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Analyse institutionnelle : Théorie et pratique au sein des institutions politiques, éducatives et de recherche. L'implication des individus et des groupes dans la vie politique et sociale.

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Georges Lapassade : De Vincennes à Saint-Denis. Essais d'analyse interne rééd en ligne (51)

25 novembre,

 

Ce matin, à 7 heures 30, je me suis levé pour noter un rêve.

 

J'ai, pour je ne sais quels besoins administratifs, posé ma candidature à un poste de professeur en Sorbonne. Or, je me trouve en position d'écouter, assis dans l'angle d'un canapé, la conversation de trois professeurs. Ils disent pourquoi ils ne voteront pas pour moi. « S'il est élu, disent-ils, il s'arrangera pour nous éliminer, et donner l'année aux étudiants (1) ».

 

L'un de ces trois professeurs a les cheveux coupés en brosse. Je connais son nom, ainsi que celui de l'un des collègues, mais j'ignore celui du troisième, ou bien je l'ai peut-être oublié. Ils n'ont pas remarqué que je les écoutais, assis au milieu d'eux, dans la pénombre d'un salon, sur ce canapé d'angle.

 

Puis nous marchons dans le hameau d'Arbus. La nuit va tomber, c'est bientôt l'hiver, il fait froid. Nous marchons sur des feuilles mortes. Nous sommes en haut de la colline, entre la maison N et la maison Superborde.

 

Associations : Dans la maison N, dont j'oublie le nom, vivait autrefois, quand j'y passais pour aller à l'école du hameau, une femme paralysée, et je pense que sa paralysie était hystérique, mais on ne savait pas la soigner, et je me souviens d'elle à chaque fois que je vais au pays des tarentules. Marie Superborde, quand elle était jeune fille, était bonne à tout faire chez nous, mais s'occupa plus spécialement de moi à la naissance de mon frère. Elle m'aimait beaucoup. C'était alors une fille très jeune, probablement adolescente. Puis les souvenirs sont un peu plus flous, un peu angoissants. L'une de ces maisons fut détruite par un incendie. En ce temps-là, j'étais très jeune. Les hommes du village faisaient la chaîne pour éteindre le feu.

 

Au moment où nous passons par-là, j'aborde le professeur aux cheveux en brosse. Je lui dis que j'ai tout entendu de leur conversation, que je ne veux pas l'influencer,  ni plaider ma cause, je veux seulement connaître le nom du troisième.

 

J'ai noté au réveil, immédiatement après le passage où il est dit par les trois professeurs que si je suis leur collègue je les « viderai » pour « donner l'année » aux étudiants, ceci : ces trois professeurs sont probablement mes collègues G, M et R, du département de psychologie.

 

Ce rêve était, me semble-il, en rapport direct avec le problème des DEUG dans notre fac et notamment le DEUG de psychologie rénové, qui est actuellement au centre de mes préoccupations.

 

Mes collègues de psychologie me sont actuellement hostiles moins pour des raisons de doctrine, (la clinique contre l'expérimentation) que politiques (les problèmes de la validation, mes rapports avec les étudiants, mon intervention sur leur territoire, en ce moment).

 

J'interroge le professeur à la brosse. Il n'est ni gêné, ni confus d'apprendre que j'ai tout entendu de leur conversation, il paraît même plutôt cordial et il me dit : «Je suis idéaliste, mais je voterai... ». C'est un passage confus dans mon souvenir comme -dans mes notes. Je sais simplement que je rétorque alors à peu près ceci : « L'idéalisme n'a rien à voir là-dedans, c'est une doctrine philosophique et non une position morale ». J'ajoute : « Je ne veux pas entrer chez vous pour apporter la perturbation, et si je suis candidat c'est seulement pour obéir à une règle administrative qui m'oblige à passer par ce détour ».

 

Association : « ce détour administratif par lequel je dois passer, c'est comme à la Radio FMR ». Or, il a fallu en passer par le détour de la Loi sur les associations pour obtenir l'autorisation d'installer dans la fac, une radio libre. Mais, du coup, j'ai été exclu de cette radio. Il y avait l'autre jour une réunion de son comité d'administration, et j'ai bien compris que je n'y avais pas ma place.

 

J'ai noté ce matin, une série de fantasmes dont l'un est en rapport avec mes implications dans les « DEUG », en particulier celui de psycho « à la sortie de PCS ».

 

G. parle de manière inquisitoriale de mon cours où j'invite, dit-il avec humour et indignation, des voyantes. Je lui réponds que la clinique commença par la voyance. Les devins sont des thérapeutes qui savent aider les clients à indexicaliser leur vie lorsqu'ils sont indécis quant à l'indexicalité.

 

Nouvelle association : le prof aux cheveux en brosse, c'est M., professeur à Nanterre.

