Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
Au terme de ce parcours à l’intérieur de la pensée foucaldienne, il apparaîtra assez clairement que la méthode archéo-généalogique n’est réductible ni à l’histoire des sciences ni à celle de la pensée politique. La reprise des concepts foucaldiens à l’intérieur de ces deux traditions ne rend pas justice à la singularité du projet foucaldien. Car son cheminement de pensée apparaît plutôt comme une construction « artisanale (36)» et mouvante, qui vise à relever historiquement l’articulation conceptuelle entre une formation de pouvoir et une configuration de savoir sans postuler pour autant l’antériorité d’un concept sur l’autre. Je voudrais en effet montrer que l’élaboration progressive du modèle généalogique conduit Foucault à dépasser la conception du rapport « externe » entre instance politique et instance scientifique (un pouvoir rend certains objets disponibles à un certain savoir qui valide par conséquent ces objets comme « scientifiques » et vice versa (37)). La généalogie oblige à repenser la construction d’objets scientifico-politiques dans un processus où le pouvoir se donne immédiatement sous la forme d’un « savoir faire », et où un certain rapport de savoir se présente immédiatement comme un « pouvoir faire » (dans le sens d’être autorisé à faire) quelque chose d’un objet (38). Immanence, donc, entre pouvoir et savoir. Mais, dans la mesure où un savoir se traduit immédiatement dans un pouvoir, cette immanence ne conduisait-elle pas alors à un renforcement de la conception du pouvoir comme domination ? Évidemment, la réponse réside dans la définition même des relations de pouvoir comme des processus conflictuels : si le pouvoir n’est pas une substance possédée par les uns et subie par les autres, alors il en est de même pour le savoir.
Faire une analyse généalogique signifie précisément rompre avec la présupposition qu’un certain rapport de force puisse se maintenir indéfiniment en détenant les clés d’un savoir qui lui est dû, en exerçant en somme un certain monopole de la pensée. Le concept de dispositif, apparemment obscur et spécifique, représente alors la clé de voûte de l’analyse archéo-généalogique. Loin d’être une « machine » destinée à capturer des forces vivantes, le dispositif doit être compris comme l’agencement des rationalités hétérogènes répondant à une urgence, c’est-à-dire à l’émergence d’une transformation généralisée des rapports de force, témoignant d’une évolution de la pensée. Ainsi l’histoire généalogique d’un concept doit aboutir logiquement à une mise en lumière de l’expérience de pensée qui a permis l’éclosion du concept à l’intersection entre une certaine forme du savoir et une certaine relation de pouvoir.
On ne travaille jamais seul. Un livre ne s’écrit pas sans l’aide et la participation active d’un grand nombre de personnes. Au terme de l’entreprise, les contours dessinant la figure rassurante de l’auteur sont désormais brouillés. C’est la raison pour laquelle il faudrait ici fournir, plus que des remerciements, une liste de contributeurs qui, avec leurs suggestions, leurs hypothèses et souvent leurs critiques, ont contribué à l’achèvement de cette recherche. Je tiens à remercier, en premier lieu, mes deux directeurs de thèse, Michel Senellart et Arnold I. Davidson, pour m’avoir écouté, conseillé et avoir dirigé ce travail avec bienveillance. L’apport de leurs réflexions à cet ouvrage est énorme. Je tiens à remercier chaleureusement Bertrand Binoche qui m’a vivement conseillé de publier ce travail de recherche sous la forme du présent ouvrage. Je n’oublie pas Pierre-François Moreau, Manlio Iofrida et Sandro Chignola qui ont lu ce travail dans sa première incarnation, leurs remarques ponctuelles m’ont permis de l’améliorer.
Ma gratitude va aussi à celles et ceux avec qui j’ai pu discuter des questions concernent de près ou de loin cet ouvrage au cours de nombreuses années, notamment à l’université de Pise et à l’ENS Lyon, dans les séminaires consacrés à Michel Foucault à l’EHESS ou aux archives de la philosophie contemporaine à l’ENS-Ulm, au centre Michel-Foucault ou ailleurs : Philippe Artières, Federica Barzanti, Jean-François Bert, Giuseppe Bianco, Philippe Bonditti, Jean-François Braunstein, Alain Brossat, Florence Caeymaex, Tomaso Cavallo, Andrea Cavazzini, Philippe Chevallier, Silvia Chiletti, Daniel Defert, Arlette Farge, Benjamin Faure, Frédéric Fruteau de Laclos, Emmanuel Gripay, Fréderic Gros, Charlotte Hess, Remi Hess, Hervé Houl’chen, Rada Ivekovic, Guillaume Le Blanc, Antony Manicki, Carine Mercier, José Louis Moreno-Pestaña, Paolo Napoli, Carlo Parisi, Mathieu Potte-Bonneville, Marcelo Raffin, Judith Revel, Philippe Sabot, Maria Eleonora Sanna, Paolo Savoia, Valentin Schaepelynck, Marica Setaro, Ferhat Taylan, Tzuchien Tho, Aurélie Veyron-Churlet, Marcello Vitali Rosati, Frédéric Worms, Jean-Claude Zancarini, parmi les autres.
Sans ces dialogues, mon travail n’aurait sans doute ni la même forme ni la même richesse.
Lucette Colin, Sophie Burdet, Edwige Phitoussi et Vincent Farnea ont lu et corrigé avec patience mon français exotique, entreprise qui n’est pas des moindres: qu’elles et ils en soient remerciés. C’est sans doute à la patience et au soutien constant de Charlotte que je dois le plus. Quant à Louise, elle est au centre de tout.
Ce livre est dédié à la mémoire d’Aldo Giorgio Gargani, professeur inoubliable et inoublié de l’université de Pise.
36 « Je n’ai pas de théorie générale et je n’ai pas non plus d’instrument sûr. Je tâtonne, je fabrique, comme je peux, des instruments qui sont destinés à faire apparaître des objets. Les objets sont un petit peu déterminés par les instruments bons ou mauvais que je fabrique. Ils sont faux, si mes instruments sont faux. […] J’essaie de corriger mes instruments par les objets que je crois découvrir, et à ce moment-là, l’instrument corrigé fait apparaître que l’objet que j’avais défini n’était pas tout à fait celui-là, c’est comme ça que je bafouille ou titube, de livre en livre » (« Pouvoir et savoir », entretien avec Hasumi, octobre 1977).
37 Tel était, en effet, le présupposé qui régissait l’analyse des rapports entre psychiatrie et pouvoir pénal dans la perspective foucaldienne de la première moitié des années 1970, et que S. Legrand résume ainsi : « La psychiatrie fournit au système pénal l’élément de code requis par son jeu de véridiction (qui implique que l’acte criminel soit rendu intelligible pour être jugé), et ipso facto le mécanisme pénal fournit à la psychiatrie un élément de surpouvoir qui lui permet de s’étendre et de se généraliser » (Les Normes chez Foucault, op. cit., p. 256).
38 Cf. A. Desrosières, « Peut-on tout mesurer ? Les deux sens, technique et social, du verbe pouvoir », in N. Coquery, F. Menant, F. Weber, Écrire, compter, mesurer. Vers une histoire des rationalités pratiques, Paris, Éditions Rue d’Ulm, 2006, p. 255-264.
Luca Paltrinieri
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