Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Analyse Institutionnelle, Etat et Droits de l’homme (2)
Y aurait-il des motifs de regrets ?
Le temps que nous dévoilons est celui des lamentations déçues de ceux qui avaient essayé auparavant de faire de mai 68 une sorte de commencement de la Longue marche. La déception de ces prophètes est entretenue par la progression de la crise économique annoncée par le premier choc pétrolier. Contrairement aux crises capitalistes antérieures, celle-ci n'annonce pas de révolution : pratiquement plus personne ne s'attend à des lendemains qui chantent...
On aurait pu penser à l'époque qu'« un goulag ne vient jamais seul... », En 1975, les vietcongs prennent Saïgon et au Cambodge, presque simultanément, les Khmers Rouges renversent le régime de Lon Nol. A partir de la première négociation sino-américaine, les Vietnamiens prennent leurs distances avec Pékin ; par contre le Cambodge retombe dans la zone d'influence chinoise qui appuyait Pol Pot et Khieu Sanfan dans leur marche vers le contrôle absolu du pouvoir. En 1977, grâce au Cambodge, année zéro, de F. Ponchaud, les Français apprennent qu'un massacre de deux millions de personnes (sur une population de 9 millions) a été perpétré par les révolutionnaires. La consternation est immense dans les milieux de gauche : de nombreux leaders cambodgiens avaient reçu un enseignement marxiste du temps de leurs études.... à Paris !
Avant-même la mort de Mao, en 1976, peu de doutes subsistaient quant à l'intérêt du Grand Timonier pour les bagnes : édité en 1975, Prisonnier de Mao, de J. Pasqualini, s'est vendu à soixante-dix mille exemplaires. Il a rendu ainsi public « les habits neufs du président Mao », déjà connus grâce au livre du sinologue S. Leys (1972) dont la divulgation avait été entravée, à l'époque, par les maoïstes français, défenseurs inconditionnels de la Révolution Culturelle.
« La Révolution culturelle qui n'eut de révolutionnaire que le nom et de culturelle que le prétexte tactique initial, fut une lutte pour le pouvoir menée au sommet entre une poignée d'individus, derrière le rideau de fumée d'un fictif mouvement de masses (dans la suite de l'événement (...) un courant de masse authentiquement révolutionnaire se développa spontanément à la base, se traduisant par des mutineries militaires et par de vastes grèves ouvrières ; celles-ci, qui n'avaient pas été prévues au programme, furent impitoyablement écrasées) » (Leys, apud Hamon et Rotman, 1988 ; 364).
La saga, cependant, n'est pas seulement cambodgienne ou chinoise. En URSS, la dissidence devient visible comme les tournesols, à tel point que, sur une proposition du Général Pinochet, Brejnev accepte un échange de prisonniers politiques : l'écrivain soviétique W. Bukovski contre le secrétaire général du PC chilien L. Corvalan. En 1971, Bukovski avait écrit Une nouvelle maladie mentale en URSS : l'opposition, livre publié en plusieurs langues, suivi d'une lettre ouverte aux psychiatres occidentaux leur demandant de donner leur avis sur les expériences en cours dans les pays de l'Est. La même année, réunie au Mexique, la Worl Psychiatrie Association évite de discuter le thème de ce que l'on appelle les « abus » : parce que, bien sûr, comme en psychiatrie, tout est abus, il aurait fallu attendre que la « science » occidentale présente d'abord ses lettres de noblesse. C'est seulement en 1977, au Congrès d'Honolulu que tombera une condamnation en bonne et due forme, séparant cyniquement la « bonne psychiatrie occidentale » des « déviations cruelles » de l'Orient.
Quand Bukovski est libéré après dix ans de camps de travail, il connaît bien le monde qu'il habite. Pendant que Corvalan est accueilli avec tous les honneurs au Kremlin, lui, se garde soigneusement de poser le pied en territoire chilien. Il en profite en passant pour faire une synthèse ironique du principe d'équivalence en vigueur : « On devrait échanger Brejnev contre Pinochet » (apud Roudinesco, 1988 : 545).
Heliana de Barros Conde Rodrigues
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
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