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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Georges Lapassade : La Fac ici et maintenant (Extraits d'un journal de route) (13)

La Fac ici et maintenant (Extraits d'un journal de route) (suite) 

 

 

Hier soir, K. et R. mes collègues ont refusé d'accorder son D.E.A. à B. Cela était lié à la nécessité où ils sont continuellement d'exhiber les signes de la SCIENCE. Leur « numéro » signifiait aussi :

Voyez, ce B. est un disciple de Lapassade, il a travaillé sous sa direction et vous pouvez constater le résultat : le questionnaire est mal fait. Dans une de ces questions, B. demande aux jeunes s'ils vont au cinéma et on connaît déjà la réponse, il ne cherche pas à savoir si ça varie avec le sexe, avec l'âge, avec le quartier, avec le nombre de chiens et de chats dans l'appartement ! Le résultat est lamentable ! On ne peut pas valider ces 150 pages ! Ce travail doit être recommencé.

 

 

Ils ne voulaient même pas négocier, considérer que B. a probablement travaillé davantage que d'autres qui ont obtenu leur D.E.A.

 

 

Après cet échec injuste, B. risque de perdre sa bourse d'études, et de retourner chez lui, à Ghardaïa.

 

 

Ce que font les profs est révoltant. Ils ne s'informent pas sur l'institution de leur enseignement, ils disent n'importe quoi aux étudiants, ils font semblant d'avoir des critères de validation sûrs, mais la validation est basée très souvent sur l'arbitraire : il faut que l'étudiant fasse de la lèche aux profs, qu'il se montre à leurs cours, qu'il partage leurs mesquineries.

 

 

Ce que font les profs est révoltant, mais les étudiants ne se révoltent pas. « Révoltant » signifie ici quelque chose qui devrait induire une réponse, une révolte. Pourtant, les gens ne se révoltent pas. Il serait intéressant de chercher à savoir pourquoi.

 

 

A quoi peut servir ce nouveau « savoir » que j'ai de la fac ?

 

 

A rien. En tout cas à rien localement, dans la fac. On ne peut rien changer dans cette fac. Cela montre que l'intervention interne (du moins telle que je la pratique, mais qui dit mieux ?) est un mythe, si on entend par «intervention » des actes susceptibles de produire des changements.

 

 

Et ça n'est pas non plus une recherche-action car, au fond, je n'agis pas : je dérive, continuellement, dans la fac, je parle avec les gens, je regarde les attroupements tranquilles d'étudiants devant des portes fermées aux heures d'ouverture. Quelquefois je les vois attendre calmement des profs qui ne viennent pas.

 

 

J'en viens ainsi à penser que je ne fais pas de l'intervention interne. Je ne fais même pas de «l'analyse interne », expression noble, et qui vise à faire croire qu'on est sérieux, qu'on a des « concepts » pour «l'analyse».

 

 

Je fais simplement, comme on dit au Maroc, du «taberguig » : ça signifie le commérage, les ragots, ce qu'on fait chaque soir dans la rue principale de la ville à l'heure. Les gens se promènent, vont et viennent en bavardant, ils commentent les événements locaux de la journée. Les garçons rencontrent les filles et leur donnent des rendez-vous. Il serait très intéressant de recueillir ces conversations, de les étudier peut-être, mais les gens ont l'impression en même temps que ce moment-là, très agréable, où l'on traite, dans la rue, des affaires importantes, ne fait pas partie du sérieux de la vie. Le mot que j'ai dit, « taberguig » est un peu dérisoire. Quelqu'un m'a cité un jour une histoire qu'on raconte à Marrakech. Il y a deux compères qui bavardent dans une petite ruelle (un derb). Ils voient passer quelqu'un qui se dirige vers le souk et ils font aussitôt des hypothèses sur cette démarche de l'autre.

 

 

Celui qui est parti pour le souk sait que les deux autres sont très intéressés à ce qu'il est allé acheter, c'est en ce moment leur seule préoccupation. Or, il est allé acheter des tripes. Pour tromper l'espion, il achète aussi une petite gargoulette et il met les tripes dedans en prenant soin de bien fermer.

 

 

Lorsque les deux compères le voient arriver de loin, ils sont intrigués :

-   Il a peut-être acheté du petit lait, dit le premier.

-   Certainement pas ! répond l'autre. Sa femme a porté ce matin la pâte chez le boulanger, ce n'est pas le jour du couscous...

Et ça continue, jusqu'au moment où le voisin passe devant eux :

-   Tu as donc acheté des tripes ! lui dit l'un des compères.

-  Mais comment l'as-tu deviné ? s'étonne celui qui vient du souk.

-  C'est très simple, il y a des mouches vertes sur ta gargoulette et tout le monde sait que les mouches vertes aiment les tripes.

 

 

L'histoire, racontée en dialectal de Marrakech, est bien plus savoureuse, elle perd tout à la transcription, surtout pour le lecteur qui ne connaît pas Marrakech avec son langage, sa cuisine, son humour. On ne peut apprécier ce récit que par une lecture indexicale.

 

(...)

 

 

 

Georges Lapassade


Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

 

 

 

voir : http://journalcommun.overblog.com

 

et : http://lesanalyseurs.over-blog.org

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