Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
2.1.3.1. Du possible à la réalité
Dans son livre Critique de la vie quotidienne, Henri Lefebvre exprime son doute quant à la volonté de chacun d’aller vers le possible.
« La vie quotidienne serait-elle à jamais immuable sous le soleil qui éclaire un monde toujours nouveau, immuable dans l’ennui, la grisaille, la répétition des mêmes gestes?
Beaucoup le croient, parmi ceux qui désespèrent de l’humain et s’attendrissent hypocritement sur ces «gestes éternels» des paysans, des mères, des ménagères…
La vie quotidienne n’est pas immuable ; elle peut déchoir, donc elle change. Et même les seuls vrais changements humains profonds sont ceux qui mondent sur cette substance et s’y inscrivent (H. Lefebvre, 1947²b, p. 243) ».
Il faut penser cet extrait aussi en rapport à l’époque à laquelle il fut écrit. Soit en 1945. Lorsqu’Henri Lefebvre termine son dernier chapitre, c’est la fin de la guerre et la découverte aussi pour certains de l’absurde. Comment faire pour ne plus penser le possible alors que cela fait partie de la nature humaine que de se construire par les projets et le progrès. Les causes de déchéance humaine sont produites au départ par une déchéance de la vie quotidienne, tel l’exprime l’auteur. Il explicite alors que le risque provient tant du fascisme au départ, mais que le progrès aussi peut en être l’instigateur. Donc, il s’interroge, après avoir présenté l’absurde, sur comment formuler au mieux le possible.
Le possible est dialectique, il peut être réel ou rester virtuel. Le terme possible est à la fois dans la réalité, ainsi que dans la virtualité. Le possible (30) prend son sens dans ce qui peut exister, ce qui est concevable, envisageable, réalisable, ce qui est admissible ou facile… Le terme possible prend le sens de permission, ce qui est autorisé, de ce qui est croyable. Il donne des limites entre un maximum et un minimum envisageables. Il exprime ce qui peut être réalisé, être vrai de ce qui ne l’est pas. Dans ce cas le possible prend le sens de contingent ou d’éventuel. C’est aussi la base du potentiel et du virtuel, de l’acceptable et du convenable, de l’imprévisible et du déroutant. Pour H. Lefebvre, il représente ce qui est réalisable, ce qui est conçu comme non contradictoire avec le réel ou le présent. Selon Henri Bergson : « Le possible est donc le mirage du présent dans le passé (H. Bergson, 1985) (31) ».
La réalité (32) est un terme issu du latin reellité ou réalitas. En 1550, il correspond au contrat rendu réel. Dans le langage courant, il se définit comme tout ce qui existe, qui n’est ni invention, illusion ou apparence. C’est une vérité. Suivant les domaines dans lequel ce terme est utilisé, son sens se transforme. En philosophie, il est réalisme, spiritualisme, et matérialisme. Ces formes de réalité sont l’expression de ce qui est réel dans le sens d’un fait, donc une connaissance. Le sens juridique de ce terme détermine le caractère de ce qui est réel. Dans la logique des faits, le jugement de réalité s’oppose au jugement de valeur. C’est aussi en relation avec la vie, l’existence réelle en opposition aux désirs, aux illusions, aux rêves. Tout ce qui se crée par l’imagination et les représentations s’explique par la réalité virtuelle. Selon Henri Lefebvre « le possible s’oppose au réel et fait partie intégrante du réel : de son mouvement. Si le possible se découvre aujourd’hui comme un horizon indéterminé et sans limites, c’est que porte en lui des contradictions radicales (H. Lefebvre, 1971b, p. 48) ».
