque, je manque de recul historique et je n’envisage pas toutes les conjonctures : est-ce que ce métier va me plaire ? C’est le début de la délocalisation en masse dans les entreprises de l’habillement : Devanlay Lacoste embauche de moins en moins. Pourtant, ma réflexion s’affine pendant ces trois années, et je modifie mes plans de départ, car les expériences vécues me montrent de nouvelles alternatives. Par exemple, je me souviens d’une discussion avec Mme Herberalt, mon enseignante en CAP. Elle m’expliquait son itinéraire et faisait naître en moi cette ambition de poursuivre mes études et ce désir de transmettre un savoir-faire. Puis, le premier stage effectué chez Lacoste confirma mon envie de continuer au-delà du CAP, tant ce travail « à la chaîne » me semblait abêtissant. Cette vision me fit remettre en cause mes décisions prises, lors de mon entrée en apprentissage. Il me fallait maintenant prouver mes capacités et mes possibilités à intégrer une classe supérieure. De nouveaux projets se sont imposés comme objectif de carrière.
En 1986, j’obtiens mon diplôme. Entre temps, ma réflexion avait mûri, et j’envisageais de poursuivre par un B.E.P. (55) Mais la conjoncture m’était défavorable, les enseignants me refusaient l’entrée en B.E.P. Pour eux, je n’avais pas les qualités requises à cet enseignement professionnel, malgré un très bon niveau en enseignement général. Ce refus m’obligea à revoir mes plans. Il me fallut trouver une formation ailleurs, beaucoup plus loin, à 60 kilomètres. Cela m’obligeait à quitter ma ville natale. C’était aussi mon premier vrai départ du domicile de mes parents. Je devins interne au lycée Saint-Vincent de Paul à Châlons-en-Champagne (56), où je passais deux années extraordinaires. Elles me confirmèrent dans mes choix ; je gagnais en assurance et finissais première de ma promotion sans aucune difficulté. Heureuse de ces succès, je décidais de continuer. Je postulais pour entrer en première et effectuer un bac technique dans le secteur de la mode. Mais pour cela, je devais aller sur Paris. En 1988, je devenais ainsi lycéenne dans le lieu même où j’allais enseigner plus tard…
Jusqu’en 1990, je poursuivis mon chemin avec beaucoup de plaisir et de passion. Je m’impliquais dans mon travail. Je vivais dans un foyer tenue par les soeurs de Saint-Vincent de Paul. J’avais une chambre double avec une amie, connue en B.E.P., qui habitait Châlons-en-Champagne. Ce qui nous permettait de prendre le train jusqu’à Paris ensemble. Le soir, au foyer, nous passions la majeure partie de notre temps à étudier ensemble. Ce partage de nos connaissances et de nos savoir-faire a apporté une force à notre projet de réussite au bac. J’avais une certaine aisance dans les matières scientifiques, Valérie, mon amie, me dépassait dans les disciplines artistiques. L’entraide a consolidé notre amitié. Ainsi, deux années se sont ainsi écoulées. Puis, j’ai envisagé de poursuivre en B.T.S. Valérie ne m’a malheureusement pas suivie dans cette nouvelle étape. Les épreuves de la vie l’ont durement touchée lors de la terminale, une première fois par le décès de son ami dans un accident de voiture et une seconde fois par celui de sa mère, à la suite d’une longue maladie. Malgré ces épreuves, avec beaucoup de courage, elle est allée jusqu’au bout et elle a réussi son bac. Lors de la rentrée suivante, j’ai beaucoup regretté l’absence de cette amie. Nous aurions commencé ensemble cette nouvelle étape, elle m’aurait donnée plus de force et d’assurance. En écrivant le passage précédent, je prends conscience aujourd’hui de l’importance d’avoir une amie. Pourtant d’autres étudiantes ont poursuivi avec moi, mais cette complicité que nous avions, était particulière et construite sur des bases solides.
Ces cinq années d'immersion dans le monde de la mode m'ont révélé de nouvelles perspectives professionnelles. L'encadrement des équipes, la gestion de la production me séduisaient davantage. Cet itinéraire m'a dotée d'une réelle polyvalence dans les métiers de l'habillement tant au niveau pratique que théorique. Ainsi, bien avant ma rentrée en BTS, j’envisageais déjà de poursuivre après ces deux ans, dans une autre école hors-contrat : ESIV (57), qui préparait un diplôme niveau bac plus quatre.
En mai 1990, je présentais donc, ma candidature dans plusieurs lycées pour effectuer ce BTS. J’étais acceptée à Paris et Amiens. Bien qu’au départ, j’aurais aimé connaître une autre ville, je me décide pour Paris. Les trajets Paris/Saint-Dizier, sont plus simples. En septembre, je fis ma rentrée au lycée public des Taillandiers situé dans le onzième arrondissement. J’étais dépaysée : c’était un quartier plus populaire et un lieu très vivant qui se trouvait en plein développement lorsque je l’ai découvert. De nombreux pub apparaissaient dans une rue transversale très proche de mon lycée, et me tentaient beaucoup. C’était un nouveau test car ce changement de cadre me proposait une nouvelle forme de liberté. Pourtant, je ressentais aussi une certaine solitude car j’ai toujours eu des difficultés à me réaliser seule. Je n’étais pas préparée à cette nouvelle liberté, et je la percevais aussi comme très exaltante. Cependant, en y repensant maintenant, je sais qu’elle était problématique. Je me faisais l’effet d’une jeune provinciale nouvellement débarquée à Paris, qui souhaite tout vivre, tout connaître, alors que cela faisait déjà deux ans que j’y habitais. Pourquoi n’ai-je pas ressenti cela lorsque je suis arrivée au lycée Albert de Mun, en 1988 ?
53 Lycée d’Enseignement Professionnel.
54 Certificat d’Aptitude Professionnel.
55 Brevet d’Aptitude Professionnel.
56 En 1986, lorsque j’intègre ce lycée, Châlons-en-Champagne, se nomme Châlons-sur-Marne. Le changement de nom date de 1995.
57 École Supérieure des Industries du Vêtement.
Sandrine Deulceux
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