Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
4. L’éducation tout au long de la vie
L’éducation tout au long de la vie est fondée sur l’utopie que la société du XXIe siècle doit être une société éducative. Celle-ci doit s’articuler autour des fondements de l’acquisition, l’actualisation et l’utilisation des connaissances. C’est aussi une manière non pas de contrer la société actuelle de l’information, mais davantage de la structurer au service de tous. La société de l’information multiplie « les possibilités d’accès aux faits, l’éducation doit permettre à chacun de se servir des informations, les recueillir, les sélectionner, les ordonner, les gérer et les utiliser (J. Delors, 1996, 21) ».
Marx préconisait déjà une diminution du temps de travail afin que chaque homme puisse se consacrer à un travail concret. Il considérait que le travail du salarié était un travail abstrait dont le seul intérêt était de pouvoir subvenir au besoin de la vie. D’après des calculs, il estimait le temps de travail à six heures par jour. Son gendre, Paul Lafargue prit sa suite, et développa aussi une autre théorie diminuant aussi ce temps de travail, à trois heures. « Le travail ne deviendra un condiment des plaisirs de la paresse, un exercice bienfaisant à l’organisme humain, une passion utile à l’organisme social que lorsqu’il sera sagement réglementé et limité à un maximum de trois heures par jour (P. Lafargue, 1883, Réed. 2009, p. 35). Le temps est aussi une condition qui est prise en compte aujourd’hui. La diminution du temps de travail de ces dernières années apporte une proportion de temps libre de plus en plus appréciable. Selon Alain Bournazel, celle-ci devrait encore se réduire. « Si la période d’activité augmente, la durée globale du travail diminue. Jadis cette dernière était d’environ 100 000 heures pour une vie. Avant les trente-cinq heures, elle était de 70 000 heures. Certains estiment que d’ici 20 ans, elle tombera aux alentours de 45 000 heures. Plus la durée du travail sera réduite, plus la formation sera importante car plus le travail devra être productif. La réduction de la durée du travail élargit le temps libre de la formation mais en contrepartie la formation est indispensable pour réussir la réduction de la durée du travail (A. Bournazel, 2001, p. 90) ».
Aujourd’hui, l’O.C.D.E. (134), l’U.N.E.S.C.O. (135) et le Conseil de l’Europe délivrent des rapports sur l’éducation, ayant des caractères précis et différents. Ils sont tous d’accord que la scission entre l’éducation traditionnelle scolaire et la formation pour adulte ne permet pas d’accéder à l’éducation tout au long de la vie. Ces organismes tentent de découvrir le moyen de faire entrer le jeune dans un engagement sur une éducation à plus long terme en garantissant au départ un enseignement tourné vers les savoirs de base. C’est aussi donner les moyens d’apprendre à apprendre et de comprendre le sens de l’autonomie pour qu’à l’âge adulte chacun puisse avoir son propre état de conscience quant aux formations à suivre. Ainsi l’éducation tout au long de la vie pourrait permettre de devenir plus holistique pour entrer dans le mouvement qu’offre la connaissance.
L’O.C.D.E. souhaite garantir l’éducation tout au long de la vie dans un but économique lié principalement à l’emploi. Dans ses débuts, cet organisme considérait l’éducation permanente comme un moyen d’égaliser les chances au niveau de la formation, dans un climat plutôt d’ordre économique et dépendant du contexte politique dans lequel il évoluait. Pourtant, l’organisme évolue et en 1996, bien que l’apprentissage reste prédominant dans les recherches de cet organisme. La place de l’éducation tout au long de la vie s’accorde avec les autres parties dans le souhait de garantir l’enrichissement de la vie personnelle.
L’U.N.E.S.C.O est une organisation internationale qui a comme tâche importante de déterminer un système éducatif adaptable à tous les pays. Elle doit « concevoir une politique éducative d’ensemble qui unifie les programmes et réponde aux besoins, intérêts et priorités extrêmement divers de ses membres qui couvrent le monde entier (article de G. Papadopoulos, coord. J. Delors, 2002, p. 45) ». Le point d’ancrage de l’éducation tout au long de la vie se situe vers 1972, lors du rapport d’Edgar Faure, Apprendre à être : le monde de l’éducation d’aujourd’hui et de demain. Ce rapport précisait que l’éducation naissait d’un désir inné d’apprendre, et que ce désir pouvait conduire à une société plus humaine. C’est en 1996 que Jacques Delors poursuit cette quête en développement l’idée première de son prédécesseur. Les quatre piliers présentés dans son rapport servent alors de base aux principes d’une éducation tout au long de la vie. « Il souligne la nécessité de repenser et de relier entre elles les différentes séquences de l’éducation de façon à rendre plus variés les parcours tout en les valorisant (article de G. Papadopoulos, Coord ; J. Delors, 2002, p. 47) ».