La virtualité prend un sens différent en anglais, il s’apparente aux « faits ou qualités essentiels ». [...] Si nous prenons en compte cette signification dans notre «virtualisation » de situations riches en émotions, nous n’entendons pas par là qu’on doit toujours savoir de façon certaine et objective quels « faits ou qualités » s’avèrent « essentiels » dans une situation donnée. Mais nous partons en revanche de l’hypothèse qu’il est peut-être utile de traiter les émotions spontanées, suppositions, projections et idées qui orientent souvent notre comportement conscient non pas comme des possibilités mais bien plutôt comme des réalités, en partant du principe que ces réalités-là sont elles-mêmes des produits culturels qui ont leurs propres histoires et racines et sont à l’origine même de « qualité et faits » essentiels et cachés. Dans cette mesure, les deux sens du mot virtuel, lequel désigne donc à la fois ce qui est «possible mais non réel» et ce qui « concerne la partie essentielle d’une expérience », ne s’esculent pas mais s’ajoutent de façon complémentaire (B. Müller et J. Moll, 2009, pp. 207-208) ».
Ainsi dans ce qui est possible, la notion d’essentiel redonne sens à la réalité et à la virtualité, c’est par l’engagement que l’acte se réalisera. Pour Henri Lefebvre, le possible se présente par la production de son avenir. C'est-à-dire, l’homme est né pour être actif. Tout commence par la prévision d’une part, puis l’action ensuite qui réalise un changement possible, comme une révolution de la société. C’est une rupture, pour se diriger vers une conception du monde où existe la liberté de pensée, d’agir, pour faire son oeuvre. Il exprime le possible selon plusieurs niveaux de réalité :
- Le possible-possible : c’est tout un programme, c’est ce qui est réel, quotidien, le normal, sans surprise…
- Le possible-impossible : « Le nouveau romantisme (révolutionnaire) affirme le primat du possible-impossible et saisit cette virtualité comme essentielle au présent. Il estime ainsi franchir l’abîme entre le vécu partiel et le présent total. Il se propose de donner une signification nouvelle à ce mot si vague et dont on a tant abusé : le moderne (H. Lefebvre, 1971b, p. 50) ».
L’imagination est l’élément générateur du possible. Celui qui s’inscrit dans l’idée de réaliser ce qu’il imagine est déjà producteur de possibles. Les règles, les lois et la morale ont tendance à freiner notre imagination, à faire croire à chaque individu que l’instituant n’existe pas. Pourtant, rien n’est défini comme une fin. Le monde continue d’évoluer avec l’homme, vers un avenir où, enfin, la liberté existera comme vérité.
(30) Le terme possible existe à partir du XIIIe siècle, du latin possibilis, de la famille de pouvoir. En latin pouvoir devient potere, posse dans le sens « d’être capable de et avoir du pouvoir ». Le sens se transforme lorsque le sens de posse se croise avec celui de potis « être puissant ou être capable » ou de posse et potere «diriger » ou de posse et pertere «demander ». L’un des glissements des sens, a donné le possible, l’impossible le potentiel qui donne un sens virtuel « en puissance ».
(31) Cette citation est reprise du dictionnaire le Robert (2007). Elle provient du livre d’Henri Bergson, « Le possible et le réel » dans La pensée et le mouvant, Paris, Presse Universitaire de France, 1934, éd. 1985. La suite indique alors le mouvement entre le présent et le futur « Le possible est donc le mirage du présent dans le passé ; et comme nous savons que l'avenir finira par être du présent, comme l'effet de mirage continue sans relâche à se produire, nous nous disons que dans notre présent actuel, qui sera le passé de demain, l'image de demain est déjà contenue, quoique nous n'arrivions pas à la saisir. ».
(32) Le terme de réalité provient de la famille étymologique de l’adverbe « rien », issu du latin rem, res, rei qui exprime l’idée de « chose, être, affaire, fait ». La famille de res comprend réel, d’un terme juridique «relatif aux choses et aux biens ». Il peut prendre le sens de « publier », réalité, réifier et république et de «venger» comme la revendication.
Sandrine Deulceux
http://lesanalyseurs.over-blog.org