Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.
14 Janvier 1985,
(suite)
Je transcris maintenant un rêve de la nuit dernière.
Nous sommes trois amis et nous cherchons une chambre à l'hôtel hippie d'Essaouira. Mais il n'y a pas de chambre disponible. Je vois en passant par la porte ouverte, une chambre dans laquelle on avait entassé des matelas. Elle est occupée. Nous sommes sortis de l'hôtel, et c'est maintenant la rue des Archives, face à l'hôtel, à la tour d'angle. Je sors le premier, des policiers en uniforme me voient sortir, ils paraissent hésiter un peu et continuent leur marche. Mes amis sortent après moi, malgré les consignes. L'un d'eux passe la porte et c'est déjà un peu suspect. Le troisième va enfin sortir à son tour, il entrouvre la lourde porte, voit les policiers, referme, reste à l'intérieur. Soudain, les policiers ont tous l'arme au poing, ils veulent l'arrêter et m'obligent à avancer vers la porte fermée pour tenter de la faire ouvrir du dedans. Je vais être pris entre deux feux quand je me réveille.
Je vais essayer d'analyser ce rêve.
J'associe l'image de cette porte ouverte trois fois, ou plus exactement franchie deux fois seulement, la troisième tentative ayant avorté, à notre querelle avec les sociologues autour du DEUG.
Et « ça colle » assez bien. Les deux sorties autorisées par les flics sont celles deux DEUG que préparent nos sociologues, institués : les deux DEUG de formations H.C.S. (monde européen) et T.E.S. (Territoires, économies, sociétés).
La troisième sortie, celle du DEUG de sociologie clinique est interdite par des flics armés de revolvers.
Hier, au téléphone, Robert Castel me disait : « Nous n'allons pas jouer dans la fac les flics de la sociologie...». Mais il me dit sa détermination et sa conviction : il avait à prévoir les flux d'étudiants qui iraient s'inscrire en licence de sociologie, et par conséquent dans son département, dans deux ans, après avoir obtenu un DEUG de sociologie. Et comment gérer des étudiants préparés par « trois DEUG » ou plutôt un même DEUG, mais préparé dans trois formations avec trois sorties, trois portes.
Hier soir, chez Christine et Michel, je racontais à dîner ma «rencontre» l'autre jour dans l'autobus 31, avec un adolescent de type indien qui m'avait paru justifier par un effet d’extase, ma détermination de ne pas chercher à voir les choses de haut et de loin, ceci en réaction à la démarche de type planétaire qui s'étalait dans le Journal d'Edgar Morin (Journal d’un livre). Nous en étions venus, hier, à parler de Morin, et plus précisément de ce livre et voulant exprimer ma « vision du monde », ma méthode, sans y parvenir, je leur racontais ma rencontre avec cet adolescent.
En même temps, je parlais, ou plutôt j'essayais de parler de l'hypnose: ce garçon était à ce moment là, sans le savoir ( ?) mon «hypnotiseur», ou plus exactement: par sa médiation, je m'hypnotisais moi-même.
Cette rencontre avait été un moment très exceptionnel de plénitude et d'accomplissement, elle m'avait rappelé l’extase que j’ai vécue, par un jour de grande chaleur, en Anatolie, près d’Edimé, sur la route d'Istanbul.
Une panne nous avait immobilisés pour un temps assez long sur cette route sans ombre. Il était midi. J'ai essayé de marcher vers la ville voisine pour chercher du secours. Soudain, je me suis arrêté, et je me suis assis sur le bord de la route. Et là, j'ai eu l'impression qu'il n'y avait plus de problèmes dans ma vie, que tous les petits ennuis de chaque jour, les obligations professionnelles, le courrier, les impôts, tout cela disparaissait, était anéanti. Je pensais qu'il serait possible de ne plus jamais retourner à Paris, que je pourrais rester là pour toujours. Je n'avais plus peur de la mort.
Georges Lapassade
Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech
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