 

Impossible d'achever l'analyse de l'indexicalité de l'installation des DEUG à Paris VIII, c'est trop complexe, trop technique, trop administratif pour ne pas lasser les gens, et trop local en même temps. Il faudrait parler de la réforme Savary de l'enseignement supérieur, puis expliquer comment à Paris VIII des gens ont réfléchi sur des textes, les ont adaptés à certaines circonstances locales, suggéré, par exemple, la création de PCS, décrire comment des enseignants se sont regroupés pour travailler et ont fini par faire un projet qui a été revu par d'autres et modifié... C'est inépuisable.

 

Si l'on veut décrire ce processus tel qu'on le voit, il faudrait ensuite indiquer les circonstances et le contexte de la production de cette description, sa destination : dire s'il est écrit pour une thèse, pour un rapport de recherche, ou bien peut-être pour un colloque, pour un congrès ou pour un séminaire. Car à chaque fois, le texte produit sera différent.

 

Ce discours sur la mise en place locale d'un système est lui-même un discours irrémédiablement indexical. Il devrait donc produire et exhiber l'ensemble des circonstances de sa production. C'est pourquoi le Journal est une forme privilégiée de l'écriture indexicale.

 

Le rêve (suite). Je crois avoir laissé le récit de mon rêve, au moment où j'indiquais que ce matin il m'était apparu, par la méthode des associations, que l'homme aux cheveux en brosse était le professeur M., de Nanterre, qui apparaissait dans ce contexte comme un homme «bon chic bon genre » décidé à s'opposer à mon élection courtoisement, mais fermement.

 

Or, il m'avait semblé ces jours derniers que le blocage de la formation PCS dans notre université tenait au fait suivant: étant donnée l'orientation de la psychologie dans notre fac, il n'était pas possible d'aménager une sortie « DEUG de psychologie d'orientation clinique » à l’issue de la formation PCS qui, elle était définie dès l’origine comme « clinique ». On arrivait alors à la situation paradoxale suivante : la formation en premier cycle à la « pratique clinique », telle qu'elle était décrite dans le premier projet aboutissait à un DEUG « non clinique ». Si mes relations avec mes collègues de psychologie à Paris VIII se détériorent, c'est, me disais-je alors, parce que je défends contre eux, en ce moment, à leurs yeux, l'orientation clinique, et ils font de moi le bouc émissaire de cette situation. Or, voici que je me vois « rejeté », dans le rêve, par un psychologue clinicien de Nanterre, dont je devrais à priori penser qu'il serait ici mon allié.

 

Réfléchissant à cette apparente contradiction, j'ai cru pouvoir en déduire que, dans ma conscience «somnambulique», j'ai une autre lecture de l'hostilité des psychologues. Cette hostilité, qu'ils soient cliniciens, comme à Nanterre, ou expérimentalistes comme ici est liée à autre chose qu'à cette querelle d'école. Ils s'opposent à moi pour un motif qui n'est pas épistémologique, mais institutionnel: ils considèrent que, si je « prends le pouvoir » chez eux, je vais prendre le parti des étudiants, les ameuter peut-être, et les pousser à la contestation, à la désobéissance. En même temps, je me sens très coupable, comme un voleur surpris la main dans le sac, de faire en effet cela comme si l'activité dite d'agitation, -qui pourtant se confond ici avec la simple information-, était une chose honteuse.

 

J'ai fait de la politique, comme j'en ai toujours fait à l'université, quand j'ai ouvert devant les étudiants, l'autre soir, dans l'UV de L. la boîte noire du département de psychologie, quand j'ai analysé pour eux l'organisation hiérarchique de ce département avec ses bases idéologiques et politiques. J’ai vendu la mèche et je dois le payer : voila ce que semble dire le rêve et, dans ce rêve, toute ma culpabilité est étalée et sanctionnée.

 

Ces interprétations successives ne sont finalement que les énoncés mis bout à bout des déterminations inépuisables de « la chose » d'abord rêvée, puis énoncée et constituée finalement, par renonciation qui en est faite une première fois au réveil. Cette transcription est la première « trahison » de ce que fût le rêve.

 

Associations interminables : je ne vois pas comment je pourrais maintenant en arrêter la chaîne, et je vis cet inachèvement comme un malheur : elle a installé en moi, une sorte d'hémorragie des mots dont je ne sortirai jamais plus et qui m'empêchera toujours d'écrire, même un Journal.

 

Avec la notion, de l'indexicalité, ce défaut de langage et d'écriture pourrait être retourné en savoir-faire. Dire que la connaissance est toujours inachevée est sans doute vrai, mais banal si l'on indique par-là simplement qu'il y a toujours de l'inconnu à découvrir. Mais la théorie indexicale de l'inachèvement dit tout autre chose... Elle pourrait fonder cette démarche associative, qui me donne quelquefois le vertige, que je ressens comme une « nuisance immense et irrémédiable ».

 

(1) « Donner l’année » au sens vincennois de « donner l’UV », en réponse à la requête d’un étudiant ainsi énoncée : « Tu peux me filer ton UV ? ».

 

 

Georges Lapassade

 

Mis en ligne par Benyounès et Bernadette Bellagnech

http://lesanalyseurs.over-blog.org

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