Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
AUJOURD’HUI, UN TEXTE D’ARMAND AJZENBERG
ENTRE RÉSISTANCE ET COLLABORATION… SOUS VICHY.
UN EXEMPLE POLITIQUEMENT INCORRECT.
C’est à partir des travaux d’un chercheur du CNRS – Christian Rossignol – que j’ai découvert l’existence d’un « Conseil technique de l’enfance déficiente et en danger moral » créé par Laval le 25 juillet 1943. Pour ce chercheur, Pierre Laval, dès sa prise de pouvoir, préparait une politique eugéniste éliminatoire concernant certaines catégories de l’enfance inadaptée.
En effet, pour le Dr Lagache, il s’agissait entre autres de distinguer ces enfants entre « récupérables, semi-récupérables et non-récupérables ». Le Dr Dublineau proposait quant à lui de « séparer nettement adaptables, semi-adaptables et inadaptables ». « Nous ne pouvons éviter la question de ce que pouvait signifier et impliquer en 1943, au plus fort de la mise en œuvre de la “solution finale”, le fait d’être classé “inadaptable” ou “irrécupérable” ? » écrit le chercheur. De plus, ajoute-t-il : « on peut se poser la question de savoir si ces psychiatres ignoraient ce qui se passait à ce moment, en France et en Allemagne dans les hôpitaux psychiatriques ? C’est peu vraisemblable ».
Ceci est plus largement décrit dans notre ouvrage : « L’abandon à la mort de 76 000 fous par le régime de Vichy ».
http://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=39151
Ce qui suit figurait dans une première version du manuscrit. L’ambivalence des attitudes et des comportements était sous Vichy bien plus pratiquée qu’on ne le dit et trop long pour le livre. Voici ici restitué ce que j’ai coupé :
« Cela interpelle, comme on dit, de savoir que les séances de ce Conseil se soient poursuivies, de sa date de création (25 juillet 1943) jusqu’aux 26 et 27 juin 1944… à Paris. La dernière séance prévue en août 1944 n’eut pas lieu : Paris à cette date était libérée. Cela interpelle encore quand on constate que la création de ce Conseil est directement commanditée par Pierre Laval et que le ministre Grasset assiste aux séances de ce Conseil, ce qui témoigne pour le moins de l’importance qu’il accordait à ce projet, et qu’y participer relève alors peu ou prou d’une franche Collaboration avec le régime de Vichy. Cela interpelle encore plus quand on découvre parmi la liste des personnalités éminentes qui y participent : le Docteur Heuyer, fondateur de la neuro-psychiatrie infantile, Louis Le Guillant, élève de celui-ci et déjà psychiatre novateur de renom et qui le deviendra encore plus après la guerre, mais aussi résistant et qui accueillit à l’hôpital psychiatrique de la Charité-sur-Loire des maquisards et des réfractaires au S.T.O., Henri Wallon, suspendu d’enseignement au Collège de France de 1941 à 1944 par le gouvernement de Vichy et l’un des pères, après la Libération, du plan de réforme de l’enseignement dénommé « plan Langevin-Wallon ».
Cela n’interpelle pas moins quand on apprend, la guerre terminée, que tous ces acteurs du Conseil technique sont intégrés au ministère de la Santé dirigé alors par le communiste François Billoux et leurs travaux mis en œuvre. Cela interpelle toujours si l’on se replace dans le contexte de l’époque. À la création du Conseil, la défaite allemande à moins d’être aveugle est annoncée, des dizaines de milliers de juifs ont été déportés, la Milice de Darnand arrête et torture à plein régime. Les 26 et 27 juin 1944, les alliés ont débarqué en Normandie et marchent sur Paris, il n’y a plus de doute quant à l’issue de la guerre. Pourquoi tant d’acharnement à continuer à travailler ? Et pourquoi tant d’acharnement à vouloir le faire jusqu’à la dernière minute ? La réponse de Christian Rossignol est la suivante : « le dispositif institutionnel issu des travaux techniques constitue un outil de pouvoir et de contrôle social auquel il sera bien difficile de renoncer ». Que la guerre continue ou qu’elle s’arrête pourrait-on ajouter.
Les acteurs du Conseil Technique de l’Enfance Déficiente ou en Danger Moral ne semblent pas avoir tiré gloire de leur participation à celui-ci. C’est le contraire même semble-t-il. Par exemple, s’agissant des documents déposés aux Archives de France par les descendants d’Henri Wallon, on ne constate dans l’introduction qui en est faite par le Conservateur (Thérèse Charmasson) aucune référence à cette époque, sinon sa suspension d’enseignement au Collège de France de 1941 à 1944. On constate, curieusement, l’absence de dates concernant les documents se rapportant à cette période du Conseil technique : « projet de nomenclature et de classification des jeunes inadaptés établi par le Docteur Lagache, 13 pages dactyl., modifications proposées, 10 pages dactyl., projet de lettre de H. Wallon à D. Lagache, 2 pages manuscrites, sans date ; plan d’assistance aux enfants anormaux, 6 pages dactyl., sans date, avec corrections autographes de H. Wallon. […]
Documents concernant l’enfance délinquante : exposé du projet de loi créant et organisant des institutions de protection et de rééducation de mineurs délinquants, 4 pages dactyl., sans date ; projet de loi relatif aux institutions publiques destinées à recevoir des mineurs délinquants malheureux ou en danger moral, et organisant leur inspection permanente, 15 pages dactyl., sans date ; […]
Documents concernant l’enfance anormale et délinquante : rapport relatif au projet de loi sur l’éducation des enfants anormaux, suivi du projet de loi, sans date (après 1939) […]
Coordination des services de l’enfance déficiente ou en danger moral. But, activités, réalisations, Paris, sans date ; projet d’arrêté organisant auprès du ministère de la Santé publique un conseil technique de l’enfance déficiente et en danger moral, sans date ; […]
Étude concernant les enfants inadaptés, 35 pages dactyl. Sans date ».
Il en va de même des archives de Louis Le Guillant. Les dates des documents archivés sautent de 1938, 1940 à 1945. Pas de documents concernant la période de l’Occupation ».
Un historien aura-t-il la curiosité d’y aller voir ?
Il ne s’agit pas ici de juger et encore moins de condamner mais force est de constater qu’en cette période grise de l’Histoire de la France l’ambivalence des attitudes et des comportements était alors un trait majeur, tout au moins jusqu’en 1943. Mais après… ? Pouvait-t-on encore être, dans le même temps et en pleine connaissance de cause, collabo et résistant.
Le 14 décembre 2012, L’Humanité consacrait une page à Henri Wallon. Ses qualités de résistant et de communiste (il adhère au PC en 1942) sont mises en avant. Sa participation au « Conseil technique… » est ignorée ?
(…)
Ces informations régulières sont diffusées actuellement à un groupe de plus de 630 relations de 1er niveau et, si vous y voyez un intérêt, à plus de 100 000 autres relations de 2ème niveau, si bien sûr celles-ci sont par vous relayées.
A vous lire… et à suivre…
Transmis parArmand Ajzenberg
http://lesanalyseurs.over-blog.org