Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
De l'individualisme compétitif à la coopération solidaire
Le coopérativisme comme alternative dans le monde du travail (7)
Carte de Travail signée : mythe ou facteur prépondérant d’insertion sociale ?
L'un des thèmes évoqués dans la littérature et fréquent dans le débat public sur le coopérativisme populaire se rapporte aux questions du code du travail, qui traversent les relations des adhérents avec leurs institutions coopératives. Daniel Rech (1995b) analyse cette question sous l'angle de l'horizontalité ou verticalité de ces filiations. Dans les relations coopérativistes - modèle horizontal - le travailleur est copropriétaire, coadministrateur et, en même temps, usager de l'organisation. Ce modèle prévoit encore l'autonomie du travailleur, dans une attitude d'initiative face à la coopérative. Le modèle est vertical dans les relations d'emploi, caractérisées par la dépendance et, par conséquent, la subordination de l'employé/ travailleur.
Or, lorsque ces coopératives agissent de manière centralisée et verticalisée dans leur gestion, les relations de travail deviennent dissonantes pour le soi-disant copropriétaire et coadministrateur qui ne se voit que comme usager. Dans ces conditions-là, le travailleur, privé des avantages de sa participation dans la coopérative, doit tout de même faire face aux restrictions légales inhérentes à sa condition d'«adhérent » - ne jouissant pas des bénéfices restreints aux employés du système de contrat d'entreprise. Il regrette alors l'absence de la « Carte de Travail ». Dans une étude récente sur les formes de gestion et d'action des coopératives de production dans les Etats du nord-est du Brésil, Jacob C. Lima (2002) évoque les contradictions propres aux coopératives identifiées au modèle des entreprises : un travailleur sans autonomie de travail et souhaitant être salarié qui, se sentant trahi, revendique des droits. Cet auteur trouve des résultats semblables aux nôtres, en ce qui concerne le manque de droits qui représenterait un grand inconvénient dans les trois coopératives qu'il a étudiées. De plus, il confirme les arguments cités plus haut par Daniel Rech.
La « Carte de Travail signée » (le contrat de travail signé sur sa Carte de Travail) identifie socialement l'individu dans notre culture. Dans une société d'inégaux, le fait d'avoir une Carte de travail, signifie un titre de citoyenneté pour un travailleur à bas revenus et qui, en général, habite une favela où domine la marginalité. Avoir un contrat de travail signé sur sa Carte, c'est jouir d'un minimum de respect et de sécurité, voire une garantie de vie (pendant une descente de police éclair dans les favelas, par exemple). Ainsi, ce qui prédomine dans l'imaginaire social, c'est la représentation que seul celui qui a la carte de travail est un citoyen ! C'est dans ce sens que nos interviewés ont désigné le travail à la «Carte signée» comme un avantage du modèle de contrat d'entreprises. De même, il nous a semblé que c'est ce même facteur qui est responsable du malaise chez les hommes vivant la situation d'adhérents. C'est comme si cela les rendait « inférieurs » dans leur environnement social et incertains quant à leur capacité à entretenir financièrement leur famille. D'une manière contradictoire, la « Carte signée » représente le conflit qui est le poids de l'identité sociale de l'assujettissement, mais représente aussi la sécurité, en contrepoint de l'absence de patron. Ce qui revient à dire que, sans la carte de travail, c'est la liberté et l'autonomie, mais que c'est aussi l'abandon.
Curieusement, pendant que nous discutions dans les réunions d'équipe au sujet de l’importance du contrat de travail, sujet présent dans les discours des adhérents, quelques femmes d'une des coopératives avec lesquelles nous étions en train de travailler, et dans lesquelles nous aidions en tant que consultants à l'élaboration d'un projet, sont venues nous rejoindre dans une réunion à l'Université. Elles étaient très fières de leurs cartes d'identification, pas très discrètes d'ailleurs (avec photo, nom de la coopérative et adresse), attachées à un gros ruban autour du cou. Elles venaient de traverser la ville en bus, portant leurs cartes d'identification pour que tout le monde puisse attester leur identité de travailleuses. Si je n'ai pas de carte de travail, je m'en fais une. D'une part, on réaffirme l'identité de l'adhérent : la référence structurante que l'institution confère au sujet, se matérialise par la carte d'identification. D'autre part, le badge devient le simulacre de la « Carte signée », objet secret de désir.
Jacyara Carrijo Rochael-Nasciutti
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
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