Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
La Fac ici et maintenant (Extraits d'un journal de route) (suite)
Dans mon carnet d'hier, mes notes commencent par la transcription d'un rêve.
« Je suis loin, quelque part dans une campagne un peu brûlée par le soleil. J'entends annoncer que le train «pour la rue des Ecoles» va passer dans très peu de temps. J'allais prendre ce train, qui est vétusté comme l'était le B.A.B. (Bayonne-Anglet-Biarritz) ou peut-être le T.G.M. (Tunis-Goulette-Marsa). C'est en tout cas un vieux petit train et je ne savais pas qu'il pouvait me conduire jusqu'à cette petite gare de la rue des Ecoles, à Paris. Alors je cours, je grimpe sur un talus qui fait remblai le long de la voie ferrée, je le grimpe difficilement pendant que le train entre en gare. J'ai juste le temps de me hisser sur le capot de la locomotive. Mais le conducteur du train ne veut pas de moi dans sa cabine, il me repousse. Alors je rampe, tandis que le train est déjà en marche, et fais un grand effort pour tenter de parvenir jusqu'au compartiment de tête où j'espère, sans trop y croire qu'on me laissera entrer.
J'ai aussitôt pensé par association à cette rue des Ecoles qui borde la vieille Sorbonne : c'est un retour vers mes « jeunes années », quand j'étais étudiant à Paris. J'habitais, boulevard Saint-Michel, une petite chambre de bonne. Je préparais mon mémoire de D.E.S. sur la psychanalyse et je lisais des textes où il était question d'hypnose, de Charcot et de Bernheim.
(...)
J'observe de plus en plus en moi, en ce moment, les moments de transition entre le sommeil et la veille. L'autre nuit, je suis sorti d'un cauchemar dans lequel on allait me crever les yeux, me tuer peut-être, d'un coup de poignard. Je m'étais autorisé à répliquer à quelqu'un qui m'insultait en prononçant des mots qui dans sa culture, - probablement celle du Maghreb - comportaient une telle charge que ça produisait en retour cette agression.
Je me suis réveillé en hurlant de frayeur. Et ce cri venait dans un moment où déjà sorti de mon sommeil, je n'étais cependant pas suffisamment éveillé pour contrôler totalement mes réactions.
Je suis assez souvent dans des états analogues, même éveillé, quand il m'arrive de penser à haute voix, ou bien encore, ou bien surtout, de réagir à une pensée désagréable, insupportable, par des mots prononcés à haute voix, comme pour une sorte de conjuration. Il me semble maintenant que cela n'est pas sans rapport avec les mécanismes producteurs du somnambulisme.
(...)
Dans un autre rêve, noté immédiatement après celui du train,j'anime, ou bien je participe à l'animation d'un groupe de théâtre amateur. J'ai du succès et je séduis des filles de la troupe.
Par association, j'ai pensé immédiatement à notre discussion, lundi après-midi, dans l'équipe d'animation d'E.C.A., à propos d'un atelier de théâtre dont l'enseignant-animateur voulait faire une «U.V. annuelle». Au cours de la discussion qui a suivi, j'ai pris position contre cette initiative pour sauvegarder les normes du nouveau premier cycle : le semestre d'orientation rend impossible la mise en route d'U.V. annuelles, toutes les U.V. doivent s'arrêter fin janvier 85.
Or, dans ce rêve, je m'installe dans un travail de théâtre qui sera long, et qui me plait (ce n'est certainement pas le théâtre de la tarentulée, à Lecce, qui dura seulement deux mois). Il y a ainsi une sorte d'opposition entre mon activité du jour, où je me complais dans la gestion et l'administration, et mes rêves de la nuit, qui traduisent probablement une part de moi-même très différente. Ce qui m'intéresse, au fond, me disais-je, c'est davantage la création que l'administration. Et c'est probablement pour cela que j'ai besoin d'écrire chaque soir. Mon Journal est comme mon petit théâtre : c'est le moment de création, même si je crée pour moi seul, pour mon seul plaisir, pendant que d'autres vont au cinéma. (...)
Georges Lapassade
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
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