La philosophie du Conseil de l’Europe et de l’Union européenne est d’ « …introduire les principes des droits de l’homme, de la démocratie, de la tolérance et du respect mutuel, de l’État de droit et de la résolution pacifique des conflits dans la pratique quotidienne de l’enseignement… »(136). Ces organismes considèrent que l’éducation permanente serait le tremplin pour égaliser les chances dans le domaine éducatif, tout en considérant l’aspect théorique et pratique de l’apprentissage pour acquérir les connaissances et les compétences. L’Union européenne s’engage aussi dans ce tournant décisif par rapport à l’éducation, et c’est dans son livre blanc qu’elle met en avant ses principes. En 1995, celui-ci sous le titre de Vers la société cognitive, engage le Conseil des ministres et le Parlement européen de proclamer en 1996, L’année Européenne de l’éducation et de la formation tout au long de la vie. L’objectif à atteindre est « de sensibiliser les Européens aux chocs fondamentaux causés par la société de l’information, la mondialisation, les progrès de la civilisation scientifique et technique et à la réponse que l’éducation et la formation peuvent apporter pour relever ce défi (E. Cresson, 1996, cité dans l’article de G. Papadopoulos, coord. J. Delors 2002, p. 52) ».
Devant ce panorama des différents organismes, qui portent un profond intérêt à l’éducation tout au long de la vie, ce paradigme est en progression vers un besoin d’épanouissement personnel. L’heure de la professionnalisation intensive s’estompe quelque peu pour redonner sa place à une éducation dans laquelle la place de la personne reprend ses droits. Pourtant il faut percevoir encore que l’éducation est aussi la possibilité à tous de trouver un métier idéal, de construire la société de demain comme une société éducative et cognitive. C’est aussi offrir à tous un travail correspondant à ses aspirations et compétences. C’est un moyen par lequel le travail devient une tâche concrète différente de ce que pouvait dire K. Marx, concernant l’abstraction du travail et transformant l’homme en machine.
Est-ce que l’éducation tout au long de la vie permet de s’élever vers la conception de l’Homme total ? En 1972, à l’aube de l’établissement de la loi sur l’éducation permanente, Edgar Faure rend son rapport présentant les prémices de la construction du paradigme de l’éducation tout au long de la vie. Il tente décrire l’attitude ou plus précisément le sens d’être en tant que devenir de l’homme. C’est un questionnement qui pourrait s’apparenter à la théorie de l’Homme total : apporter à tous la possibilité de se construire dans sa totalité, aller dans la recherche de toutes ses potentialités et se dépasser continuellement pour atteindre l’illusion de l’omniscience.
« L’éducation permanente doit-être conçue, dans le cadre général de l’entreprise éducative, comme un processus débutant à l’aube de la vie, englobant ce que l’on nomme communément les années d’école et se poursuivant tout au long de l’existence. Étude et apprentissage s’intègrent au travail et aux loisirs. Ainsi l’éducation est-elle conçue comme un processus de la croissance de l’être humain, de son accomplissement en tant qu’individu et que membre de nombreux groupes sociaux. Ce qui est ainsi visé, c’est donc l’homme total, et non pas seulement l’homme en tant que produit ; l’existence créative et non pas seulement l’existence productrice de biens matériels… (E. Faure, 1972, p. 209) ».
Ce premier projet lance les prémices de ce que sera l’éducation du XXIe siècle. L’objectif des réformes à venir est de conduire la société cognitive. « Celles d’une éducation coextensive à la vie, non seulement offerte à tous, mais vécue pour chacun, et visant à la fois au développement de la société et à l’épanouissement de l’homme (E. Faure, 1972, p. IX) ». La mondialisation engage tous les pays vers la tentative d’harmoniser l’éducation. Cette nécessité impose « d’établir de meilleures relations entre les gens, les groupes et les nations, le besoin de l’équité et le souci d’un meilleur développement personnel [...] (article de K. Mac Grégor, coord. J. Delors 2002, p. 9) ». Pour la commission de 1996 dirigée par Jacques Delors, l’éducation tout au long de la vie doit permettre de dégager la capacité d’apprendre, pour seulement ensuite de garantir les possibilités d’acquisition des connaissances et des compétences. Il prône davantage « le développement humain plus harmonieux, plus authentique afin de faire reculer la pauvreté, l’exclusion, les incompréhensions, les oppressions, les guerres (J. Delors, 1996, p. 9) ». Il propose donc quatre piliers comme point de départ qui sont : « apprendre à connaître, apprendre à faire, apprendre à être et apprendre à vivre ensemble (article de K. Mac Grégor, coord. J. Delors, 2002, pp. 11-12)»137.
De nombreux paramètres donnent un nouveau sens au monde actuel et permettent la mutation des systèmes éducatifs. L’éducation tout au long de la vie est une conception de l’apprentissage donnant accès au développement de la personne et des communautés, pour découvrir un monde meilleur. Dans les stratégies prévues par ces organismes, les atouts sont importants pour garantir une promulgation possible comme la flexibilité, la diversité et l’accessibilité dans le temps et l’espace de l’éducation. C’est le sens même de l’éducation pour tous, puisque chacun définira son propre rythme et le sens de son apprentissage. Cette éducation doit permettre « une construction continue de la personne humaine de son savoir et de ses aptitudes, mais aussi de sa faculté de jugement et d’action. Elle doit lui permettre de prendre conscience d’elle-même et de son environnement et l’inviter à jouer son rôle social dans le travail et dans la cité (K. Mac Grégor, 2002, p. 13) ».
Toutefois, tendre vers cet objectif c’est déjà mettre en place des stratégies de base transformant le sens même que tout un chacun donne à l’éducation. La première étape est que tout individu apprenne à apprendre et s’autonomise de plus en plus dans son apprentissage. Ensuite, que chacun puisse avoir obtenu un savoir de base lui donnant les clés pour poursuivre. C’est en quelque sorte professionnaliser les méthodes employées par les autodidactes. « Les contenus éducatifs essentiels dont l’être humain a besoin pour survivre, pour développer ses facultés, pour vivre et travailler dans la dignité, pour participer pleinement au développement, pour améliorer la qualité de son existence, pour prendre des décisions éclairées et pour continuer à apprendre (article de K. Mac Grégor, coord. J. Delors, 2002, p. 14) ». L’objectif déterminant est la satisfaction de l’individu par rapport à ce système d’éducation. Cet aspect doit être pris en compte car, sans l’implication de celui qui apprend, rien ne permet de croire en sa réussite. La motivation est le seul moyen d’aller vers le succès de ce projet à long terme.
(134) http://www.oecd.org/pages/0,3417,fr_36734052_36734103_1_1_1_1_1,00.html (consulté le 21/08/2010 14 h 45).
(135) Organisation des Nations Unies pour l’Éducation la Science et la Culture : Construire la paix dans l'esprit des hommes.
(136) http://www.coe.int/T/F/Coop%E9ration_culturelle/education/ (consulté le 21/08/2010 15 h 28).
(137) Les quatre piliers dont Jacques Delors expose la théorie en 1996, seront les principes de bases du concept de l’éducation tout au long de la vie.
- « Apprendre à vivre ensemble en développant les connaissances des autres, de leur histoire, de leurs traditions et de leur spiritualité. Et à partir de là, créer un esprit nouveau qui grâce précisément à cette perception de nos indépendances croissantes à une analyse partagée des risques et des défis de l’avenir, pousse à la réalisation de projets communs ou bien à une gestion intelligente et paisible des inévitables conflits.
- Apprendre à connaître, tout d’abord. Mais compte tenu des changements rapides induits par le progrès scientifique et les formes nouvelles de l’activité économique et sociale, il importe de concilier une culture générale suffisamment étendue avec la possibilité de travailler en profondeur un petit nombre de matières. Cette culture générale constitue, en quelque sorte le passeport pour une éducation permanente.
- Apprendre à faire, aussi. Au-delà, d’un métier dont on poursuit l’apprentissage, il convient plus largement d’acquérir une compétence qui rende apte à faire face à de nombreuses situations, dont certaines sont imprévisibles, et facilité le travail en équipe, dimension actuellement trop négligée dans les méthodes d’enseignement. Cette compétence et ces qualifications deviennent accessibles, dans de nombreux cas, si l’élèves et étudiants ont la possibilité de se tester et d’enrichir en prenant par à l’activité professionnelles ou sociales, parallèlement à leurs études. Ce qui justifie la place plus importante que devrait occuper les différentes formes possibles d’alternance entre l’école et le travail.
- Apprendre à être, enfin et surtout. [...] le XXIe siècle exigera de tous une grande capacité d’autonomie et de jugement qui va avec le renforcement de la responsabilité personnelle dans la réalisation de son destin collectif. Et aussi, en raison d’un autre impératif que le présent rapport souligne : ne laisser inexploré aucun des talents qui sont, comme des trésors, enfouis au fond de chaque être humain. Citons sans être exhaustifs, la mémoire, le raisonnement, l’imagination, les capacités physiques, le sens de l’esthétique, la facilité de communiquer avec les autres, le charisme naturel de l’animateur… (J. Delors, 1996, pp. 20-21) ».
Sandrine Deulceux
http://lesanalyseurs.over-blog.org